Lili et Riton

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Sorour Kasmaï, Lili et Riton, Café, Paris

Version originale : page 1 / Deutsch: Seite 2 / English: page 3

Photo: Alain Barbero 2019 (Lili et Riton)

J’aime la ville comme d’autres aimeraient la campagne. « Cet océan de pierres est tout autant Nature que la nature, la montagne ou la mer, et l’homme qui y naît est en quelque sorte imaginé par elle »*. J’aime la ville, son imaginaire, ses histoires, sa poétique. L’histoire de ceux qui l’ont habitée, l’ont façonnée, l’ont rêvée.

Pour traquer l’imaginaire qui se cache derrière ses pierres, je déambule dans ses rues. La ville se compose de lieux et d’objets qui ont accumulé tant de présences, tant de dedans ou dehors collectifs. Lors de mes déambulations, la ville et ses habitants me dévoilent peu à peu leurs rêveries.

Il existe des oasis dans la ville où le temps est suspendu. Des lieux ambigus, mi ville mi village, situés à la limite d’aujourd’hui et d’hier, de la littérature et de l’actualité… De cette ambiguïté naît la poésie, surgit le rêve.

Un de ces lieux d’ambiguïté est une petite place ombragée au croisement de plusieurs époques, où le temps présent se mêle au passé parfois lointain. À deux pas de la frénésie de la gare, un petit village au pied d’une tour moderne. Avec d’un côté vue sur la rue de la Gaîté et ses guinguettes du XIXème s., devenues théâtres au XXème, et de l’autre, la Rue d’Odessa et ses crêperies bretonnes. Autrefois malfamé, haut lieu de la prostitution et du crime, le boulevard Edgar Quinet longe toujours le mur du vieux cimetière où Baudelaire est inhumé, à deux pas du Montparnasse des années 20 et de ses artistes peintres. Rue Delambre, Gauguin et Breton étaient logés à la même enseigne, mais à des époques différentes. Hemingway et sa Lost Génération se retrouvaient juste en face, au Dingo Bar, aujourd’hui disparu. Sartre et Malraux hantent toujours les parages.

Sur cette place, le rythme effréné de la grande métropole se ralentit, vous donnant envie de vous arrêter un instant, de vous poser à la table d’une terrasse, ou bien par mauvais temps, vous réfugier au fond de la salle d’un de ses innombrables bistrots. Lili et Riton en est le plus petit de tous.

Un lieu lui aussi ambigu, mi bistrot mi café. Bistrot car on vous y accueille en habituée du lieu, vous serrant chaleureusement la main et demandant de vos nouvelles. Café car aussitôt après les salamalecs, on vous rend votre liberté de rêver en solitaire. Vous choisissez alors votre table. Certaines en sont ornées de plaques métalliques, avec un nom quelconque gravé dessus. Probablement celui d’un autre habitué, fidèle comme vous et qui ne s’y rend plus, ayant pris désormais ses quartiers au cimetière, de l’autre côté du boulevard. Mais les tables et les chaises, témoins muets d’autres vies et d’autres destins, sont toujours là, elles. Mais quels destins ? Quelles sont les histoires, les paroles intimes qui y ont été dites ou racontées ? Qui sont les Lili et les Riton qui s’y sont rencontrés ou quittés ?

Je note sur mon petit carnet des bribes de conversation que je crois y entendre. Je regarde les gens passer d’un pas hésitant, dehors, perdus dans leurs pensées. Où vont-ils ? D’où ils viennent ? J’entends un rire de femme éclater dans mon dos. Je ne me retourne pas, libre d’imaginer le visage que je souhaite. De quoi rit-elle si amèrement ? Quel âge a-t-elle ? Quelle illusion vient-elle de perdre à jamais? J’écoute quelques secondes, mais je ne discerne plus rien. Je me retourne. Il n’y a personne. Alors, je l’invite à exister. J’écris un mot, une phrase… J’écris la femme qui un jour était assise à la table du fond…

*Pierre Sansot dans la Poétique de la Ville

Sorour Kasmaï (2019)

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Carmela

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Giovanni del Franco, Le Bouquet de Grenelle, Bistrot, Paris

Foto: Alain Barbero 2019 (Le Bouquet de Grenelle / Paris)

Séance photo pour Alain. J’ai peur qu’il ne soit pas satisfait. Je cherche à échapper au regard noir de l’objectif. Je laisse aller mes pensées. Elles sont captées par l’esprit d’une femme. Disparue il y a quarante-deux ans, en Italie, dans le pays de mon père. Une femme dont le destin me fascine. Sur laquelle je tente d’écrire. Elle me mène des hauteurs fantasmées de la Sierra Madre mexicaine aux paysages familiers de l’Ombrie. J’aurais pu la connaître : entendre sa voix, regarder ses gestes, respirer ses silences. Elle est partie trop tôt. Aussi, est-ce par de rares clichés que je tente de la rejoindre : des photos d’elles, dont une à vingt ans. Sa beauté grave y est empreinte de mélancolie. Je cherche sur ses traits les fils de son histoire. Mais Alain attend. Il faut que je revienne.

Giovanni Del Franco (2019)


Fotositzung für Alain. Ich bin besorgt, dass er nicht zufrieden sein könnte. Ich versuche, dem schwarzen Blick des Objektivs zu entkommen. Ich lasse meinen Gedanken freien Lauf. Sie werden eingefangen vom Geist einer Frau. Verschwunden vor zweiundvierzig Jahren, in Italien, dem Land meines Vaters. Eine Frau, deren Schicksal mich fasziniert. Über die ich zu schreiben versuche. Sie führt mich von den erträumten Höhen der mexikanische Sierra Madre zu den bekannten Landschaften Umbriens. Ich hätte sie kennen können, hätte ihre Stimme hören, ihren Blick schauen, ihr Schweigen atmen können. Sie ist zu früh gegangen. So also sind es wenige Bilder, mit deren Hilfe ich sie zu erreichen versuche: Fotos von ihr, davon eines mit zwanzig Jahren. Ihre würdevolle Schönheit ist geprägt von Melancholie. In ihren Zügen suche ich nach den Fäden ihrer Geschichte. Aber Alain wartet. Ich werde später zurückkehren.

Übersetzung ins Deutsche von Anna Robinigg 2019


Photo session for Alain. I am worried that he might not be satisfied. I try to escape the black look of the lens. I let my thoughts wander. They are captured by the spirit of a woman. Disappeared forty-two years ago, in Italy, my father’s country. A woman whose destiny fascinates me. About whom I am attempting to write. She takes me from the fantastic heights of the Mexican Sierra Madre to the familiar landscapes of Umbria. I might have known her: might have heard her voice, seen her gestures, breathed her silences. She left too soon. Thus, it is through rare likenesses that I try to meet her: photographs of her, one among these of her at twenty years old. Her solemn beauty is full of melancholy. In her features, I try to read the lines of her story. But Alain is waiting. I will have to come back.

English version: Anna Robinigg 2019

Kurzinterview mit dem Autor Giovanni Del Franco 

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Tuer le bonheur

Blog, Wien, Vienne, Café Entropy, Kaffeehaus, Café À la Tour Eiffel, Cafés viennois, Barbara Rieger, Alain Barbero

Foto : Alain Barbero 2015 (Brasserie À la Tour Eiffel)

Ich will niemals verstehen,
wie man so hassen kann.

Je ne veux jamais comprendre
comment on peut haïr à ce point.

Text : Barbara Rieger 2015 (Traduction Sylvie Barbero-Vibet)

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