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Elisabeth R. Hager | Fräulein Wild, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Elisabeth R. Hager | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Café Rainer ou

La naissance de l’auteur dans l’esprit du Melange

Depuis que j’ai de l’argent à dépenser, je suis attirée par les cafés. Mon premier, et toujours mon préféré, est le Café Rainer à St. Johann in Tirol. Un café sombre aux allures presque viennoises qui s’est miraculeusement égaré dans une station de ski du Tyrol. Tout comme je suis miraculeusement née moi – un être intellectuel aux longues antennes – dans une famille tyrolienne de paysans montagnards travailleurs. J’ai passé de nombreuses heures au Café Rainer lorsque j’étais lycéenne. Quand j’avais une heure de libre ou que j’en avais besoin d’une, je m’asseyais dans le coin le plus sombre. Je soufflais des ronds de fumée en direction des boiseries sombres, je buvais mon Melange et je rêvais du futur. Les après-midis, j’étais là avec des amis, je discutais, je riais ou je me disputais. Mais comme souvent dans la vie, le plus important se passait le soir. C’est à ce moment-là qu’il y avait une lecture, tous les mois plus ou moins régulièrement. De ma douzième à ma dix-huitième année, je n’ai pratiquement jamais manqué un événement. À l’époque, j’ai vu H. C. Artmann, Robert Schindel, Sabine Gruber, Robert Menasse, Evelyn Schlag. Ils m’apparaissaient comme des êtres sortis d’un rêve, des prémonitions de mon propre avenir, aux vagues contours. Aujourd’hui, à chaque fois que je suis à St. Johann avec ma famille, je vais au Café Rainer. Comme un saumon, je reviens sur le lieu de ma naissance spirituelle. Mon mari commande volontiers une omelette. Notre grande fille, la glace surprise. Et moi, je bois mon Melange et je me réjouis de voir à quel point le profane et le sacré s’entremêlent ici. Même s’il n’y a plus de lectures depuis longtemps, même si H. C. Artmann est mort depuis de nombreuses années et que presque personne ne fume plus sérieusement : le Café Rainer est toujours là. Et il est toujours plein d’avenir jusque sous les plafonds lambrissés.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Elisabeth R. Hager : C’est en écrivant et en lisant de la littérature que je me rapproche le plus de moi-même et du monde. La littérature est mon moyen de contact préféré, un lieu de consolation et de rencontre avec des amis encore inconnus…

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
ERH : Ils sont des îlots de repos, des lieux de camping, des lieux de travail, des plateaux de présentation et des zones de flirt. A chaque table, d’autres lois s’appliquent. Le privé et le public s’y côtoient. Le café est leur zone d’immersion, un lieu de rencontre. 

Pourquoi as-tu choisi le Fräulein Wild ?
ERH : Il y a l’endroit où je me trouve physiquement et – lorsque je suis seule – presque toujours un second lieu. Ce dernier, mon headspace, est habité par mes émotions. Fräulein Wild est un lieu où j’écris souvent. Les raisons sont profanes. Il se trouve à mi-chemin entre le jardin d’enfants de ma petite fille et notre maison. De plus, les fauteuils sont confortables, le café est bon et – I must admit – le nom me parle…

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
ERH : Je respire, je danse, je lis 
joue avec les mots
avec les enfants 
ailleurs. 

 

BIO

Elisabeth R. Hager est écrivaine, artiste sonore et collaboratrice du département de pièces radiophoniques de Deutschlandfunk Kultur. Elle a reçu de nombreuses distinctions pour son roman Fünf Tage im Mai, notamment la bourse littéraire Hilde Zach de la ville d’Innsbruck en 2018. Elle vit avec sa famille entre Berlin, le Tyrol et la Nouvelle-Zélande. Son troisième roman Der tanzende Berg paraîtra en août 2022 aux éditions Klett-Cotta.

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Cécile Calla, Lass uns Freunde bleiben, Berlin

Cécile Calla | Lass uns Freunde bleiben, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Cécile Calla

 

L’année zéro du langage

Les sirènes des bombardements retentissent en permanence. Dans mon sommeil, au réveil, au travail, pendant les pauses cafés, dans les transports et à toutes mes heures perdues. La fin de la guerre, la capitulation et l’immense mer de culpabilité me collent à la peau. Je ne suis jamais seule, il y a toujours ces fantômes, ce poids qui appuie sur mes poumons, qui me serre la gorge, qui me coupe l’appétit, qui retourne mes boyaux, qui me fait frissonner. J’essaye de décrypter l’alphabet originel, déconstruire une parole si familière, en détecter les non-dits, les messages codés ; j’apprends une langue étrangère particulièrement difficile et ça sans aucune aide. Ce bruit assourdissant d’explosions n’est rien d’autre que la destruction de cette logorrhée infernale, de ces mots anesthésiants, de ces formulations creuses, de ces blagues qui n’ont que le nom. Je jette tout dans le broyeur pour ne récupérer que de tout petits bouts, des atomes que je peux ensuite assembler à ma guise et en toute liberté sans suivre le mode d’emploi familial. C’est l’année zéro de mon langage. Je vais réapprendre à parler, lire et écrire. Je me laisserai guider par mon ventre, ma bouche et mon sexe. La trinité corporelle pour seule boussole. Les nerfs comme chemin. Les pulsations du coeur comme moteur.

 

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Cécile Calla : Un espace pour penser et comprendre le monde présent et passé, un lieu de liberté, de découverte et de grande discipline. 

Que représentent pour toi les cafés ?
CC : Ce sont des lieux où je peux profiter de la solitude, des refuges pour écrire depuis que je suis mère. Là-bas je peux laisser mes pensées naviguer à leur guise. C’est souvent dans un café que j’arrive à débloquer un texte ou à trouver une bonne introduction.

Pourquoi as-tu choisi le « Lass uns Freunde Bleiben » ?
CC : Parce qu’il est sans prétention, si typiquement berlinois avec son mobilier qui semble troqué dans une brocante, qu’il est situé à un croisement de rue. J’aime y aller tôt le matin quand il y a beaucoup de passage, des gens d’horizons et d’origines différentes: les gens du quartier bien sûr, des amis et des connaissances que je croise, mais aussi quelques touristes ou des ouvriers des chantiers voisins qui viennent se chercher un grand café. 

Que fais-tu quand tu nes pas dans les cafés ?
CC : Je travaille dans mon bureau situé dans une maison d’artistes.

 

BIO

Née en 1977 à Paris, Cécile Calla vit à Berlin en tant que journaliste indépendante et autrice. Elle écrit pour des médias francophones et germanophones et a publié sa première nouvelle dans le magazine littéraire Stadtsprachen en septembre 2020. Elle a créé le blog féministe Medusablätter, qui apporte un nouveau regard sur les débats féministes, et produit avec Barbara Peveling le podcast franco-allemand Meduse parle (Medusa spricht). Elle est membre du Réseau des Autrices francophones de Berlin. Elle a également été correspondante du quotidien Le Monde (2007 – 2010) et rédactrice en chef du magazine franco-allemand ParisBerlin (2012 – 2015).






 

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, MathildeRamadier, Delphine de Stoutz, Würgeengel, Berlin

Delphine de Stoutz | Würgeengel, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Delphine de Stoutz

 

Vous prenez rendez-vous à la station de tram de la Warschauer Straße, exactement à équidistance de vos deux appartements. Aucune prise de territoire de l’un ou l’autre côté, l’installation perfide d’une ligne de démarcation ne laissant rien supposer, le début d’une guerre des positions qui s’annonce longue et éprouvante, tu te dis en raccrochant. 

Ton tram arrive quelques minutes avant le sien. La nuit est déjà bien installée malgré l’heure peu tardive. La brume hivernale s’engouffre sous le pont ferroviaire de cette gare d’échange. Pris dans le faisceau de lampadaires faiblards, ce voile blanc grise la nuit, lui donnant la texture d’un film de Fritz Lang. Les rails gémissent autour de toi leur plainte d’acier. Son tram arrive.   

Une ombre dans la brume. Chaussures noires, pantalons noirs, manteau noir, gants et bonnets noirs, seuls quelques centimètres de peau l’empêchent de se faire avaler par l’obscurité. L’homme en noir, donc, s’approche de toi. Son pas n’est ni hésitant ni pressé. Un pas égal, mesuré, n’indiquant rien, un pas qui ne sert à rien sinon à se rapprocher de toi. La prochaine étape sera décisive.   

Tu penses : Quelle distance va-t-il mettre entre nous deux ? 

Mais il déjoue tous tes pronostics. Il te prend dans ses bras. Du haut de ses deux mètres, il te serre puis te soulève. Tes pieds quittent le sol et ton cœur fait une embardée. Les horloges s’arrêtent et tu rembobines l’histoire, t’abandonnant, pour ce qui te semble être la première fois, au don d’une rencontre.

 


Interview de l’auteure

Que veut dire pour toi la littérature ?
Delphine de Stoutz : Aucune idée. Je suis toujours en train de chercher. Ou plutôt c’est quelque chose qui est là et il suffit de se baisser pour la ramasser. D’ailleurs ne dit-on pas prendre la parole ou en allemand, se saisir des mots ? Donc la littérature est partout et c’est un choix personnel de la laisser faire partie de nous. Faire littérature, c’est autre chose. On descend au fond de la mine sans savoir ce qu’on y trouvera sinon qu’on en sortira autre. Cela demande à chaque fois un courage insensé.  

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
DdS : Pendant longtemps, ils ont été le lieu de l’écriture, de l’observation, un contact important avec le monde pour ne pas se laisser manger tout entier par le langage. Avec le Corona et leur fermeture, il a fallu trouver d’autres lieux. J’ai par exemple écrit un roman de 300 pages entièrement dans mes toilettes, seule pièce qui ferme à clef chez moi. Cette situation m’a obligé de me poser enfin la question du lieu d’où j’écris et j’en ai ramené la certitude que l’écriture n’est pas un acte solitaire. Je n’écris plus dans les cafés, je n’en ai plus besoin. J’y vais pour vivre le partage et l’amitié avec à chaque fois l’espoir de l’aventure. 

Pourquoi as-tu choisi le Würgeengel, l’ange étranglé ?
DdS : Ce bar rappelle le Berlin des années folles. On se prend à être une autre ici. Des réminiscences de Marlene. L’aventure encore…

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
DdS : Heureusement que je ne passe pas ma vie dans les bars ! Même s’ils ont toujours joué un rôle important dans ma vie : c’est dans un bar que j’ai rencontré mon mari,  ai décidé de vivre à Berlin. Hors de ces lieux de perdition, je travaille beaucoup, m’occupe de ma famille, lis énormément et quand je quitte la ville, je me perds dans les bois ou cultive mon jardin !

 

BIO

Autrice, Delphine de Stoutz pendule entre les langues, les pays et les écritures. Après un long détour par le théâtre, elle se consacre à la littérature et publie un premier roman, Adult(r), en 2018. Récipiendaire d’une bourse du CNL en 2019, elle achève l’écriture d’un second roman et d’un scénario de bande dessinée. Elle fonde en 2020 le Réseau des Autrices et développe l’année suivante le programme de résidence numériques, l’Hôtel des Autrices. Elle vit depuis 2008 à Berlin.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, MathildeRamadier, Delphine de Stoutz, Würgeengel, Berlin

Mathilde Ramadier | Würgeengel, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Mathilde Ramadier

 

L’euphorie des dernières fêtes passées, il y a quelque chose de morne dans ces journées d’hiver qui filent les unes après les autres. Une platitude effrénée. Comme si la platitude avait une vitesse.

Chaque réveil d’octobre me rappelle ce désastre inévitable : tout ce dont nous avons joui l’été est éclipsé par des nuages, qui resteront. La saison des feuilles mortes reprend ses droits, l’obscurité précipite la noirceur des choses, alors je me réfugie dans l’imposture des gens heureux, à l’allure nonchalante des bohèmes qui foulent les rues pavées de Berlin, eux qui n’admettent pas que la belle saison ne dure pas éternellement.

Brume du petit matin, soleil à l’Est. Je me glisse à contre-cœur dans un épais collant noir. Je traverse la rue et m’élance d’un pas ample sur la terre meuble, le long du canal. Des kilomètres. Cette terre usée, son odeur. Un mélange de boue, de ville, de crachin d’automne et, surtout, de mille couches de feuilles. Une couleur végétale, une âpre douceur sans laquelle la ville ne serait que béton.

La course à pied m’offre un sentiment de liberté dément. Je vais partout. J’explore les régions oubliées de ma vie, je trie les pensées par confort. Flottantes, refoulées ou retrouvées, elles jaillissent à chaque coin de rue de Kreuzberg. C’est qu’on commence à bien se connaître, elles, eux, moi.

Après le pont et les vestiges d’un célèbre mur, je caresse un autre bras du canal, bordé de cerisiers et jonché de châtaignes creuses. Plongées dans une semi-quiétude, deux barques flanquées de drapeaux de pirates sont amarrées près d’un saule pleureur. Un paillasson de métal a été fabriqué avec des capsules de bières méthodiquement plantées dans la terre mouillée, qui dessinent une ancre. En passant, j’y plante un talon, l’enfonçant un peu plus dans le sol millénaire.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Mathilde Ramadier : La littérature pour moi est une nécessité, une présence au monde. J’ai certes choisi de faire de l’écriture mon métier, je me suis battue pour, mais je n’ai jamais choisi d’écrire. Sans la littérature, sans la lecture, je serais ôtée de toute capacité de sublimation, je serais probablement insupportable.

Que représentent pour toi les cafés ?
MR : Les cafés sont pour moi le premier lieu social, celui où, le temps d’un verre au comptoir, on peut repartir de zéro, rencontrer l’autre, quel qu’il soit. Je suis un oiseau de nuit. Un café, c’est la première chose que je créerais si je débarquais dans un village déserté.

Pourquoi as-tu choisi le bar Würgeengel ?
MR : Le Würgeengel est un bar mythique de Kreuzberg, où l’on peut déguster d’excellents cocktails. Son aura particulière, le comptoir en zinc, le velours rouge, mélange délicieux de mystère, de glamour et de désuétude en font un lieu de rencontre typiquement berlinois.

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
MR : Quand je ne suis pas dans les cafés j’en bois un à la maison, j’écris, je lis, je travaille beaucoup, je regarde mes enfants grandir et nous partons de temps en temps vers la beauté méridionale.

 

BIO

Née en 1987 dans la Drôme, Mathilde Ramadier est autrice d’essais et de romans graphiques. Philosophe et psychanalyste de formation, elle a quitté Paris pour Berlin il y a dix ans. Ses livres sont publiés entre autres aux éditions Actes Sud, Futuropolis, Premier Parallèle, Dargaud et au Seuil. Elle est également traductrice de l’allemand et de l’anglais. Elle écrit pour Philonomist, nouveau média de Philosophie Magazine, produit des podcasts et donne des conférences de philosophie.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Assaf Alassaf, Eiscafé Venezia, Hausach

Assaf Alassaf | Eckkneipe, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Assaf Alassaf | Traduction libre : Redwan Mounajed & Sylvie Barbero-Vibet

 

Et le feu est rouge (le stop)

Je me tiens au feu piéton, attends avec les autres pour traverser tout en observant ceux qui m’entourent : la jeune femme agrippée à son chariot de courses et en conversation avec son amie, le jeune homme aux traits orientaux qui regarde son portable, jetant de temps à autre un coup d’œil au feu, l’homme élancé, dans son costume élégant avec sa sacoche noire en cuir qui secoue son poignet pour faire glisser sa montre de dessous sa chemise, quatre ou cinq jeunes avec leurs voix et rires bruyants ; on partage tous la même attente sans se plaindre du temps qui passe.
Je me souviens de la période suivant mon arrivée ici. Je traversais la rue ignorant le rouge ; pour nulle autre raison que le refus d’appartenir à cet endroit, j’enfreignais sa multitude de règles.
Traverser la rue était un petit test du déséquilibre dans la relation entre moi en tant qu’individu et la société dans laquelle je vis, entre le libre arbitre et la soumission à la loi commune. Dans ce moment de révolte, un petit acte scandaleux comme celui de traverser la rue en ignorant le feu ou de jeter négligemment un mégot de cigarette sur le sol était un acte de résistance inconscient face au sentiment croissant de perte d’identité et à l’effilochement de sa propre âme, de sorte que l’identification aux autres et à l’environnement devenait pesante, une épine qui s’enfonçait dans la blessure identitaire et aggravait encore plus ce maudit déséquilibre.

Le feu piéton ne nous a toujours pas donné l’autorisation !

Je me souviens d’une autre révolte dans un film peu exigeant, racontant l’histoire d’un prince maléfique qui obtenait tout ce qu’il voulait par la force et la coercition : l’argent et le pouvoir, les femmes et les enfants. Mais lorsqu’il tombe profondément amoureux d’une femme, il s’identifie à la nature humaine commune et souhaite être comme les autres, soumis aux lois de la société ; c’est ainsi qu’il demande à la femme son consentement pour l’épouser et lui donner des enfants légitimes, ce qui serait le sauf-conduit de son passage vers l’appartenance au groupe, à la nation, au peuple, et à ses lois et coutumes.
À l’apogée du film, lorsque la femme tente d’échapper au prince, sa mère, sorcière, s’approche et touche avec ses doigts le bas du dos de la femme et dit à son fils : « Prends-la maintenant contre son gré. Elle est en période d’ovulation et plus que jamais féconde et prête à accueillir une grossesse. »

Le feu est toujours rouge !

J’ai toujours été étonné de la capacité de certaines personnes à observer les petits détails de la nature et des êtres humains, leurs journées, leurs comportements et leurs actions ainsi que tous ces petits changements presque imperceptibles, comme si elles écoutaient pleinement le rythme caché de la vie ; et elles forment de ces sons et silences des sciences et des connaissances cosmiques à travers lesquelles elles décryptent le monde, les gens et une partie du futur, loin de la pseudoscience, de la théorie occulte « el-mandeb » et de l’alchimie.

Mon amie allemande lit dans les nuages et les vents et sait si ce nuage lointain va apporter de la pluie ou non, quand il sera là et combien de temps il va pleuvoir, le tout sans GPS ni Google weather ! Cette connaissance, elle l’a acquise à partir de sa longue observation des nuages et de la pluie dans sa petite ville.
Mon amie dit de son père : « Il a un œil qui ne se trompe pas, il connait le sexe du fœtus dans le ventre de la mère avant le verdict du médecin et de l’échographie. »
Il y avait dans mon village de Muhassan, au début du siècle dernier, un homme distingué, un guide qui connaissait Deir ez-Zor et tout le désert syrien ; il suffisait de lui décrire la couleur de la terre et la forme de ses arbres et rochers pour qu’il sache de quelle région il s’agit. Il lisait dans les étoiles et les vents au fil des saisons pour conduire les bergers vers leurs pâturages lointains, pour retrouver la trace des personnes et du bétail perdus, et les ramener à leurs familles. Il mourut au début des années cinquante et cette année porte depuis son nom en hommage (l’année de la mort de Ali Kusa). Par la suite, il n’y plus jamais eu quelqu’un comme lui.

Un court silence se produit, les deux amies arrêtent de parler et regardent ensemble le feu, l’homme élégant regarde sa montre toutes les deux secondes, l’homme aux traits orientaux laisse tomber sa main avec le téléphone le long de son corps et les adolescents sont silencieux et ont sorti leurs mains de leurs poches, lassés des bruits et de l’attente.

Je m’approche du bord du trottoir et mes pieds précèdent de quelques instants le changement de couleur du feu ; enfin j’avance parmi les passants qui ont retrouvé leur brouhaha et au milieu de la rue, je me souviens que j’ai rencontré – quand j’étais enfant – un de ces voyants qui m’avait annoncé une prophétie que je n’aimais pas à l’époque. J’ai décidé ce jour-là de travailler dur pour le décevoir et faire échouer sa prophétie. Au fil des ans, j’ai réussi, mais en avançant sur la bonne voie, j’ai, sans m’en apercevoir, déçu aussi d’autres personnes, d’autres femmes en particulier.

 

 

Original (arabe)

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Assaf Alassaf : La littérature unilatérale a toujours été un moyen de donner un sens au monde qui m’entoure, le petit outil qui creuse dans les couches de la vie complexes et superposées pour les faire remonter à la surface sous forme de questions et d’idées pour la contemplation, l’analyse, le dialogue et la compréhension. C’est aussi une occasion d’échapper à la complexité contemporaine de notre vie et de ses pressions pour aller vers un espace en apparence sûr, mais dans lequel, à la fin, tout le danger réside.

Que représentent les cafés pour toi ?
AA : A dire vrai, j’ai une conception enfantine et rêveuse du café comme lieu alternatif à la maison même pour une courte période de la journée, un endroit qui permet à l’individu d’y trouver un petit coin qu’il meuble à sa guise, où il rencontre qui il veut et fait ce qu’il veut. Après de nombreuses expériences et des visites de cafés de différents pays, une idée semble me tirer la langue, exprimant son sarcasme à propos de moi et de ma perception : vous passez dans un endroit que seuls les passants fréquentent.

Pourquoi as-tu choisi le Café Eckkneipe?
AA : Si la pandémie a fermé le monde et nous a enfermés chez nous, avec distanciations sociales et réunions zoom, elle a aussi, malheureusement, fermé définitivement le café où j’allais à Kreuzberg. J’ai donc choisi l’alternative la plus proche autour de moi : c’était le Café Eckkneipe.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
AA : J’ai de nombreuses tâches et responsabilités liées à ma vie : pour mon travail, ma famille et d’autres qui me sont importants au quotidien. Et je pratique le volley, trois fois par semaine, ce qui en fait une activité placée plutôt en tête de mes occupations.

BIO

Né en 1976 à Deir ez-Zor en Syrie, Assaf Alassaf a suivi des études d’odontologie à Damas. Conciliant son métier de dentiste à plein temps avec son activité de journaliste, il publie depuis 2007 de nombreux articles dans des quotidiens arabes comme Al Hayat et Al Mustakbal. En 2013, il quitte Damas pour Nouakchott en Mauritanie pour y travailler en tant que dentiste et part en 2014 pour Beyrouth, où il exerce dans un centre médical pour les réfugiés syriens. Il vit aujourd’hui à Berlin, marié et père de deux filles. Sur Facebook, Assaf Alassaf écrit depuis 2013 des anecdotes littéraires sur la révolution et la guerre dans son pays, sur son séjour en Mauritanie, sur sa vie au Liban et sur le cabinet dentaire. Des posts et des histoires sur « Abu Jürgen, l’ambassadeur allemand », ont été écrits entre novembre 2014 et février 2015 et publiés en 2015 sous le titre Abu Jürgen. Ma vie avec l’ambassadeur allemand (roman) aux éditions mikrotext, traduction de Sandra Hetzl . Début janvier 2016, il a obtenu une bourse dans la cadre du « Literarisches Colloquium Berlin », et de mai à juillet 2016, il a résidé au château de Solitude.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Kaśka Bryla, Obenauf Kaffeemanufaktur, Leipzig

Sandra Gugić | Café Strauss, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Sandra Gugić | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet 

 

Le Café Strauss à Kreuzberg, où j’ai passé tant de temps, me semble incroyablement lointain, maintenant que je vis à Tel Aviv-Jaffa depuis quelques mois. Comme si Berlin était à des années-lumière et, avec elle, le monde littéraire germanophone. Puis-je maintenant m’affranchir des attentes, à commencer par les miennes ? Se réinventer à l’étranger, c’est une sorte de dicton, de mensonge. Et pourtant, chaque lieu, chaque rencontre, et par là même, notre propre écriture et lecture du monde, nous transforment. Dans le quartier où je vis maintenant, il y a un petit café qui est aussi une librairie, la carte relativement courte est en hébreu, en arabe et en anglais. La nouvelle langue que j’apprends lentement va de droite à gauche, à l’encontre de mon sens de lecture habituel. Le nouvel environnement, mon quotidien, les gens que je rencontre, tout fonctionne à contre-courant de mes habitudes et de mes attentes, alors que je pensais ne presque pas en avoir. Je suis assise à une petite table, je fais tourner dans ma main la tasse de café noir dans le sens des aiguilles d’une montre, la ville bruisse autour de moi, son rythme alternant entre agitation et indolence. Dans le café de Kreuzberg, il y a probablement des feuilles mortes, l’odeur de l’hiver et les cloches sonnent pour la prière de midi. Ici, l’hiver a une autre odeur et pourtant on le sent, il y a le son des cloches tout comme l’appel du muezzin. Je sais encore peu de choses, presque rien. Il y a les livres dans le café, ils pourraient être un élément de réponse. Ici comme là-bas, il y a la réflexion, la prise de notes, les impressions. Chez moi, je mettrai tout au propre. 

 


Interview de l’auteure

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
SG : Un lieu pour voir et penser. Un lieu de rencontre et de solitude commune. Un point de départ.

Pourquoi as-tu choisi le Café Strauss ?
SG : Ce sera toujours pour moi un lieu très central à Berlin. J’ai vécu là à proximité. Quelques rencontres majeures y sont liées. Même cet hiver-là, avec mon nouveau-né dans le porte-bébé, j’y suis allée tous les jours. Je faisais remplir mon gobelet de café avant de me promener longuement dans le cimetière voisin – car il n’était alors pas question de m’arrêter.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
SG : Tout le reste. Ce que la vie, mon enfant, ma famille, mes ami(e)s et mon travail exigent de moi.

 

BIO

Née en 1976 à Vienne, Sandra Gugić a publié son premier roman Astronauten en 2015 aux éditions C.H. Beck et fut récompensée par le prix Reinhard Priessnitz. En 2019, débuts dans la poésie  avec Protokolle der Gegenwart aux éditions Verlagshaus Berlin. Elle organise et conçoit des manifestations. Elle est cofondatrice du collectif d’auteur(e)s contre la droite Nazis und Goldmund et du collectif sur le thème du travail de soin vs le travail artistique Writing with Care / Rage. En 2019, elle reçoit la bourse du Sénat de Berlin et la bourse Heinrich Heine. En 2020 paraît son deuxième roman Zorn und Stille chez Hoffmann und Campe. En 2021, elle reçoit le Prix culturel de Basse-Autriche pour la littérature. sandragugic.com

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Aron Boks, Spitzenback, Café, Bäckerei, Berlin-Neukölln, Berlin

Aron Boks | Spitzenback, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Aron Boks | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Jours réfrigérés au petit-déjeuner

Il est de ces débuts de journée que l’on a envie de mettre au congélateur à côté de la bouteille de vodka, par simple mesure de prévention.
Ces débuts de journée sur lesquels les stimuli de la réalité se précipitent comme des guêpes sur un petit déjeuner sucré, en cet instant à la table d’un café ensoleillé quelque part dans Berlin-Neukölln.
C’est précisément là, peu avant midi, qu’un couple refuse pour la deuxième fois une bouteille de vin rouge. « Il a toujours un gout dégueulasse. »
À ce moment-là, comme en écho, un maniaco-précis et étrange « VOUS LE SAVEZ BIEN – JE VOUS DÉTESTE TOUS » surgit du métro.
Et tandis que tu continues d’une main de défendre ton croissant contre les guêpes et de l’autre de mettre de la confiture de guêpes sur ta sous-tasse de cappuccino – de manière de plus en plus frénétique et avec un regard qui donne l’impression que tu creuses une tranchée -, un ami, un membre de la famille ou un rendez-vous galant, à qui tu veux montrer à quel point tout va bien, t’attrape par le poignet et te demande si « tout va vraiment comme tu veux ».
Oui, tu te dis plus tard, et tu ouvres le congélateur.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Aron Boks : Pour moi, la littérature signifie pousser la réalité à ses limites. On pourrait aussi dire « accepter la réalité », mais ça sonne toujours si négatif.

Que représentent les cafés pour toi ?
AB : Les cafés sont pour moi un entre deux mondes. Dans ces espaces d’apparence privée, une multitude de personnes bruyantes et inconnues convergent et se retrouvent et s’extraient brièvement de leur habit de protection du quotidien qu’ils ont dans la rue, dans le bus ou dans le métro. Elles parlent peut-être un peu trop fort ou fixent quelque chose en silence. Et elles boivent quelque chose qu’elles n’ont pas à la maison et qu’elles viennent de commander. Alors la question se pose ici aussi : Qu’est-ce que cela signifie en réalité ? C’est ce qui est si intéressant.

Pourquoi as-tu choisi le Spitzenback ?
AB : Cette boulangerie « Spitzenback » se trouve à quelques pas de chez moi à Berlin-Neukölln et, d’une manière ou d’une autre, depuis ma première visite matinale, j’ai eu cette envie détournée, assez inhabituelle, de partager ce lieu, alimentée par un mélange de caféine et de ma propre curiosité matinale.
Joshua, le propriétaire, est l’un des premiers à savoir quand quelque chose m’inquiète, quand je suis amoureux ou je ne sais pas vraiment quoi, mais qu’en tout cas il se passe quelque chose. Peut-être qu’il s’agit juste de la météo.
Et je connais la réponse de Joshua : « Un autre café crème ? Pour boire sur place ? On discute du reste dans une minute. »

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
AB : J’explore la journée et tout ce qui s’y rapporte.

 

BIO

Aron Boks est né à Wernigerode en 1997. En tant que poète slameur, il parcourt les scènes de l’ensemble du monde germanophone.
Il est cofondateur du groupe de spoken word Das Zappelnde Tanzorchester et écrit pour divers journaux et magazines, comme le taz.
Son dernier livre Luft nach Unten a été publié en 2019 – la même année, il a reçu le Klopstock Förderpreis für Neue Literatur.

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Jana Volkmann | Bateau Ivre, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Jana Volkmann
Extrait du recueil Investitionsruinen, Limbus, 2021 | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

Tu es assis à côté de moi si près
que ma jambe ne peut que
toucher la tienne
c’est la plus petite table
qu’un café viennois
n’ait jamais proposée
elle se blottit pudique
dans l’angle entre
la pièce et la porte
et s’excuse
pour sa taille
et pour le fait que nous
ne puissions pas manger
du gâteau dessus
seulement prendre un expresso
ou un schnaps
avec ton coude
tu touches la fenêtre
et moi avec le mien
le serveur
Tu ne remarques pas
comme ta cigarette
crée une brèche
dans la tapisserie
comme je replie mes bras
dans mon dos
tout en me tortillant
le nez en avant
je m’y faufile et disparais

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Jana Volkmann : Pour moi, la littérature est une forme de philosophie avec des moyens artistiques, l’interface entre le langage, l’esthétique et l’idée. L’écriture et la lecture sont pour moi des outils de connaissance essentiels.

Que signifient les cafés pour toi ?
JV : Les cafés sont une grande découverte ; j’envie vraiment les cultures où ils ont un statut encore plus élevé et sont l’épicentre de toutes sortes d’événements culturels et politiques. J’aime particulièrement l’imprévu auquel on est exposé dans le café : ne pas savoir qui va passer la porte et quel journal va être laissé à la table voisine. Et les codes de comportement spécifiques et subtils qui permettent de contrer ces impondérables avec fiabilité.

Pourquoi as-tu choisi le Bateau Ivre ?
JV : J’ai rencontré une amie très chère au Bateau Ivre. C’était notre premier rendez-vous, elle était assise là avec un livre de Nabokov. Elle vit maintenant à Leipzig et moi à Vienne, beaucoup de choses se sont passées depuis lors. J’associe ce lieu à elle et, d’une manière générale, à cette période marquante. J’aime aussi particulièrement la lumière ici.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
JV : En ce moment, je fais des recherches pour mon prochain roman sur les animaux et le travail ; c’est mieux de le faire chez moi, à mon bureau, j’ai aussi vraiment hâte que les bibliothèques ouvrent. Parfois, je fais des bêtises ou rien du tout. Récemment, ma petite amie m’a offert un kendama que j’adore. C’est un jouet d’adresse japonais qui, selon la légende, a également été utilisé comme arme par les geishas.

 

BIO

Née en 1983 à Kassel, Jana Volkmann vit comme auteure et journaliste à Vienne. Elle est rédactrice en chef de la revue Tagebuch et écrit des essais et des critiques littéraires notamment pour Freitag, neues deutschland et Der Standard. Pour son roman Auwald, paru en 2020 aux éditions Verbrecher Verlag, elle a reçu le Förderpreis dans le cadre du festival de littérature de Brême 2021 et a été retenue dans la sélection mensuelle du jury de la radio ORF.

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Klaus Berndl | Café Steinecke, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Klaus Berndl | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Cela pourrait tout aussi bien être différent. Si on était en 1312, de l’herbe épineuse et broussailleuse pousserait à cet endroit, une boulaie claire ferait office de décoration boisée, et les trois ouvriers là-bas en pantalon de travail seraient des paysans, et ils parleraient la langue du pays de Havel et non le polonais. Nous serions très certainement assis ensemble ; car en 1312, on se retrouverait ainsi, on mangerait ensemble pour ne pas s’entretuer, car on ne tue pas ceux avec qui on partage le repas. Les trois ouvriers s’en vont, laissent un sac derrière eux – cela n’arriverait pas en 1312 ; je les interpelle.

Je pourrais tout aussi bien être la femme là-bas, milieu de quarantaine : je porterais alors un épais maquillage – presque comme un masque – je pèserais probablement le double et tendrais le bras vers la tasse de manière plus pesante qu’aujourd’hui, je prendrais une gorgée, me rincerait la bouche avec le café, reposerait la tasse et continuerait de lire : introduction à la microéconomie. Quelques phrases et mon rendez-vous arrive. Ma fille ? Non. Nous nous embrassons, elle s’assoie, nous causons et je lui tends quelques boites de médicaments. Je pointe mon doigt vers la première et j’explique – comme mon ongle violet est long ! – puis je passe à la suivante et elle acquiesce. Je sais pertinemment qu’elle ne va pas s’en rappeler. Pourtant il n’y a pas de notice à l’intérieur, dans les boîtes se trouve autre chose que l’intitulé indiqué.

Si on était en 2312, on retrouverait ici de la prairie, du silence – pas d’oiseaux ni de mouches – et je serais assis sur un banc rond en pierre, qui ferait partie d’un mémorial de l’attentat de 2020, oublié depuis longtemps – il ne resterait qu’un petit parc, un endroit avec vue panoramique au-dessus duquel les nuages de la taille d’un vaisseau passeraient, virevolteraient – les palmes bruisseraient au-dessus de moi et un homme maigre, au visage pale pénètrerait sur la pelouse. Il viendrait dans ma direction, à grands pas. Me dévisagerait.

Cela pourrait tout aussi bien se dérouler autrement, ailleurs ou dans un autre temps. Il pourrait aussi ne rien se passer. Je pourrais rester silencieux.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Klaus Berndl : La littérature est la seule forme de communication qui fasse vraiment sens. C’est le seul moyen de dire les choses exactement de la manière souhaitée, et de pouvoir exprimer tout ce que l’on veut dire. Seule cette communication est vraiment complète ; seule cette communication est vraiment une jouissance.

Que signifient les cafés pour toi ?
KB : Chaleur. Calme. Café, odeur de café. Et plein de gens qui nous laissent tranquilles : des espaces de calme dans le jeu de dés de la vie. Lieux où l’on peut être. Lieux.

Être.

Pourquoi as-tu choisi le Café Steinecke ?
KB : Pour la plupart des gens, ce n’est pas un endroit pour rester, mais un lieu de rendez-vous entre la station de S-Bahn et le magasin de bricolage. Ici, on se retrouve, on vient se chercher, on fait des plans. Personne ne reste longtemps. Personne ne lève la tête et voit la beauté de cette pièce : cette hauteur, cette liberté d’esprit, cette sensation de l’infini. D’ici, on voit le soleil se coucher au Nord.

Ici, je n’attire pas l’attention. Ici, je suis en sécurité.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
KB : Je pense, et par conséquent je suis.

 

BIO

Né en 1966 à Mayen, Klaus Berndl a grandi en Bavière et vit à Berlin. Antiquité tardive, haut Moyen Âge, Moyen Âge central et bas Moyen Âge. Époque moderne (18ème siècle). 20ème siècle (époque contemporaine).
www.klausberndl.de  www.wortrandale.de  www.889fmkultur.de

Feindberührung: Hamburg, 2004. (Hg.) Wenn im Norden das Licht schmilzt: Tübingen, 2020. Der Brand: Berlin, 2022.
Prix Martha Saalfeld, Prix Agatha Christie , … Écrivain pour la ville de Beeskow en 2016.

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Ron Winkler | Ocelot, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Ron Winkler | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Erratum

Il faut que je le redise : seul le roman comble, si un poème ne le peut. C’est pour cela que j’ai tant de virgules, ces gouttes de pluie de la grammaire. Un tram s’avance pour l’armée. As-tu besoin d’une confirmation ? Un sac ou un geste qui survit à la survie ? Rempli de phrases qu’il faut chauffer à un peu moins de cent degrés dans le carburateur. Toutes celles qui y entrent font tourner les pages et cherchent leur nom. J’avais aussi un vélo-dynamite comme celui garé devant le magasin, l’épicerie, le café. La fenêtre entre lui et moi ternit les gens toute la journée, tandis que je papillonne dans mon carnet (sur la face de ma vie opposée à la déclaration de revenus). Il faut que ce soit dit. Le monde (la vie) est la couverture de ce lieu (la vie). Et le café moulu est fait de chacune des secondes, où j’étais ici, où je suis devenu ce que je suis. Je figure dans l’ours : en tant que matière, taille de référence pour le vase sur la table mis en valeur par des fleurs. Les faits, qui n’existent pas, je les remplis. A l’instar de champs lexicaux, qui me caractérisent. Avec des lividités cadavériques, je suppose. Peut-être aussi des astres aux extraits de caféine dans le champ de force du vase d’Achille. Des foyers, qui ne forment aucun texte, à aucune vitesse ocelotienne. Une chaleur paît dans la ville, forte d’au moins dix mille pages. Du foin avec plein de lettres : le parc de Weinberg. Une minute ici est composée de vingt arbres, que je ne vais pas redire une nouvelle fois. Des arbres qui semblent être beaucoup plus en stock que moi, plus extérieurs que moi, plus boisés que moi. Mais je suis doué pour défictionnaliser, moi-même. Et il m’en reste tout de même sur les lèvres, de ces nuées d’abeilles que forment tous ces livres. Des ganglions. Des moments inédits emballés dans des mots. Qui sont précurseurs, sortent du cadre, ont des intuitions. Engranger parfois un peu de saletés dans le cœur des papiers fins. Déduis-le des impôts. Efface-le entre les virgules. Souhaite-le à tes pires moments de leucosélophobie.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Ron Winkler : Oh.

Que représentent les cafés pour toi ?
RW : Ils sont une bouée de sauvetage face à mon propre appartement. Au café, je m’impose quelque chose d’étranger, d’autres énergies, d’autres voix. Et des contraintes du simple fait de la présence des autres. Je peux rencontrer ou pas. Je peux me mettre en mode poésie ou m’en distancier en revenant dans le monde réel. Les reboots sont essentiels.

Pourquoi as-tu choisi le café Ocelot ?
RW : À cause de sa proximité et de son expertise, de son charme et de son atmosphère. Parce que c’est le berceau et le siège du vrai, du beau et du brillant. Parce que la lumière est bonne, que l’équilibre entre le calme du lieu et les nuisances extérieures est donné. En raison de la famille chaleureuse : Maria, Ludwig, Jane, Eva, Magda, Lia, Alex, Hannah, Julia et Cecilia.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
RW : Enfant, échecs, faire les courses, livres. Dénicher idées et perturbations. Réfléchir aux raisons de retourner au café.

 

BIO

Ron Winkler est né en 1973 à Jena. Il écrit et traduit principalement des poèmes. Il a publié de nombreuses anthologies lyriques. Ses poèmes ont été traduits dans plus de 25 langues. Au Mexique, en Ukraine et en Slovaquie ont été publiés des recueils de ses poèmes.

www.ronwinkler.de