Prune Antoine | Le Belfort, Berlin
Photo : Alain Barbero | Texte : Prune Antoine
Le Belfort à Berlin est le café qui m’a sauvée du Covid. Le seul resté miraculeusement ouvert durant la pandémie, avec tout ce dont une mère d’un enfant en bas âge avait besoin ; du café, du vin, de la vodkda, des pains au chocolat délicieux, des ‘brunch pompette’ (un concept d’anthologie). C’est mon refuge, mon petit morceau de France en terres teutoniques.
Interview de l’auteure
Tu travailles depuis des années sur l’Europe de l’Est et les zones de tensions politiques ou sociales. Qu’est-ce qui t’attire dans ces territoires où les fractures restent visibles ?
Prune Antoine : J’aime par nature, l’ambivalence, ce qui n’est pas défini, net, ce qui est en mouvement. Je ne sais pas faire avec les certitudes, les vérités bien établies, les gens qui savent toujours tout tout le temps : ce qu’il faut penser, ce qui est bien, ce qui est mal. Moi j’aime bien me tromper, faire des erreurs, prendre des décisions risquées ou absurdes, jouer à la vie comme au casino. L’espace post-soviétique porte en lui cette transition permanente ; déjà parce que les habitants sont nés, ont grandi et ont vécu dans un autre monde et qu’ils continuent de définir leur identité, souvent en réaction à un pouvoir dominant.
Tu passes d’un format à un autre, presse écrite, documentaire, écriture : est-ce que tu écris différemment selon le médium, ou est-ce toujours le même regard qui traverse ces formes ?
PA : Je pense de plus en plus que la manière de raconter est parfois aussi important que ce que l’on raconte. Certaines histoires, plus intimes, passent mieux en podcast, avec la voix, d’autres sont plus visuelles, d’autres encore par la fiction. Le regard reste le même. Et puis, le journalisme change, la littérature aussi. Depuis quelques années, je suis obsédée par les formes hybrides de récit. Je ne crois plus au roman, ni à l’essai, ni à l’autofiction, ni à toutes ces étiquettes qu’adorent les éditeurs et les gens du marketing. Je crois que nous vivons dans un monde où les frontières sont poreuses, où les références bougent sans cesse et où le monde dans lequel nous avons grandi (les années 80) est en pleine fragmentation. La littérature doit refléter ce mouvement. Dans mes livres, je mélange souvent la fiction avec la non fiction. Brouiller les lignes me semble être la manière la plus honnête de refléter à quel point la réalité est devenue fluctuante aujourd’hui.Les fake news, l’IA… Je ne sais pas ce qui est plus réel, le plus vrai aujourd’hui dans ma vie : ce que je vis sur mon téléphone, mes chats WhatsApp ou le café que je prends avec un ami ? Et puis face à l’IA, je crois aussi que la seule résistance possible passe par l’absence de pattern. Etre imprévisible, faire des pas de côté, tisser des liens là de manière inattendue. Sortir à tout prix de ce qui est calculable.
Une partie de ton travail donne une place importante aux voix de femmes. Est-ce un choix conscient dans ton approche, ou quelque chose qui s’est imposé au fil de tes enquêtes ?
PA : S’intéresser à la condition féminine c’est naturellement découvrir le sens du mot injustice. Pas besoin d’aller en Afghanistan. Une simple conversation avec votre grand-mère ou une amie qui divorce vous racontera tout ce que vous avez besoin de savoir sur les droits des femmes ou la manière dont les hommes sont prêts à tout pour garder le pouvoir. MeToo a été une chance énorme mais les structures ont pour l’instant peu changé. La justice, la politique : toujours deux poids ou deux mesures. Depuis que j’ai eu ma fille, je me demande constamment ce qui est le plus intelligent ? Essayer de libérer le terrain et supprimer les connards pour qu’elle n’ait pas à subir les mêmes inégalités ou l’armer pour la préparer au bordel ambiant et en faire une mercenaire ? Je n’ai pas de réponses mais j’espère qu’elle aura la peau dure.
Dans ton activité, faite de déplacements et d’intensité, que représente un café : un espace de travail, de pause, ou d’observation ?
PA : Les trois. J’ai vécu trois mois à Vienne et j’ai écrit La mère diabolique en écumant à peu près tous les cafés de cette ville. J’aime fumer et prendre un verre de vin en terrasse à Paris et regarder les gens, ce qui reste notre sport national. Quand on écrit, on se met rarement en pause : on reste à l’affût, un geste, un regard, une manière de parler. Ecrire, c’est aussi laisser la vie entrer, nous traverser.
BIO
Prune Antoine est grand reporter et romancière, basée à Berlin. Elle est l’auteure de trois livres : La fille & le moudjahidine qui raconte son amitié avec un réfugié daghestanais wannabe djihadiste en Syrie, L’heure d’été (Poche Points, 2020), un portrait de Berlin, entre gentrification, précarité et amour libre au temps des Millenials et La mère diabolique (Denoël, 2024), une plongée dans les ambivalences de la maternité à travers l’histoire de Christiane K, condamnée à la perpétuité pour un quintuple infanticide commis durant le Covid. Le reste du temps, elle s’immerge avec des néo-nazis allemands, enquête sur la re-militarisation de Kaliningrad ou se penche sur le business de crystal meth en Europe centrale.

