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Sabine Gruber | Café Engländer, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Sabine Gruber | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

                            

Un mois d’août plus heureux
Millstättersee

                                  pour KH à l’occasion du 5e anniversaire de sa mort

La vie est là, tant que nos mains
Parlent et que notre langue reste dans une autre
Bouche silencieuse. Elle est là, tant qu’aucun
Mot ne s’interpose, que nos questions
Ne nous mettent pas à nu. Elle est encore
Là, quand elle ne mène à rien, sinon à nous-même,
Quand nous restons vivre en l’autre
À bout de souffle, avec des yeux qui même fermés
Comprennent. Elle est là, quand tu ne
Viens plus jamais et ne sait plus rien, de la douce
Flamme, de ma vie d’errance dans le désert,
Du vol au-dessus du lac, avec les
Ailes intactes. L’eau nous porte, les perches
Recueillent tes images sur leur corps, et
Ce qui était avant, avant que quelque chose ne soit créé,
Le no man’s land écorché, la trainée dans le
Lac que nous dissipions derrière nous, je le ressens
Chaque jour. Je peux dans les
Profondeurs abyssales, dans chaque vague à nouveau t’entendre, te
Voir.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Sabine Gruber : L’écriture est ma façon de respirer. La lecture me donne le sentiment de pouvoir prolonger et intensifier ma propre vie grâce aux textes littéraires des autres. C’est un anachronisme, bien sûr, car le temps passe quand on lit.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
SB : Pour moi, les cafés sont avant tout des lieux pour lire et écrire, lorsque je tourne en rond à la maison.

Pourquoi as-tu choisi le Café Engländer ?
SB : Le Café Engländer est l’un de mes cafés habituels, il n’est pas loin de mon appartement, sa cuisine est excellente, ses serveurs sont aimables et il est généralement fréquenté par des clients intéressants.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
SB : Quand je ne suis pas au café, je rêve de cafés lointains, par exemple le Caffè Meletti à Ascoli Piceno, qui se trouve sur une place à arcades au centre de la ville et qui est, à mon avis, l’un des plus beaux cafés d’Europe.

 

BIO

Née en 1963 à Merano, Sabine Gruber vit Vienne. Elle écrit des poèmes, des récits, des romans et des essais. Derniers ouvrages publiés : Daldossi oder Das Leben des Augenblicks (C.H.Beck, 2016, dtv 2018) ; Am Abgrund und im Himmel zuhause poèmes chez Haymon, 2018. En février 2022 sera publié Am besten lebe ich ausgedacht. Journalgedichte en édition bibliophile, également chez Haymon. www.sabinegruber.at

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Barbara Rieger | Wirr, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger extrait de Das Natürlichste der Welt  | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet
(Parution en août 2021 dans l’anthologie Mutter werden. Mutter sein, Leykam)

 

Nous basculerons tout de suite ENTIEREMENT dans le rôle de la mère, ou nous y entrerons lentement, ou bien nous aurons toujours du mal à l’accepter, nous les  EGOISTES, nous garderons nos pensées secrètes et nous désespérerons parce que jamais, presque jamais, plus jamais, de nouveau dans dix, vingt ans, nous ne pourrons terminer calmement quelque chose, du moins tant que nous allaiterons, UNE SYMBIOSE, nous a-t-on dit, nous serons à la recherche d’autres mères, nous nous lierons alors d’amitié évidemment ! surtout avec d’autres mères, tout tournera alors vraiment ? autour de la maternité et des bébés. Nous verrons partout des femmes avec des poussettes, des hommes avec des écharpes porte-bébé, nous comparerons notre poussette avec les autres poussettes, nous comparerons notre bébé avec les autres, déjà si grand !, tout comme à l’époque notre ventre, si petit ! nous ne verrons plus que de jeunes parents partout, mais nous n’apercevrons jamais, vraiment jamais, une autre mère qui allaite en public, sur aucun banc de parc, dans aucun café, aucun restaurant, dans aucune voiture garée, nous chercherons des recoins où il n’y a pas de courant d’air (l’infection du sein !), nous chercherons des recoins où l’on ne nous voit pas (la chose la plus naturelle au monde), nous entendrons : nous pourrions mettre un linge sur le bébé et notre sein, je dis (j’exagère à peine) : avec la naissance, j’ai perdu toute notion de honte.

 


BIO

Barbara Rieger est, avec Alain Barbero, fondatrice et rédactrice en chef de cafe.entropy.at. Jusqu’à présent, elle a publié chez Kremayr & Scheriau  deux romans Bis ans Ende, Marie, 2018 et Friss oder stirb, 2020, ainsi que l’ouvrage collaboratif Reigen Reloaded, 2021. En août 2021, les éditions Leykam publieront l’anthologie Mutter werden. Mutter sein.
barbara-rieger.at

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Raoul Eisele | Café Weingartner, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Raoul Eisele | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Ne regarde pas le fond, porte ton regard vers moi

un lit de coquillages une ruche
d’un océan bourdonnant et vrombissant –
chants capturés des baleines à bosse
sombres, comme ils retentissent
pleins de promesses, un aperçu
venant des fonds, à bout de souffle
et par trop merveilleux, dans les confins
de ma chambre, de mon
appartement, il en résonne
comme un port des nuits grecques, qui
parfois si chuchoté, si susurré
au creux de l’oreille, Ondine

 

Pour Charlotte

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Raoul Eisele : La littérature est une langue et la langue est tout ce que l’homme a toujours connu et expérimenté. Ainsi, tout ce qui est écrit est un élément nécessaire de la (sur)vie humaine – sans cela, nous n’aurions rien pour nous orienter, rien pour savoir, qu’est-ce qui s’est passé, où et quand, nous ne saurions rien de notre passé, de nous-mêmes. Ce sont des histoires, des poèmes et des écrits que nous utilisons pour recréer un monde passé, pour exprimer des sentiments, pour les revivre et en tirer des leçons. La littérature est donc une mise en scène et un essai, une mise en évidence et une manière d’attirer l’attention sur les griefs, ainsi qu’une exploration de son espace intérieur pour mieux se comprendre soi-même et son environnement.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
RE : Pendant longtemps, les cafés ont été pour moi un espace de développement, de tranquillité et en même temps d’activité, comme une balade, où l’on voit les gens aller et venir, où l’on peut échanger des idées. Depuis, les cafés ont perdu une partie de leur importance pour moi – aujourd’hui, ils sont beaucoup moins un lieu de travail ou d’inspiration pour moi.

Pourquoi as-tu choisi le café Weingartner ?
RE : C’est l’un des premiers cafés que j’ai connu avant ma période viennoise – c’est donc quelque part le début de mon amour pour les cafés.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
RE : Toutes sortes d’activités avec des gens qui me sont chers, mais aussi beaucoup de choses pour moi comme lire, écrire, travailler au théâtre, dans la mesure du possible en cette période.

 

BIO

Raoul Eisele est né en 1991 et vit à Vienne. Il a étudié la littérature allemande et comparative. En 2017, il a débuté avec son recueil de poésie « morgen glätten wir träume » (Graz : Edition Yara). En 2021, son recueil de poésie « einmal hatte wir schwarze Löcher gezählt » sera publié (Berlin : Schiler&Mücke).
En 2019, il a reçu plusieurs prix et en 2020 la bourse « Startstipendium für Literatur » de la ville de Vienne. Il a également été admis dans la résidence d’artistes de Salzbourg (Salzburger Künstlerhaus). À l’automne 2021, il sera Stadtschreiber à Stuttgart (chroniqueur de la ville de Stuttgart). Depuis 2020, il est, avec Martin Peichl, co-fondateur de la série de lectures « Mondmeer & Marguérite ».

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Katherina Braschel | Café Anno, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Katherina Braschel | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

comment : enfoncer les ongles dans le vernis du bois, les retirer, les faire crisser, mais l’intérieur, il doit rester un intérieur, dans le cadre, si elle veut parler, non crier, non hurler, quand elle veut s’extraire de la peau, mais seulement de sa propre peau, ou bien : l’écharde, enfoncée sous la peau, les ongles, incrustés en soi, s’arrimer, semer des spores, sous-cutanées, qui se transformeront en arbre, peut-être en forêt, en bois de chauffage, ça flambe
elle : une colonne sertie, elle respire, la table, elle vacille, la bière, elle goutte, elle : une colonne incrustée tout autour, la chaise, elle vacille, le cendrier, il tombe, dans les têtes, dans les mots, provoque des déchirures, une écorchure sur ses paumes, le verre, la fraîcheur en elle, aucun résidu de fibre,
seulement des fractures nettes

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Katherina Braschel : Peut-être aussi : la recherche d’une réponse à cette question qui ne soit pas ringarde. Ou ringarde dans le bon sens du terme ? Dans tous les cas, une recherche, une (auto)exposition, un chez-soi (compliqué), un refuge, une caresse, une gifle. Et le pouvoir.

Quelle signification les cafés ont-ils pour toi ?
KB : J’apprécie les cafés surtout comme des endroits où l’on peut disparaître sans disparaître. Et j’en ai besoin pour pouvoir écrire.
Dans un vrai café, je n’ai pas besoin de me boucher les oreilles pour accéder à la langue, à l’écriture, car ce certain mélange de silence, de voix et de bruits de vaisselle le fait pour moi.
Bien sûr, il faut pouvoir se payer des cafés, et cela ne va pas de soi.

Pourquoi as-tu choisi le Café Anno ?
KB : Parce que je viens ici en général une fois par semaine, puisque je suis co-organisatrice de deux séries de lectures. Parce que la littérature trouve ici un espace facilement accessible et je pense que c’est extrêmement important. Le Café Anno est tout simplement un endroit où je peux être, et ce depuis longtemps, où je me sens à l’aise et où je sais qu’il y a des stylos et des feuilles derrière le bar, au cas où je n’aurais pas de carnet sur moi.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
KB : En ce moment, je pense aux cafés et ils me manquent beaucoup. Je ne peux presque pas écrire à la maison et je remarque à quel point cela me mine.
Autrement : travailler, lire, passer du temps avec des personnes adorables, s’emporter et regarder des vidéos en ligne de cargos.

 

BIO

Élevée à Salzbourg, Disneyland baroque, Katherina Braschel vit et travaille à Vienne depuis 2011, où elle a également étudié le théâtre, le cinéma et les médias. Elle écrit principalement de la prose. Elle a déjà reçu à ce titre divers prix et bourses, notamment le Rauriser Förderungspreis et le Wortmeldungen Förderpreis de la Fondation Crespo de Francfort, tous deux en 2019. Son premier roman “es fehlt viel” a été publié aux Editions Mosaik en 2020.
Elle croit en la solidarité féministe, la bonne bière et le pouvoir délicat de la langue.

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Alexandra Turek | Salettl Pavillon, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Alexandra Turek | Traduction : Alexandra Turek & Sylvie Barbero-Vibet 

 

Le bateau, le bateau (le paquebot) qui chavire. Tandis que les arbres se replient, en plus ils se secouent ce jour là, je discerne le long du chemin – l’été est à sa fin, les hirondelles volent haut – un gant … oh mon capitaine ! je crie ton nom.
Du vert à perte de vue nous attend là-haut.(montons, allez, on avance) Plus loin, devant la porte du cimetière, je les aperçois, debout, tous vêtus de noir. Ton manteau dans le vent, enfin vint la pluie, elle tombait doucement sur le toit couvert de cuivre. Les images unes à unes d’un calendrier, et ton petit nom me revient. Nous jouions à cache-cache. Il était facile de s’échapper. (un regard, un seul pas, et la porte du jardin s’ouvrit) Nous étions blottis dans le silence au fond d’une cabane, nos cahiers sur nos genoux. Et nous nagions ensemble dans le lac froid, te souviens-tu ? Sérénade. Regarde. La cuillère devant la bouche, le geste simple d’un enfant. Et les vieux qui lèchent les cuillères d´argent. Et les cailloux, non, les galets blancs dans nos souliers. Tandis que nous mangions la « Frittatensuppe » ­tout en dansant – là-haut, à la périphérie de la ville, sur le pont du navire. Et l’équipe qui peu à peu se réunit pour frotter le plancher, levez les voiles ! Nos longues après-midi portaient le parfum de l’aventure. Après la tempête : le ciel, une image déchirée. Plus tard, je montais sur le pont, pour observer le spectacle: l’eau jaillissait, les éclairs qui irradient, la barbe de l’empereur sonnait la nuit bleue. Les arbres peuvent-ils encore m’accompagner pour un certain temps ? S’ensuit une question plusieurs fois répétée, urgente comme le besoin d’un enfant : Et après, que ferons-nous après ?

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Alexandra Turek : Tout d’abord, il n’y a pas qu’une seule littérature pour moi, mais plusieurs. Et des multiples formes. Parfois, il est possible d’habiter un espace avec la langue pendant un bref instant, de créer des liens, des relations. La littérature, c’est aussi explorer, découvrir, comme le font les enfants. C’est pourquoi j’aime le concret, les petites choses de la vie de tous les jours. La beauté de la langue se révèle à moi à travers le rythme ; j’ai toujours été attirée par la littérature dont le langage est mélodique et intense, qui vibre, craque, laisse des traces. La littérature française, que j’ai lue dès mon plus jeune âge et pour laquelle j’ai écrit au début, m’a montré combien notre monde est beau. Et puis il y a des poètes aussi merveilleux que François Villon ou Charles Baudelaire ; son regard sur les autres, sur les faibles, la vieillesse, m’a touchée.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
AT : Je vais dans les cafés pour rencontrer des amis. Et bien sûr, j’aime boire du café.

Pourquoi as-tu choisi le  Salettl Pavillon ?
AT : J’y aime l’atmosphère. Il existe ainsi des lieux qui semblent venir d’une autre époque. Il y a beaucoup de verdure tout autour et une belle vue sur une partie de la ville. Dans un coin se trouve un piano noir et chaque dimanche soir, un pianiste y jouait.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
AT : Se lever, travailler, manger, dormir. Lever et coucher de soleil.

 

BIO

Née en 1971 à Vienne, Alexandra Turek est une auteure autrichienne d’origine française. Elle a étudié le journalisme et les sciences de la communication, la politique et le théâtre à l’Université de Vienne. Sa thèse de doctorat porte sur Bernard-Marie Koltès. Assistante et dramaturge au théâtre, elle a également écrit des pièces. En 2015/2016, elle est chargée de cours à l’Institut d’études théâtrales, cinématographiques et médiatiques. Elle a réalisé plusieurs séjours d’études et de travail en France. Elle a notamment participé à Transfer-Théâtral, au festival d’été La mousson d’été (2016). Elle a également remporté en 2015 le Premier Prix des Exil-Literaturpreise. Nombreuses publications de poésie et de courts textes dans des revues littéraires et des anthologies. Dernière publication : flugschrift, n° 32, septembre 2020. Alexandra Turek vit à Vienne.

 

 

 

Aiat Fayez | Das Möbel, Vienne [2/2]

Photo : Alain Barbero | Texte : Aiat Fayez

 

C’est sans doute parce qu’il sent son mode d’être préservé que l’écrivain aime tant le café Möbel : à chaque fois, le fait de voir tous ces ordinateurs sur autant de tables le rassure sur l’anonymat dont il peut jouir dans cette salle oblongue qui lui permet de regarder devant soi et de laisser sa vue se perdre dans le vide, comme le pêcheur lance son fil au bout duquel se trouve le hameçon : le poisson, c’est l’idée, l’imaginaire. Et souvent, l’auteur se plaît à penser qu’il doit avoir l’air d’un vieux thésard parmi tous ces étudiants. Les lumières, dans le café, laissent à désirer, il n’y a pas de table réservée pour les habitués, mais au fond, l’écrivain peut se passer de bien d’autres choses encore, en échange de l’invisibilité qu’il gagne. Si le café Jelinek est le café de son cœur, nul doute que le Möbel y a une place privilégiée.

Non, il ne pourrait rester chez lui : le silence le tuerait : le silence d’une bibliothèque ou d’un musée le déconcentre tout de suite. Il a besoin des autres, l’écrivain, celui-ci, du moins : il veut la présence des gens, mais en arrière-fond, afin de pouvoir rester concentré sur lui-même : c’est grâce aux autres qu’il peut se sentir seul. L’isolement n’est pas pour lui, mais la solitude est sa planche de salut.

À force de se rendre au Möbel, il finira par faire partie du mobilier, s’était dit une fois l’écrivain en riant en lui-même. Sur le visage de chaque serveuse, il découvre une toile ou un personnage de livre : il y a là le Self-Portrait de Parmigianino, qui, dès le début, fut une petite lumière dans son cœur, tout comme une autre, qui lui fait penser à la Nadja d’André Breton ; chez une autre encore, l’écrivain voit une alliance de la Mona Lisa et de la Ginevra de’ Benci de Leonard, quand il félicite secrètement la quatrième pour son style vestimentaire, et ainsi de suite des autres.

Invariablement, l’écrivain prend un Capuccino : si on lui bandait les yeux, il pourrait deviner laquelle des serveuses le sert rien qu’en en sirotant une gorgée : les grains de café sont identiques, la machine ne change pas, et pourtant, le Capuccino de l’une est plus fort que celui de l’autre ; celui d’une troisième est plus doux ; la tasse remplie par une autre est toujours un petit peu moins pleine que celle de ses collègues mais la mousse du lait qui s’y trouve est autrement onctueuse. Ainsi en va-t-il de l’écrivain : jamais, sa journée ne débute de la même manière, lui qui, prédisposé à la discipline de travail et aux petites manies, se trouve au même endroit, dans le même quartier, autour des mêmes visages : il est chez lui, sans être chez lui. Et au fond, c’est ce tremblement qui l’émeut : la petite mesure de l’exil.

 


BIO

Né en 1979, Aiat Fayez suit des études de philosophie à Paris. Il quitte la France en 2010, vit à Berlin, Oxford, puis Vienne, où il se consacre à l’écriture. Il a écrit à ce jour trois romans publiés aux éditions P.O.L et dix pièces de théâtre publiées aux éditions de L’Arche. Il a été finaliste du Grand Prix de littérature dramatique en 2016 et a reçu cette même année le Prix Scenic Youth. En 2018, le ministère de la Culture lui a décerné les insignes de chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Romans : 2009 : Cycle des manières de mourir, éditions P.O.L, 2012 : Terre vaine, éditions P.O.L, 2014 : Un autre, éditions P.O.L
Pièces de théâtre : 2011 : Les Corps étrangers, L’Arche Éditeur, 2015 : La Baraque, L’Arche Éditeur, 2016 : De plus belles terres / Angleterre, Angleterre, L’Arche Éditeur, 2018 : Place des Minorités / Le Monologue de l’exil, L’Arche Éditeur. Chez L’Arche Agence : 2013 : Perceptions 2013 : Naissance d’un pays 2015 : L’Éveil du printemps 2016 : La Valise 2019 : Un pays dans le ciel 

Peter Bosch | Café Steinbock, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Peter Bosch | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

L’homme dans le miroir
ne sait pas encore
que c’est la dernière fois
qu’il est ainsi debout,
adossé
au temps
achevant
parachevant
tournant la page.
Mais sera-t-il
encore à moi ?

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Peter Bosch : Raconter des histoires qui se situent quelque part entre réalité et fiction. J’aime être sur le fil du rasoir où les deux se mélangent.

Que représentent les cafés pour toi ?
PB : Je ne suis pas un poète des cafés, j’écris le plus souvent chez moi. Dans les cafés, je fais souvent des blind dates.

Pourquoi as-tu choisi le café Steinbock ?
PB : Parce que j’ai eu des rendez-vous là-bas avec des femmes qui étaient capricornes (NdT : en allemand, le nom du café signifie notamment capricorne). Le café a cependant fermé il y a peu de temps. Je n’ai pas dû y aller assez souvent pour mes rendez-vous. Et maintenant cela va devenir plus difficile : je ne connais pas d’autres cafés à Vienne qui tirent leur nom d’un signe du zodiaque. Je vais sûrement finir célibataire.

Que fais-tu quand tu ne vas pas dans un café ?
PB : Des films, de la photo, procrastiner.

 

BIO

Né en 1957 à Vienne, c’est aussi là que Peter Bosch vit et travaille. Sédentaire. Enfant du miracle économique.
Travaille comme programmeur, auteur, photographe et réalisateur.
A publié divers romans et récits.
Expositions de photographies et producteur chez Okto.tv.

Romina Pleschko | Café Jelinek, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Romina Pleschko | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

J’ai déjà vu assez de cadavres d’oiseaux, dans le passé, j’aimais bien récupérer les bébés oiseaux dans leur nid et les élever seule courageusement. Ils sont tous morts, ils étaient encore transparents, on pouvait même voir leur digestion à travers leur corps chétif rose. Honteuse, j’ai arrêté tous mes efforts pour être une bonne maman oiseau, et n’ai jamais raconté à personne qu’ils n’étaient pas tombés du nid, mais que c’était moi qui les avais conduits à la mort.

Pendant des années, j’ai attendu de voir si j’allais devenir une meurtrière en série, mais pour ce pan de ma personnalité je peux vous rassurer Docteur. C’est juste que ce halo de dépérissement ne m’a jamais vraiment quittée, comme vous pouvez le constater.

(Extrait de „Kurzprosa“, 2017)

 


Interview de l’auteure

Pourquoi écris-tu ?
Romina Pleschko : Aucune idée. Il y a probablement un peu de toutes les raisons qui poussent quelqu’un à écrire, à des doses variées.
C’est à l’écrit que je m’exprime le mieux, c’est aussi une sorte de pression, de tout convertir en lettres. Je suis d’avis, naïf, qu’il n’y a rien qu’on ne puisse décrire. Tout est une question de lettres.

Pourquoi vas-tu au café ?
RP : En fait, je ne vais au café que pour y rencontrer des gens ou pour y boire un café, très rarement pour y écrire. J’ai besoin de calme pour travailler. Mais comme je suis très dépendante de la caféine et que je connais plein de gens sympas, on peut me trouver souvent au café.

Pourquoi as-tu choisi le Café Jelinek ?
RP : Parce que j’habite au coin et qu’en plus de l’excellent café, on y trouve aussi un poêle à bois. J’aime ces vieux poêles et à chaque fois, je rêve de l’emporter chez moi.

Catrin M. Hassa | Café Museum, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte :  Catrin M. Hassa | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Postphilofétichisme sapiosexuel ubiquitaire

Solitude apprêtée
& le regard qui
trouve place dans le moindre recoin
utilise chaque lambeau de notre corps
[& l’intelligence somatique
de la peau de lait ignorant la procrastination]

(extrait de “in der herztaille”, Löcker, printemps 2018)

 


Interview de l’auteure

Pourquoi écris-tu ?
Catrin M. Hassa : Une sorte de besoin irrépressible en moi ? « La littérature est une pelle avec laquelle je me replante » (je ne sais plus trop si c’est une citation de Peter Bichsel ou de Martin Walser). Bien entendu, il ne s’agit pas (et cela ne devrait jamais être le cas) de « tourner autour de son nombril », mais une vie sans cette pelle ne me semblerait pas désirable. C’est une sorte de concrétion interne : tu vis des choses et certaines expériences se déposent en toi, s’accrochent et se transforment… et peut-être aident à toute petite échelle à dépoussiérer l’image de la poésie.

Pourquoi vas-tu au café ?
C.M.H : J’en ai besoin en tant que bureau extérieur. Je travaille essentiellement dans les cafés, c’est ce que j’ai constaté dernièrement. J’ai visiblement besoin de ce décor qui permet de vivre et d’être assaillie de sentiments suscités par des images ou des mots, de se laisser impressionner par des sons, des bruits de fond, ou des impressions mises en évidence dans un endroit public, quand on pense à quel point les gens se comportent comme dans leur vie privée. Attablé au café, on peut être dans son coin ou sur scène. Et c’est que j’apprécie particulièrement.

Pourquoi as-tu choisi le CaféMuseum ?
C.M.H : J’aime beaucoup Loos. Mais j’aime aussi les surnoms du Museum : ” Bar des sécessionnistes” ou “Café du nihilisme”.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
C.M.H : Hummm, alors je passe du temps avec des gens qui me sont chers, je vis de nouvelles expériences, je bouge un peu plus que d’habitude ou je recharge complètement mes batteries en dormant beaucoup.

Georg Renöckl | Café Z, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Georg Renöckl | Traduction : Georg Renöckl

 

La fin de l’après-guerre

Quand ils furent tous partis ou morts – les généreux, les nouveaux-riches, les gaspilleurs –, il fallut adapter la déco. Marteler le stuc des façades devenues soudainement trop somptueuses, baisser la hauteur sous plafond, rétrécir l’espace trop vaste. Convivialité rustique en formica, typiquement viennoise, dorénavant. Au moins ce n’est pas devenu une banque. Et tout-à-coup – seulement vingt ans après qu’on aurait pu croire – tout changea.

Comme toujours quand on désencombre et aère, ceux qui ne savent pas distinguer la crasse de la patine se mirent à râler : La délicieuse odeur de renfermé…!

Les autres, maintenant, mangent des crêpes.

 


Interview de l’auteur

Pourquoi écris-tu ?
Georg Renöckl : Parce que je ne peux pas passer tout mon temps à lire. Parce qu’autrement mes pensées commencent à me taper sur le système. Parce que j’ai arrêté de dessiner depuis longtemps.

Pourquoi vas-tu au café ?
GR : Aller au café (à Vienne) implique avoir du temps. Moi j’ai trois enfants. Pour aller au café je dois donc surmonter ma mauvaise conscience, mais après c’est comme un moment hors du temps. Je devrais essayer.

Pourquoi as-tu choisi le Café Z ?
GR : Ce café a été l’une de mes plus belles découvertes quand j’arpentais les rues de Vienne pour mon livre « Wien abseits der Pfade » (Vienne en dehors des sentiers battus). Les crêpes et les gâteaux sont délicieux, Christa Ziegelböck choisit les ingrédients et les recettes avec soin, et on voit les collines du Wienerberg depuis l’entrée du café.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
GR : Cuisiner, raconter des histoires le soir aux enfants, rêver d’aller au café.