Emmanuelle Bayamack-Tam | Le Pacha, Villejuif
Photo : Alain Barbero | Texte : Emmanuelle Bayamack-Tam
Écrire dans les cafés, c’est une expérience sensorielle particulière, car chaque lieu possède sa texture sonore, ses odeurs et son brouhaha uniques, bruit du percolateur, verres qui s’entrechoquent, conversations aux tables alentours, cris des turfistes qui suivent les courses hippiques en direct…
Écrire dans les cafés, c’est parfois le meilleur moyen de prendre le pouls d’une ville étrangère. J’arrive, je m’installe, avec mes cahiers ou mon ordinateur. Il y a des endroits où l’on me demande franchement ce que je fais là, d’autres où je me sens accueillie sans que rien ne soit dit. Je me suis un jour retrouvée à chanter avec des inconnu·es dans un bar de Cadix. J’ai assisté à une répétition d’air guitar dans un bistrot de Namur : les instruments étaient invisibles mais j’ai quand même entendu la musique.
Écrire dans les cafés, c’est être immergée dans la ville, dans la vie, sans pour autant renoncer à la solitude.
Relisant Une Chambre à soi, je me suis fait la réflexion que je n’avais pas besoin de cet espace intime dans lequel Woolf voit la condition sine qua non de la création littéraire, ou plus exactement, que j’étais capable de recréer cet espace, où que je sois.
Écrire dans les cafés c’est être dehors sans cesser d’être dedans.
Interview de l’auteure
Changes-tu de café selon que tu écris un livre d’Emmanuelle Bayamack-Tam, ou un roman de Rebecca Lighieri ? Et quelle place tient Le Pacha ?
Emmanuelle Bayamack-Tam : Je décide très en amont si un livre sera publié sous mon vrai nom ou sous mon pseudonyme car ce choix conditionne toute l’écriture du texte, ses thèmes, sa structure. Avec Lighieri, je sais en général où je vais, l’intrigue est scénarisée et les grands mouvements prévus à l’avance. Avec Bayamack-Tam, l’intrigue devient très secondaire et je travaille de façon plus poétique. Les énergies sont différentes, le rythme d’écriture aussi. Pour autant, j’écris dans les mêmes cafés, quel que soit le texte en cours. Le Pacha est le premier café dans lequel j’ai écrit à mon arrivée à Villejuif, voici une vingtaine d’années. Je lui fais évidemment des infidélités, mais j’y reviens toujours. C’est aussi un lieu névralgique de la ville, un endroit où se croisent des gens de tout bord et de toutes origines – des gens très abîmés, parfois, qui savent qu’ils seront accueillis ici avec humanité.
La littérature peut-elle encore sauver le monde ?
EBT : Si la littérature était en mesure de sauver le monde, ça se saurait, depuis le temps que nous déclamons des poèmes et racontons des histoires. Pour autant, nous avons raison de lui prêter des pouvoirs car elle est encore un espace de liberté, voire de transgression. Ecrire et lire, c’est forcément faire l’expérience de l’altérité et cette expérience est précieuse en ces temps qui nous incitent à l’intolérance et au repli frileux sur soi, sur ce qui nous ressemble et nous conforte dans nos préjugés. Autrices et auteurs, nous avons la possibilité et peut-être le devoir d’explorer les marges, les espaces de dissidence, comme autant de zones à défendre par la fiction, la poésie, le questionnement de la langue. A défaut de sauver le monde, la littérature peut secouer la société, l’amener à plus de conscience et moins d’intolérance. Encore faut-il que le livre ne soit pas un produit de niche, réservé à une élite éduquée et cultivée…
BIO
Emmanuelle Bayamack-Tam est née à Marseille en 1966. Elle vit actuellement à Villejuif. Depuis 1996, elle publie chez POL des romans et des pièces de théâtre, tantôt sous son nom, tantôt sous le pseudonyme de Rebecca Lighieri. Arcadie a reçu le prix du Livre Inter en 2019, et La Treizième Heure le prix Medicis en 2022.


