Evelyn Schalk | Die Scherbe, Graz

Photo : Alain Barbero | Texte : Evelyn Schalk | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

niche et estrade, récit dans le renfoncement des fauteuils, plateau de tables qui dissimulent des myriades de paroles. le café bourgeois d’autrefois est rapidement devenu l’opposé du sacro-saint salon. un lieu de séjour pour tous ceux qui veulent, doivent ou peuvent s’échapper de leurs propres murs. parce que l’espace manque, qu’il y a trop de bruit ou un silence figé, que les souvenirs étouffent toute vie ou que le vide menace de s’étendre à l’infini. pour être avec les autres ou seul. le café est un lieu de refuge et parfois le seul petit luxe. cette seule prise de conscience est un moyen de survie.
contrairement à de nombreux cafés, le café Scherbe est resté un point d’ancrage pendant de nombreuses années, à presque toutes les heures du jour et de la nuit. car un café abolit les heures normales, prendre le petit déjeuner l’après-midi, écrire après minuit, discuter jusqu’au petit matin, dans l’intemporalité, le temps devient individuel. juste au coin du Scherbe, j’ai passé mes premiers jours dans une rédaction, dans la maison même où, des décennies auparavant, trois générations de femmes de ma famille vivaient dans un espace restreint, à une époque où le quartier n’était pas encore branché, mais plutôt un quartier de pauvres. une photo de mon arrière-grand-mère la montre assise dans l’unique pièce de l’appartement, avec le journal ouvert à côté d’elle, sur lequel se trouve une grande loupe. “vous ne vous intéressez pas assez !”, avertissait celle à qui le travail laissait peu de temps et qui consacrait le peu qui lui restait à la lecture, se rappelait ma mère. c’est dans ce même journal que j’ai appris plus tard, à la périphérie de la ville, le journalisme en partant de zéro. tout le monde allait au café. d’innombrables couples s’y sont trouvés et perdus. une institution à la fois politique et privée. un véritable salon public et un salon du public. c’est précisément pour cette raison – et non en vertu d’un cliché poussiéreux et opaque – que la littérature naît ici.

 


Interview de l’auteure

Que peut la littérature ?
Evelyn Schalk : presque tout.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
ES : le café est l’un des premiers endroits que je visite dans une ville encore inconnue et la première destination quand je rentre. il signifie arriver à destination et en même temps, être en route, c’est le seul moyen de s’évader et de s’immerger dans un monde jusqu’alors inconnu. être là. en marge, au centre. aller au café signifie toujours partager quelque chose, un accord tacite, un code au-delà des frontières. anonymat et confiance. prise d’espace et refuge. espace libre. résistance contre la privatisation de l’être. et c’est justement pour cela que c’est aussi un lieu d’écriture. pas toujours, mais encore et toujours.

Où te sens-tu à la maison ?
ES: en mouvement.

 

BIO

Journaliste, autrice, travailleuse dans la culture ; co-éditrice et rédactrice en chef de ausreißerDie Wandzeitung et tatsachen.at ; études de langues et littératures romanes et allemandes ainsi que  des disciplines médiatiques. Chroniqueuse pour perspektive – hefte für zeitgenössische literatur ; reportages, articles, essais pour Frankfurter Rundschau, Standard, mare, Megaphon, Datum, Beton International, jungle world et autres journaux ; publication du volume Graz – Abseits der Pfade (2018) ; projet littéraire nacht.schicht quer durch Europa. Série actuelle : About War – Die Sprache des Krieges.