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Philippe Mari | Le Café des Auteurs, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Philippe Mari

 

Un café en quête d’auteurs.

J’ai participé, à la fin des années 90, à la création du café de la Maison des Auteurs, rue Ballu dans le 9ème arrondissement de Paris. Scénariste de séries TV et de jeux vidéo interactifs, je faisais à cette époque partie du Conseil d’administration de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, cette prestigieuse maison fondée par Beaumarchais en 1770 et présidée plus tard par Victor Hugo en personne. Cependant, c’est au titre de fils de bistrot qu’on m’avait demandé mon avis sur les canons d’organisation d’un café qui soit à la fois un lieu de rencontre chaleureux et un lieu de travail propice à l’éclosion de projets pour le spectacle vivant et l’audiovisuel. Un vrai café, mais seulement pour les auteurs. Je couchais donc sur le papier quelques directives, partant du principe qu’un écrivain est un client comme les autres dès qu’il s’attable face à un bar en attente d’une consommation.

Il faut croire que le pari était risqué : le lendemain de l’inauguration, les premiers arrivants équipés de leur ordinateur portable, véritables pionniers de ce qu’on appelle aujourd’hui le co-working, se sont retrouvés pêle-mêle attablés à taper sur leur clavier, s’épiant du coin de l’oeil avec la désagréable impression de jouer dans cette scène du film de Buñuel, Le Fantôme de la Liberté, où des convives sont réunis dans un salon où chacun a pris place sur un siège de toilette. Ecrire sous le regard d’autres écrivains était encore quasi obscène et il a fallu quelques années pour les voir surmonter leurs pudeurs littéraires.

Aujourd’hui, si vous avez soif d’y écrire quelques lignes à une table, je vous conseille de réserver.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour vous ?
Philippe Mari : Sans littérature il n’est de partage, ni du regard individuel sur le monde, ni du vécu de chaque conscience, les deux composantes qui scellent notre appartenance à l’humanité. La littérature, comme la plupart des arts majeurs, est le dernier rempart de l’âme contre l’intelligence artificielle.

Que représentent pour vous les cafés ?
PM : Le café est le lieu de vie de mon enfance. J’y ai passé plus de temps en culottes courtes à faire mes devoirs qu’en tenue d’écrivain devant des pages blanches.

Pourquoi le café le la Maison des Auteurs ?
PM : Ce café a été créé il y a 20 ans à l’emplacement d’un commissariat de quartier désaffecté. Je le ressens comme la victoire de la culture sur la police dans la nécessité de passer un jour ou l’autre aux aveux.

Que faites-vous quand vous n’êtes pas dans les cafés ?
PM : J’aligne des heures de marche jusqu’à l’heure de m’asseoir pour que l’éponge gorgée d’impressions prometteuses glanées en cours de route rende un jus littéraire décent à la table qui m’accueille.

 

 BIO

Formé à l’écriture et la dramaturgie interactive à travers de nombreux jeux fictions pour consoles et web, et après un long passage par les séries TV, la tentation de retour au papier a été la plus forte avec la publication de récits tels « Tch tch tchtt » ou « L’homme qui ne pouvait pas mourir » et l’écriture du dernier roman : « La Dame au Taliban ».

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Claude Ber | Le Cavalier Bleu, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Claude Ber, extrait de Mues, Ed. PUHR 2020

 

(…)
La terrasse du café fermente – queue de rêve instable et finissant.
Le temps s’est arrêté à un filet de lichen
un cadenas sur la tôle d’un garage, jaune elle aussi
un bruit de casier à bouteilles et de sonnailles.

On déchire un bout de serviette en papier, un ticket oublié dans la poche
il y a de l’application dans les gestes
une manière innocente de s’ajuster au maintenant.
Le monde shoote des têtes avec des godasses cloutées
des pieds passent chaussés de couleurs vives et lèvent des moineaux de pas en pas.
L’élan se prend dans l’appui sur le gros orteil, pas dans le mollet ni la cuisse. Dans l’apprivoisement du petit.
Que la beauté sauvera le monde est un rêve d’illuminé poursuit le pape de la tablée. Un pari de joueur plutôt. Y-a-t-il d’ailleurs quelque chose à sauver ?
Si oui, ce bafouillage minime
il nous appartient.

On n’a pas continûment la foi parolière chevillée à l’âme. Des yeux et des oreilles j’en cherche un indice. Une assonance à ma portée dans le rose fluo de la glace à la fraise.
Chercher loin ne sert à rien, chercher non plus. Et comme le monde s’écrase sur les toits terrasses des HLM, je tourne vers leurs couloirs sans porte un regard curieux et désabusé.
Qui va sortir de la caverne taguée ?
Platon et ses studieux disciples sommeillent devant les ombres. Moi devant les affiches ensoleillées et leurs charades de tavelures. La lumière est aussi propice au songe que la nuit.
(…)

Le matin tombe en piqué sur sa fin
des choses entrebâillées – fenêtres, bouches, portails, mains demi ouvertes – s’interrompent
il fait minuit quelque part ailleurs et midi au ras des stores baissés
la politesse voudrait qu’on sache vivre pareillement.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Claude Ber : Elle est indissociable de la vie. C’est ma manière d’être au monde.

Que représentent pour toi les cafés ?
CB : Un lieu de rencontre et d’observation alliant le familier et l’inconnu. J’y retrouve l’atmosphère des samedis d’enfance dans le café tenu par mon grand-père, où j’observais visages et scènes dans leur mélange d’inattendu et de rituel – celui des habitués, de l’apéritif, du café… -. J’y fais provision d’impressions, d’images.

Pourquoi as-tu choisi « Le Cavalier Bleu » ?
CB : Le Cavalier Bleu est situé dans un quartier central de Paris, où je retrouve régulièrement des amis après un spectacle ou une de mes lectures à la Maison de la Poésie de Paris ou encore après la visite d’une exposition au Centre Pompidou.
J’aime son agitation de brasserie parisienne, où se côtoient gens de toutes sortes, et son nom de Cavalier Bleu, avec ce que ce qu’il incarne pour moi de lien avec la peinture et de souvenirs de l’Allemagne. S’y croisent plusieurs imaginaires. La Serveuse de bocks de Manet rencontre les Kandinsky et les Bacon de Beaubourg, le fantôme du Blaue Reiter le quotidien animé et cosmopolite de la vie parisienne…

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
CB : Je vis ! J’aime, j’écris, je lis, parle, écoute, voyage, visite, promène, rêve, rencontre, marche, mange, nage, dors, respire, regarde, contemple etc. etc.

 

BIO

Après un cursus lettres et philosophie, Claude Ber a notamment enseigné dans le secondaire et le supérieur. Elle a publié essentiellement en poésie, mais aussi des textes de théâtre, créés en scène nationale. De multiples articles, études et revues ont été consacrés à ses ouvrages traduits en plusieurs langues. Derniers livres parus:  Il y a des choses que non, La Mort n’est jamais comme (prix international de poésie Ivan Goll) Ed. Bruno Doucey, Mues, Ed. PUHR Site : www.claude-ber.org

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Gérard Cartier | Le Zimmer, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Gérard Cartier

 

Confus ce soir. étourdi par le long voyage. un simple d’esprit au pied d’une icône – Anne Brochet, front pur, passion dévorante : Jeanne au bûcher… s’efforcer d’être encore, les yeux perdus dans le reflet des vitres, où le monde se dévide par saccades. des filles chimériques. des envols d’oiseaux. d’étranges machines. un coin de bistrot vaut le Passage des Panoramas. agitant par instinct le stylo à poussoir. des gribouillis sur un quart de feuille, des mots indéchiffrables. bricoler des poèmes, quand tout court à sa fin ? on m’épie à genoux (o, si c’était Anne Brochet !) : un aveugle m’invente. me compose des hasards de l’instant. un guéridon, un portrait au noir luisant dans la pénombre, un verre de gewurztraminer. assis dans les ors et les pourpres. dévisageant le vide. comptant les déclics de l’appareil. combien, pour me rendre à la vie ? combien, pour Anne Brochet ? non pas naturelle, mais évidente. vérité sans intention : beauté libre – ce qu’à nos bégaiements est la grande forme lyrique. concurrence déloyale… nous qui peinons pour un mot, pour une image. la mémoire de l’appareil est pleine. le jour penche. un peu de nacre au fond du verre. à présent je peux vieillir.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Gérard Cartier : Certains écrivains, et non les pires, en font une divinité. Si c’est le cas, c’est une petite déesse, de peu de pouvoir, mais capricieuse et terriblement exigeante, qui en retour d’un rite quotidien et de toutes sortes d’exercices de piété ne nous octroie rien, sinon, dans le temps de l’écriture, un violent sentiment d’exister – et au fil des années, par la lente accumulation des livres, une image concrète, quasi géologique de notre vie.

Que représentent pour toi les cafés ?
GC : Un lieu d’attente ou de rendez-vous avec des amis poètes. J’y vais rarement pour m’isoler. Il m’est arrivé d’y écrire un poème, quelques pages d’un récit, mais je préfère le silence et la solitude : une pièce fermée, un mur aveugle ou une vitre au nord.

Pourquoi as-tu choisi « Le Zimmer » ?
GC : Peut-être pour l’illusion, dans cette partie latérale, d’être dans un train de luxe d’autrefois à destination de Sofia ou de Constantinople ?

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
GC : C’est-à-dire presque toujours… Le matin, écriture ; l’après-midi, jardinage, musée ou promenade ; le soir, lecture. Mais je ne me lève pas au milieu de la nuit pour psalmodier !

 

BIO

Né en 1949 à Grenoble. Ingénieur (tunnel sous la manche, Lyon- Turin). Poète (prix Tristan-Tzara et Max-Jacob), écrivain, critique. A publié une quinzaine d’ouvrages, dont récemment en poésie : Les Métamorphoses (Le Castor Astral, 2017), L’ultime Thulé (Flammarion, 2018) ; et en prose : L’Oca nera, roman (La Thébaïde, 2019), Le Perroquet aztèque, essai (Obsidiane, 2019). Coordinateur de la revue de littérature Secousse. Initiateur et maître d’œuvre (avec Francis Combes) de l’affichage de poèmes dans le métro parisien (1993-2007).

Maud Bayat-Razagh | Brasserie Lola, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Maud Bayat-Razagh | Traduction : Ava Bayat

 

L’ âme vagabonde d’une femme.
À ce stade, son nom aura été oublié, non seulement par ses amis et les autres, par elle-même aussi.
Portant dans son coeur une multitude de chagrins, elle se sent vide.
Alors pour voir et sentir Alborz, elle fait voler son âme loin de son corps, en voyage astral.
Où peut-elle se reinstaller, nulle part ? Si, sûrement y a-t-il un autre endroit !
Elle qui n’a pas eu l’occasion de boire le vin promis par Hâfez et Molana dans son pays ; elle découvre le goût délicieux de l’ivresse dans la ville de l’amour. Paris.
Elle se balade dans les ruelles que les amoureux et les poètes ont sillonnées, s’inspire du même parc de Saint-Cloud où Renoir et Cézanne voyaient la nature et les couleurs telles qu’elles étaient, vives.
Peu importe son nom, avant tout, elle est une femme. Une femme qui cherche nuance, force et énergie dans les chevelures et les paroles des autres. Elle mélange les couleurs et le langage trouvés par-ci par-là. Enfin, elle ne choisit qu’une couleur, un mot et un parfum . L’amour.

 

Original



Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Maud Bayat-Razagh : La découverte.

Que représentent les cafés pour toi ?
MB-R : Les cafés sont à la fois les lieux de rencontre et un lieu de refuge nous permettant de nous évader de nos problèmes quotidiens. Les cafés parisiens sont l’essence même du Paris poétique.

Pourquoi as-tu choisi la Brasserie Lola ?
MB-R : Un dimanche après midi je laisse Alain me guider dans le 15ème.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
MB-R : Lorsque je ne suis pas au café, je me trouve dans mon salon de coiffure touchant les cheveux de mes clients, mes peintures et mes livres ou au parc de Saint-Cloud touchant des troncs d’arbres.

 

BIO

Maud Bayat, née Azar Razagh en 1973 à Téhéran est une femme qui écrit des poèmes dans sa langue maternelle, le persan. Depuis sa jeunesse elle a un penchant pour l’art, privilégiant le dessin, la peinture et l’écriture. C’est à la suite de ses études universitaires à la Sorbonne qu’elle se mêla aux cercles d’artistes Parisiens. Son métier de coiffeuse l’inspira et elle utilise des cheveux pour créer son art, pour représenter le féminin. Eternelle insatisfaite, elle continue son exploration du domaine artistique en espérant trouver des réponses à ses questions existentielles.

Jean-Philippe Domecq | La Maison Blanche, Paris

Photo : Alain Barbero |  Texte : Jean-Philippe Domecq

 

« A la table du café notre héros se tenait assis, eh oui ! Très absorbé par le spectacle de ce qui l’entourait – il n’y avait pourtant pas matière à éblouissement, ce n’était là que les petits riens qui constituent l’ordinaire (…). Il n’était plus que murs, clients, verres de bière. Il en était à constater qu’il y avait un verre sous ses yeux, et sa main à côté pareillement posée sur la table. Dans la bière, des bulles. Il leva les yeux : que de gens ! que de présences ! Il eut un beau sourire : c’était le sourire ému du savant à l’aube de la découverte, c’était l’effet de la totale nouveauté. (…) Il considérait la distance séparant les buveurs solitaires – ils étaient rares. Certains étaient saturés d’intentions, d’autres emmurés. Il suffisait d’écouter par en-dessous. (…) les gens qui parlaient entre eux, la conversation sympathique, (…) tout ce cheminement de bouche à oreille avec allers-retours plus ou moins rapides, le cortège des mains autour des paroles, les bustes qui ployaient, et surtout le colportage des regards à travers la salle. Sans vraiment les entendre – et sans doute grâce à cette surdité momentanée -, il percevait les sous-entendus des conversations comme autant de post-scriptums.

Et puis, voilà que son regard balança au gré de l’ampoule électrique qui tremblait légèrement au-dessus du comptoir. Elle lui parut fort belle, cette ampoule ventrue au bout du fil électrique torsadé. Il la voyait pendre, comme jamais ampoule n’avait pendu. (…) Plus tard, bien plus tard, on le retrouva en train de constater que le ciel était sombre : il était sur un trottoir et marchait. »

(extrait d’Une Scrupuleuse aventure, éditions Papyrus, Paris, 1980)

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour vous ?
Jean-Philippe Domecq : L’ouverture, l’ouverture à tous les possibles de la vie.

Que représentent pour vous les cafés ?
JPD : J’y vais le moins possible, j’y vais pour les rendez-vous puisque c’est ainsi qu’on fait, mais je n’aime pas du tout, c’est s’imposer d’être « parmi ». 

Pourquoi avez-vous choisi « La Maison Blanche »  ?
JPD :  Ah, avec ce grand café c’est autre chose, tout autre chose ! Je m’y sens « chez moi », étrangement, alors que j’y ai débarqué une nuit par hasard, fort tard après minuit, et je me suis retrouvé au bar parmi la faune des noctambules qui viennent là par errance ou par habitude ou avant ou après le travail très matinal ou nocturne puisque ce grand café face à la Gare du Nord est ouvert toute la nuit. Des têtes et gens de tous horizons sociaux et continentaux mais, hormis les classiques escarmouches dont le personnel détourne la violence potentielle avec une science impromptue qui m’a fasciné, on se regarde ou se parle comme si on était en affinités dès qu’on passait le seuil d’entrée, avec une politesse tacite spontanée, par-delà toute différence. Pour moi c’est devenu le repère façon Nighthawks, célèbre tableau d’Edward Hopper, si bien que lorsque j’y convie quelqu’un, je dis « allons à Nighthawks !… ». J’aime ce décor resté années soixante, sa lumière acide de tableaux milieu du XXème siècle, le cuir et le bois sur le dallage. Et parmi tous il y a Julien : un des maîtres-serveurs qui m’a fait l’immense et joyeux honneur de venir me serrer la main en me voyant débouler avec des amis alors que je n’étais plus venu depuis deux ans : « Longtemps qu’on ne vous avait vu », me dit-il d’un air malicieux et si sympathique ; immense honneur pour moi car j’avais remarqué comment cet homme d’expérience réglait tous les cas avec un tact psychologique dont je m’étais dit toute la profondeur d’expérience humaine, et qui en fit pour moi le Garçon de Café Absolu, celui qui démentait la méditation philosophique de Sartre sur le garçon de café. Julien est de ces êtres qu’on souhaite à l’humanité ; j’en ai eu ample confirmation puisque, depuis, nous dialoguons régulièrement quand il passe encore en cette fin de sa carrière, et tout va de soi entre nous, chose rarissime entre humains quand on n’a même pas à suggérer le sous-entendu de ce qu’on se dit. Chapeau, Julien, grâce à vous j’ai motif de parier sur l’humain.

Que faîtes-vous quand vous n’êtes pas dans les cafés ?
JPD : Je respire. Sans sortir. Sortir, sortir, toujours sortir… est-ce qu’on a demandé à naître ? Non. Bon alors, qu’on ne nous en demande pas plus.

 

BIO

Jean-Philippe Domecq est romancier, auteur de deux cycles romanesques, « Les Ruses de la vie » et « La Vis et le Sablier » (Métaphysique Fiction), dont Cette Rue (Prix du roman de la Société des Gens de Lettres 2007, et Le Jour où le ciel s’en va, Prix Tortoni 2011) ; et essayiste, auteur de Robespierre, derniers temps (Prix du Salon du Livre 1984), il a composé une Comédie de la Critique sur l’art contemporain (réédition en 2015) et sur la réception littéraire (Qui a peur de la littérature?, réédité en 2002, Prix international de la Critique du Pen-Club). Parmi ses derniers titres parus : Le Livre des jouissances, Qu’est-ce que la Métaphysique Fiction?, La Monnaie du temps. Pour la quarantaine d’ouvrages parus à ce jour, voir: www.leblogdedomecq.blogspot.com

Sorour Kasmaï | Lili et Riton, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Sorour Kasmaï

J’aime la ville comme d’autres aimeraient la campagne. « Cet océan de pierres est tout autant Nature que la nature, la montagne ou la mer, et l’homme qui y naît est en quelque sorte imaginé par elle »*. J’aime la ville, son imaginaire, ses histoires, sa poétique. L’histoire de ceux qui l’ont habitée, l’ont façonnée, l’ont rêvée.

Pour traquer l’imaginaire qui se cache derrière ses pierres, je déambule dans ses rues. La ville se compose de lieux et d’objets qui ont accumulé tant de présences, tant de dedans ou dehors collectifs. Lors de mes déambulations, la ville et ses habitants me dévoilent peu à peu leurs rêveries.

Il existe des oasis dans la ville où le temps est suspendu. Des lieux ambigus, mi ville mi village, situés à la limite d’aujourd’hui et d’hier, de la littérature et de l’actualité… De cette ambiguïté naît la poésie, surgit le rêve.

Un de ces lieux d’ambiguïté est une petite place ombragée au croisement de plusieurs époques, où le temps présent se mêle au passé parfois lointain. À deux pas de la frénésie de la gare, un petit village au pied d’une tour moderne. Avec d’un côté vue sur la rue de la Gaîté et ses guinguettes du XIXème s., devenues théâtres au XXème, et de l’autre, la Rue d’Odessa et ses crêperies bretonnes. Autrefois malfamé, haut lieu de la prostitution et du crime, le boulevard Edgar Quinet longe toujours le mur du vieux cimetière où Baudelaire est inhumé, à deux pas du Montparnasse des années 20 et de ses artistes peintres. Rue Delambre, Gauguin et Breton étaient logés à la même enseigne, mais à des époques différentes. Hemingway et sa Lost Génération se retrouvaient juste en face, au Dingo Bar, aujourd’hui disparu. Sartre et Malraux hantent toujours les parages.

Sur cette place, le rythme effréné de la grande métropole se ralentit, vous donnant envie de vous arrêter un instant, de vous poser à la table d’une terrasse, ou bien par mauvais temps, vous réfugier au fond de la salle d’un de ses innombrables bistrots. Lili et Riton en est le plus petit de tous.

Un lieu lui aussi ambigu, mi bistrot mi café. Bistrot car on vous y accueille en habituée du lieu, vous serrant chaleureusement la main et demandant de vos nouvelles. Café car aussitôt après les salamalecs, on vous rend votre liberté de rêver en solitaire. Vous choisissez alors votre table. Certaines en sont ornées de plaques métalliques, avec un nom quelconque gravé dessus. Probablement celui d’un autre habitué, fidèle comme vous et qui ne s’y rend plus, ayant pris désormais ses quartiers au cimetière, de l’autre côté du boulevard. Mais les tables et les chaises, témoins muets d’autres vies et d’autres destins, sont toujours là, elles. Mais quels destins ? Quelles sont les histoires, les paroles intimes qui y ont été dites ou racontées ? Qui sont les Lili et les Riton qui s’y sont rencontrés ou quittés ?

Je note sur mon petit carnet des bribes de conversation que je crois y entendre. Je regarde les gens passer d’un pas hésitant, dehors, perdus dans leurs pensées. Où vont-ils ? D’où ils viennent ? J’entends un rire de femme éclater dans mon dos. Je ne me retourne pas, libre d’imaginer le visage que je souhaite. De quoi rit-elle si amèrement ? Quel âge a-t-elle ? Quelle illusion vient-elle de perdre à jamais? J’écoute quelques secondes, mais je ne discerne plus rien. Je me retourne. Il n’y a personne. Alors, je l’invite à exister. J’écris un mot, une phrase… J’écris la femme qui un jour était assise à la table du fond…

*Pierre Sansot dans la Poétique de la Ville

 


BIO

Romancière, traductrice, éditrice, Sorour Kasmaï est née à Téhéran dans une famille francophone. Elle fait ses études primaires et secondaires au Lycée franco-iranien Razi. En 1983, suite à la révolution iranienne, elle quitte clandestinement son pays. Arrivée à Paris, elle étudie la langue et la littérature russes. En 1987, grâce à l’obtention d’une bourse universitaire, elle se rend à Moscou et étudie le théâtre russe. Passionnée de théâtre, elle devient, quelques années plus tard, traductrice et interprète de russe sur les plateaux de théâtre et à l’Opéra de Paris.

Parallèlement, elle travaille sur la littérature orale des Tadjiks et publie une série de CD de musiques populaires et traditionnelles du Tadjikistan, ainsi que des œuvres de musique populaires et traditionnelles iraniennes.

En 2002, son premier roman, Le cimetière de verre, paraît aux éditions Actes Sud. Elle a également fondé et dirige chez le même éditeur, la collection « Horizons persans » dédiée aux littératures iranienne et afghane. Depuis, elle a publié La Vallée des Aigles, l’autobiographie d’une fuite (prix Adelf 2007) et Un jour avant la fin du monde (Robert Laffont). Elle a également signé la traduction de plusieurs romans et nouvelles de ses compatriotes dont Mon oncle Napoléon d’Iraj Pezechkzad. Sorour Kasmaï écrit et publie ses romans en persan et en français.

Depuis septembre 2016, elle est membre du jury du Prix du Jeune Ecrivain de langue française.

 

Galerie l’Achronique, Paris

Présentation de „Melange der Poesie“ & Expo photos avec Alain Barbero

 

 

Vidéo de la soirée

 

© Photos : Sylvie Barbero-Vibet – AB

Le Bal Café Otto, Paris

Présentation de „Melange der Poesie“ & Exposition photos
avec Barbara Rieger & Alain Barbero

Organisation : Association Autrichienne à Paris

 

 

© Photos : Céline Godin – AB

Sylvie | Brasserie À la Tour Eiffel, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Je ne veux jamais comprendre
comment on peut haïr à ce point.