Angelo Vannini | Bistrot littéraire Les Cascades, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Angelo Vannini 

 

Le Bistrot littéraire Les Cascades est un lieu que j’aime beaucoup, car j’y vois, en arrière-plan, un projet politique de résistance à la gentrification, un refus simple et ferme de l’exploitation capitaliste. Caroline, la propriétaire, maintient délibérément les prix au plus bas. Le lieu est fréquenté surtout par les gens du quartier, et par de jeunes comédiens qui étudient dans une école de théâtre, juste à côté. Pour moi, c’est un endroit précieux. Même lorsque l’atmosphère se fait très vive, je parviens toujours, comme par magie, à m’absorber dans mon travail : lire, écrire, traduire. Y a-t-il vraiment des frontières entre ces trois gestes ? Il y a quelques jours, aux Cascades, je lisais et essayais de traduire du japonais en italien le recueil d’un ami qui vit à Tokyo. Et, un peu comme il arriva à Fortini avec Brecht, des vers inspirés par son écriture sont venus me visiter :

dato che fotografavi la bella crudeltà
con un filo di formicolio

rinasceva un senso di museo 
dopo Richter Pasolini Nakagami

cercando vicoli perduti
per la penisola di Kii

tutto il dolore del pensare
senza smalti né cammei ti fingo

ogni fine di genealogia
dal paesaggio non più mobile

Des vers que je vais tenter, juste pour te faire plaisir cher Alain, de « tourner » tant bien que mal en français :

puisque tu photographiais la belle cruauté
avec un fil de fourmillement

renaissait un sens de musée
après Richter Pasolini Nakagami

cherchant des ruelles perdues
dans la péninsule de Kii

toute la douleur du penser
sans émaux ni camées je te façonne

chaque fin de généalogie
depuis un paysage non plus mobile

 


Interview de l’auteur

La littérature peut-elle encore sauver le monde ?
Angelo Vannini : Tu dis « encore », et je me demande si elle l’a jamais fait. Probablement pas. Mais je connais des êtres qui ont été sauvés par la littérature, je crois en avoir rencontré trois ou quatre dans ma vie, au moins. Cela me suffit.

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
AV : Nous ne le pouvons pas. Pas « confortablement », en tout cas. Je dois dire que depuis quelque temps, il n’y a plus rien que je parvienne à faire confortablement, et c’est peut-être mieux ainsi.

Où te sens-tu chez toi ?
AV : Nulle part. Mais j’en viens à penser que c’est peut-être cela, justement, la véritable condition pour habiter. Longtemps, j’ai habité les mots faute de pouvoir habiter le monde ; aujourd’hui, je vois que même les mots deviennent parfois inhabitables. C’est une chance. C’est cela en effet qui nous permet d’être justes – ou du moins d’en poursuivre la quête – sans nous assoupir dans ce que nous croyons être. Tu vois, avec le temps, j’ai appris qu’on peut écrire aussi avec le regard, que l’humanité est féroce et douce à la fois, et que de cette férocité comme de cette douceur nous sommes tous également – mais diversement – responsables.

 

BIO

Angelo Vannini est un écrivain italien qui vit à Paris. Il est l’auteur du recueil de poèmes Fogli di sosta (2023), du roman Stoffe da Shiga (2022) et de la méditation poétique L’intermissione dei cigni. Cinquantanove giorni alla frontiera della letteratura (2017). Ses pièces de théâtre, écrites en italien, en français et en anglais, ont été jouées à Milan (La Triennale), à Paris (Centre Pompidou ; Panthéon ; Mairie du 5e arrondissement) et à New York (La MaMa Theatre). Il dirige la collection de poésie « la lumière obstinément » pour l’éditeur italien Affinità elettive.