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Philippe Baudry | Aux Sportifs, Vanves

Photo : Alain Barbero | Texte : Philippe Baudry

 

Obsolescence infinie, l’ennui lézarde ses divagations, gré de l’attente à l’exact centre de l’âme. Le carton à bière éponge puis rebave d’excès l’élixir sur le vernis, ronds de cervoise collants dans l’obscurité nacrée.

Envahissant brouillard, poison amer des veines de l’insouciance. Produire du rien, de l’infini ; efficacité masquée de l’indolence. Divin secret de nos âmes, cherchant l’absolu de l’inévitable ailleurs, sourd lentement la sublime mélancolie de l’amer désir.

Fragile équilibre d’âme, sansonnet  muet, cage de vie, j’aspire à l’autre. Ciel bleu frangé de riants nuages, aucun talent pour la certitude, nécessité de vivre. Tant d’idiots autour de nous… devenir quelqu’un. Allons bon : être ne suffit-il pas ?

Le rire éclate, provocateur,  roucoulant de présence. Pièce d’un théâtre, simple, celui de la vie.
Coup d’épaule : souffle de la porte battante, gonds huilés, brouhaha, tintements de vaisselles ; le café se remplit, petites tables. Les perruches humaines surenchérissent d’un existentiel fracas.
Batman, le matou réglisse-menthe dodeline une queue empanachée, de barreau de chaise en pieds.
Je me noie dans la torpeur humaine, engourdi de bonheur…

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Philippe Baudry : Tous stupéfaits, traversons la logique de l’absurde de nos vies; alors écrire sert à :
– résoudre le cercle alchimique.
– jouir de la richesse de notre langue, la malmener aux limites d’une subtile et poétique compréhension ; petite musique intérieure de l’âme. Dévalant nos mots, nous en cherchons le secret enfoui.
– entrer en résonance avec l’universel et, libéré, se retrouver et s’ouvrir aux autres

Que représentent pour toi les cafés ?
PB : Les cafés, lieux collectifs où l’on peut vivre une solitude érémitique, avec les autres ; l’hors de soi. S’oublier, différer de l’ennuyeuse permanence de son être, no man’s land de l’attente.

Pourquoi as-tu choisi « Aux Sportifs » ?
PB : Du Titi parisien de banlieue à gogo… S’encanailler dans un vrai Café-Brasserie populaire, comme il n’y aura bientôt plus :
Deux soeurs y créent une étonnante symphonie banlieusarde ; Martha au piano (… au fourneau), Germaine, cantatrice de salle, Castafiore au rire cristallin. En matière de réplique, un Michel Audiard  ferait figure d’enfant de choeur. Thomas, le neveu y cherche en vain un minuscule espace masculin tandis que Lélé (Eleonora), toute droit sortie d’une lithographie de Toulouse Lautrec, y ajoute avec bonheur une redoutable efficacité.
De cette cuisine bourgeoise aux menus dithyrambiques, un Chirac y aurait tout dévoré, noyé dans le brouhaha crescendo. Le temps passe… la grande scène du trois vire à l’hystérie, surréaliste cacophonie.
Souvent seul à ma petite table, j’arrive à y lire, pour la quinzième fois la même ligne, luttant parfois main à main avec Lélé… pour qu’elle me laisse le menu en bois qui me sert d’ouvre-page… Enfin, quoi : un menu ne sert pas à ça !… Batman, le matou réglisse-menthe a un peu forci. Mondain et désinvolte, il y glane de furtives ébauches de caresse. Encore présente si longtemps après, la paillasse du vieux chien boiteux mort depuis, marque encore la présence-absence du souvenir de l’avant…

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
PB : Histoire, écriture, Taï Chi et Daïto Ryu, néo-généalogie, aquarelle, errements de l’âme et autre exégèse spirituelle.

 

BIO

Né le 11 Janvier 1953, Philippe Baudry, maitre ès géographie puis doctorant, s’est orienté vers la création graphique avant de se mettre à écrire, sur le tard. Sa plume cherche à réhabiliter l’idée même de géographie dans son sens le plus vivant, à renouer avec un langage physique de la matière « nature », à retrouver l’esprit universaliste de la République des Lettres.
Publication :  Du côté d’Oléron… , Ed. LOCAL 2020