Serge Deruette | Le Ropieur, Mons (Belgique)

Photo : Alain Barbero | Texte : Serge Deruette

 

Le bistrot Le Ropieur, sur la grand-place de Mons, mais sur un coin. Ou si l’on préfère, sur un coin, mais sur la grand-place. Au cœur de la ville mais désaxé. Simple et discret : l’antidote à la grandiloquente et pharaonesque gare de Mons. L’antre d’une faune bigarrée, tout à la fois modeste et haute en couleurs. Une tanière d’artistes, de glandeurs, de causeurs, d’étudiants, d’hommes et de femmes, de jeunes et de vieux, qui se côtoient et se mélangent. Et du matin au soir, faisant partie des meubles « l’homme au chapeau plein de plumes et aux sandales pleines d’orteils ». Des tables de cuivre gravées de ses dessins, de ceux de Poliart et d’autres artistes locaux. Une fresque murale peinte par Marat aussi. L’esprit du Batia y plane : le Batia moûrt soû (mort saoul : « le Bateau Ivre », en bon français rimbaldien), la gazette satirique du coin ! 
À Mons, c’est mon stam café. Un repaire sans trop de repères, où tout est aussi son contraire. On s’y retrouve entre potes et on se retrouve soi-même. En y rencontrant au hasard de qui s’assied dans son voisinage, c’est soi-même que l’on rencontre. S’y enfermer est libération. Un lieu sans surprises, mais non sans des découvertes. Si l’on y a ses habitudes, elles sont toujours peuplées d’imprévus, au point où l’habitude est d’y espérer l’imprévu. 
Espace de repos fait d’agitation, d’animation faite de calme, on y entre pour mieux sortir, de soi et de la routine. On s’y pose, on s’y repose, on s’y expose. Et si l’on y échange des idées, c’est pour affiner les siennes – quoique… On s’y ressource, mais pas que d’eau : on s’y grise. Et si l’on y assomme – parfois, ou souvent, c’est selon –, on y plane aussi.
Et puis, il y a de l’Orval – pas du vieux, n’exagérons rien, c’est très difficile à trouver – mais au moins du tempéré, comme il sied de le boire, pour qui sait l’apprécier.

 


Interview de l’auteur

Quelle est pour toi l’importance de l’histoire ?
Serge Deruette : On répond habituellement qu’elle aide à comprendre le présent. Mais quelle histoire ? L’histoire des « grands hommes » ou celle des masses populaires ? Et quel présent ? Celui des belles valeurs si satisfaisantes de démocratie (laquelle ?), de liberté (pour qui ?), de Droits humains (lesquels et pour qui ?)… ou celui des rapports de forces, celui des violences, des oppressions, des guerres que ces belles valeurs masquent d’autant plus opaquement qu’elles sont bruyamment invoquées, et celui des luttes pour s’en libérer.

Et celle de l’enseignement de l’histoire ?
SD : Enseigner pour moi, c’est armer mes étudiants pour qu’ils soient, non des intellectuels au-dessus de la mêlée, mais au service des masses. Montrer que l’histoire n’est pas celle des valeurs ni des idées (mon cours d’histoire de la pensée politique est celui de l’histoire des conditions matérielles de leur émergence et de leur évolution), mais celle des classes et des luttes entre elles.

Où te sens-tu chez toi ?
SD : Dans le monde des gens simples, celui des pauvres et des opprimés, le monde d’où je viens et auquel je reste fidèle. Dans la lutte pour un monde meilleur, celle des masses travailleuses, et dans la solidarité avec les peuples que l’on écrase, que l’on réprime, que l’on humilie.

 

BIO

Serge Deruette est né et a vécu sa jeunesse à La Louvière ouvrière, terre belge de charbon. S’il enseigne à l’Université de Mons (l’UMONS) l’histoire contemporaine et celle des idées politiques, c’est en tant que résilient, comme contestataire de la pensée mainstream : l’histoire vue d’en bas, celle des masses laborieuses qui la font. Il contribue aussi à faire connaître les idées de Jean Meslier, ce bon curé athée, matérialiste, communiste et révolutionnaire du début du siècle des Lumières.

Volkmar Mühleis | Forcado Pastelaria, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Volkmar Mühleis | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Pour moi, le Forcado est un havre de paix – on pénètre dans la salle, on est accueilli par les pâtisseries les plus raffinées, par le sourire amical des dames pleines de vie derrière le comptoir, on s’essaie à la douceur de la prononciation portugaise pour indiquer son choix, on commande une boisson, selon l’heure de la journée, un café ou un porto, puis on se rend dans la partie profonde et lumineuse du café pour s’installer confortablement. Ce n’est pas un café ancien, ni un café résolument moderne, il n’y a pas de musique, seul le silence des conversations et des lectures emplit l’atmosphère (un coup d’œil sur son smartphone est toléré, mais les ordinateurs portables sont mal vus). Il vint et s’assit devant sa tasse de café / parla lentement d’une voix grave / aussi charmant et sauvage que celui qui / trouva la clé de ses jours dans les mots – Gastão Cruz. J’écoute donc ma voix intérieure, en lisant ces mots, je remercie pour le café et les pâtisseries que la femme me sert sur un plateau blanc. Un couple âgé est assis à la table d’en face, silencieux, lui regarde par la fenêtre, elle feuillette un magazine, puis elle lui montre un passage et il hoche la tête, les yeux malicieux. Une file d’attente s’est formée devant le comptoir, les touristes affluent sans cesse depuis le musée Horta situé à proximité. Je suis confortablement installé au fond du café, je feuillette mon livre, je laisse les pages et le temps défiler devant moi, les passants affairés comme les flâneurs. Je suis réveillé / par le chant d’un oiseau. C’est peut-être le soir / qui veut s’envoler – début d’un poème d’Eugénio de Andrade, et même si le temps passe vite, les deux hôtesses ont le temps, elles finissent par remonter discrètement les premières chaises, mais restez donc tranquillement assis, il n’y a pas d’urgence. Elles semblent elles-mêmes apprécier de voir un client qui prend son temps. Alors, un autre porto après le café ? Claro !

 


Interview de l’auteur

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ? 
Volkmar Mühleis : Il n’y a rien de plus agréable que de discuter avec des personnes chères dans un café, de profiter ensemble de l’ambiance, de lire, de regarder par la fenêtre. C’est à la Brasserie Verschueren à Bruxelles que j’ai fait la connaissance du poète Rashid. Nous ne nous sommes jamais dit nos noms de famille, et il semble avoir déménagé depuis quelques années. C’était un homme subtil et mondain, avec une grande nostalgie dans le regard (je lui ai consacré un passage dans mon journal bruxellois, publié en 2022). Seul avec un livre, les heures passées au café sont un plaisir d’un autre genre : intime, au milieu des autres, en voyage avec ses propres pensées…

Tu es auteur et musicien : comment cohabitent ces deux formes d’expression artistiques chez toi ?
VM : L’écriture est le fil rouge de toutes mes activités : j’écris des poèmes, des histoires, des chansons, je compose de la musique, je travaille sur des textes philosophiques. Le jour et l’heure déterminent le rythme entre ces différents travaux La poésie nécessite une bonne oreille pour les mots, la philosophie également un sens littéraire, la musique ne vit pas seulement de l’empathie, elle nécessite également un regard critique sur la vie. Je trouve cette interpénétration extrêmement enrichissante.

Où te sens-tu chez toi ?
VM : Parmi des personnes bienveillantes, dans ma langue maternelle, l’allemand, avec une musique émouvante, dans des lieux qui invitent à la contemplation…

 

BIO

Volkmar Mühleis (né en 1972) est écrivain, philosophe et musicien. Il enseigne la philosophie et l’esthétique à la LUCA School of Arts à Bruxelles et à Gand. Il a publié trois recueils de poésie, trois nouvelles, deux journaux intimes et plusieurs monographies philosophiques. Avec son ensemble d’improvisation Brussels Cleaning Masters, il se produit régulièrement depuis 2015 : aux Ateliers Claus à Bruxelles, au musée d’arts de Solingen, au 019 Gent, à l’Alter Schlachthof Eupen, etc. Plus d’informations : www.volkmarmuehleis.eu

Philippe Marczewski | Le Kleyer, Liège

Photo : Alain Barbero | Texte : Philippe Marczewski

 

J’aime entrer au Kleyer, l’hiver, en milieu de matinée, quand la lumière basse du soleil traverse les petits carreaux verts et tombe sur les tables — des tables usées, qui semblent être là depuis la nuit des temps. C’est peut-être ce que je préfère. À cette heure-là, il n’y pas pas grand monde, on a la sensation de posséder l’espace. C’est un bon moment pour lire, ou ne rien faire, et seulement se satisfaire du soleil hivernal. 

Vers 17 heures, c’est différent. J’entre, il y a un boucan d’enfer, mes lunettes se couvrent de buée. Je dois me contenter d’un coin de table concédé par des inconnus. Bizarrement, c’est le moment que je préfère pour travailler. Si, disons, je bloque sur un texte, ou si je peine plus que d’ordinaire à m’extraire du doute insondable qui est la condition de l’écriture, une séance d’une heure de travail, baigné dans le brouhaha du Kleyer en fin de journée, suffit à me remettre d’aplomb. À débloquer la machine. Je ne me l’explique pas.

Le Kleyer est installé à la lisière du quartier le plus bourgeois de la ville. C’est pourtant un café populaire, et selon l’heure, on peut y entendre des conversations politiques très diverses. De vieux conservateurs voisinent avec des militantes progressistes. Et puis c’est un café de supporters du Royal Football Club Liégeois où se retrouvent pas mal de supporters de l’autre club, le Standard de Liège. Bref, c’est ce que j’appelle un lieu de friction : une salle pas très grande où, pour ainsi dire, le linge est brassé comme dans le tambour d’une machine à laver.

J’ai beaucoup d’amis qui fréquentent le Kleyer, mais je ne les croise presque jamais par hasard. C’est, pour moi, un autre grand mystère.

 


Interview de l’auteur

Que peut faire la littérature ?
Philippe Marczewski : Chercher une forme au langage pour dire ce que nous sommes.

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ?
PM : Même les quelques purs consommateurs que j’ai connus cherchaient un peu d’interaction sociale. Ce sont des lieux où l’on se frotte au monde, aux amis comme aux inconnus.

Où te sens-tu chez toi?
PM : Avec les gens que j’aime ; dans un paysage ouvert avec un ciel immense ; et dans quelques villes, muni d’un livre et de quoi écrire.

 

BIO

Philippe Marczewski est écrivain et enseignant. Ses deux premiers livres ont été publiés par les éditions Inculte : Blues pour trois tombes et un fantôme (2019), un récit mélancolique explorant les états d’âme générés par sa ville, Liège, et Un corps tropical (2021), un roman caustique d’aventures contemporaines (Prix Victor Rossel, mention spéciale du Jury du Prix Senghor). En mars 2024, les éditions du Seuil ont publié son roman Quand Cécile (mention spéciale European Union Prize for Literature, 2025), qui évoque, sans tristesse, l’absence, le deuil, la mémoire et l’oubli. Il tient une rubrique d’exploration du territoire dans le magazine Imagine Demain le monde, et publie divers articles et chroniques dans le magazine Wilfried

Kurt Ryslavy | À la Mort Subite, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Kurt Ryslavy | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet 

 

En 1987, j’ai découvert et appris à apprécier cette brasserie typiquement bruxelloise, plus de dix ans avant qu’elle ne soit classée au patrimoine culturel. Il y avait toujours des places libres, les murs étaient d’une agréable couleur nicotine et la hauteur impressionnante de la pièce permettait aux fumeurs de cigares cubains de ne pas attirer de regards réprobateurs d’autres clients. La décoration grandiose composée de miroirs se faisant face attire le regard vers l’éternité, l’architecture intérieure raffinée ayant évité de les placer trop bas sur les murs. D’où je viens, le style des grands cafés est généralement plus ancien que ce joyau bruxellois, ce qui contribue à entretenir le conservatisme, ce qui n’est pas nécessairement un inconvénient.

Comme beaucoup d’artistes dans l’histoire, j’ai utilisé une telle atmosphère pour m’éloigner de mes propres murs étroits, pour pouvoir me confronter à d’autres mondes intellectuels (livres), pour passer le temps d’attente (avant/après) la cinémathèque et pour économiser des frais de chauffage. Aujourd’hui, je m’y rends moins souvent, on y voit davantage de touristes.

J’aime montrer À la Mort Subite aux nouveaux arrivants à Bruxelles, c’est pour moi toujours un lieu de calme intellectuel et atmosphérique, avec un service professionnel et chaleureux, de l’humour, une carte limitée et des boissons locales, un aspect positif qui empêche le tourisme de devenir envahissant.

 


Interview de l’auteur

Que peut la littérature ?
Kurt Ryslavy : La littérature peut éveiller l’intérêt et inciter à la lecture. Rien de plus.

Le café (ou le café que tu as choisi) est-il plutôt un lieu de retraite, de recueillement, ou bien un lieu de rassemblement ?
KR : Ni l’un ni l’autre. Comme son nom l’indique, la Brasserie À la Mort Subite est un lieu de surprise, tout au plus, car quand on meurt soudainement, on n’a plus le temps d’être surpris. Mais je dirais un lieu d’inspiration, de découverte, de libération, où l’on peut reprendre une grande bouffée d’air. Y rencontrer quelqu’un de temps en temps, c’est bien aussi. Je dois dire que cet endroit était plus important pour moi autrefois qu’aujourd’hui, car j’ai pu créer un tel lieu chez moi. En 1987, quand je suis arrivé à Bruxelles, je n’avais pas cela à la maison.

Où te sens-tu chez toi ?
KR : Là où rien ne me pèse. Ce n’est ni l’Autriche ni la Belgique. Ce n’est ni une église, ni une synagogue, ni une mosquée. Ce n’est pas non plus un stade de football ou une foule.

 

BIO

Kurt Ryslavy est autrichien et vit depuis 1987 à Bruxelles, berceau du surréalisme. L’originalité de son approche réside dans le fait qu’il associe son activité artistique à une activité commerciale austère. Il s’intéresse à la philosophie, à la littérature et à l’art (il apprécie notamment Montaigne, Ludwig Wittgenstein, Walter Benjamin, Paul Feyerabend) et se consacre depuis 1991 au commerce du vin autrichien (pour ne pas avoir à enseigner à l’Académie des Beaux-Arts), davantage par passion pour les aspects philosophiques que techniques du vin. Il est néanmoins membre de l’Académie royale flamande de Belgique des sciences et des arts.

Watson Charles | Café associatif La Commune, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Watson Charles

 

Café de La Commune libre d’Aligre

Dans un décor à la fois simple et atypique, le café La Commune apporte, à ceux qui viennent boire un verre ou discuter, un calme serein face ce à brouhaha, à cette odeur étouffante que connaît Paris. Près des murs tapissés d’affiches, appelant à la révolte ou à combattre les injustices, Guillaume me parle de sa prochaine soirée de « Poésie en liberté », qu’il organise une fois par mois dans le café, où il invite des gens à venir lire leurs poèmes, à interpréter du Brel, du Ferrat. Se trouver dans ce lieu est ce qu’il y a de mieux pour échapper à ce monde qu’on juge impitoyablement mauvais et grotesque. La Commune est le lieu par lequel j’entrevois le monde chargé de mélodie, où je m’attarde à écouter la voix de cet homme, venu d’ailleurs, qui me raconte son exil ; son long périple presque imaginaire, à boire mon café sur une table d’écolier, tout en jetant un œil vers le coin du bar qui fait également office de cuisine, avec ses ustensiles accrochés au mur, et ce serveur à la voix rauque et métallique qui accueille chaleureusement les clients et les habitants du quartier. Le brouhaha autour du café d’Aligre me rappelle Port-au-Prince. Ce lieu, où je viens régulièrement pour rencontrer des amis, est devenu la porte par laquelle j’entre dans le monde et je m’y perds réellement. Sur le vieux piano, coincé contre le mur, un homme joue des notes de musique comme pour accompagner cette voix discrète et belle d’une femme qui fredonne une chanson de son pays lointain, et qui raconte le travail des hommes dans les champs. Sur mon carnet, je commence à écrire mes poèmes, à capter l’image de cet instant à la fois simple et sublime.

 


Interview de l’auteur

Que signifie écrire de la poésie et écrire des romans ?
Watson Charles : Je crois que la poésie ou le roman – comme je l’ai toujours dit – est l’une des formes artistiques et intellectuelles qui nous permet de saisir le réel et l’être humain dans sa dimension la plus totale. Je récuse toute hiérarchisation de genre comme cela a été établi historiquement depuis l’Antiquité. Le fait de faire appel à ces deux genres littéraires comme expression artistique me permet d’appréhender le monde dans sa totalité. Il faut dire que je suis rentré en littérature par la poésie mais j’accorde une très grande importance à la fiction. 

Peut-on, aujourd’hui, parler de l’engagement en littérature ?
WC : Si l’engagement en littérature est historiquement apparu à un moment donné comme étant une remise en cause de la souveraineté d’un pays et de sa culture dominante, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui il est toujours présent sous les plumes des écrivains qui dénoncent les inégalités de la société capitaliste. Je pense qu’écrire pour un écrivain est un acte politique. Le regard qu’il porte sur le réel permet de questionner et de changer le monde. Je crois qu’écrire est un catalyseur permettant aux gens une prise de conscience à la fois individuelle et collective.

 

BIO

Watson Charles a fait ses études de Lettres modernes à l’École Normale Supérieure (ENS) de Port-au-Prince (Haïti). Il est l’auteur du recueil de Seins noirs (éditions Aethalidès 2022), du roman Le ciel sans boussole (éditions Moires 2021), mention spéciale du Prix Senghor du premier roman francophone et francophile, et du recueil de nouvelles Le Goût des ombres (éditions Unicité, 2024) pour lequel il a reçu le Prix Christiane Baroche de la Société des Gens de Lettres ( SGDL).

Brahim Saci | L’impondérable, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Brahim Saci

 

S’il est un lieu qui m’est cher, presque vital, c’est le café littéraire de l’Impondérable, à Paris. Tous les dimanches à 18h, il devient un carrefour d’âmes, de poésie, de musique, d’idées. C’est l’écrivain, poète, journaliste, Youcef Zirem, qui en est l’âme. Son énergie, son humanité, font de ce moment hebdomadaire une respiration essentielle, avec Mourad et Sofiane, les hôtes chaleureux de l’Impondérable, qui nous accueillent avec une gentillesse rare.

Là-bas, l’atmosphère est amicale, presque fraternelle. Les échanges sont toujours respectueux, profonds. On y parle de littérature, d’arts, de vie — et surtout, on y écrit.
C’est dans ce lieu que j’ai trouvé l’inspiration pour l’essentiel de mes vingt recueils de poésie. Souvent, tard dans la nuit, je reste assis à une table, une tasse de café refroidie à mes côtés, attendant que la muse vienne s’asseoir en face. Les cafés sont pour moi des refuges créatifs, des foyers de pensée libre.

Chaque recoin de l’Impondérable semble habité par des mots en attente.
On y entend des rires, des vers, des silences pleins de promesses.
C’est un lieu de mémoire vive, mais aussi d’avenir poétique.
On y croise des voix venues d’ailleurs, des langues mêlées, des histoires entremêlées.
C’est une résistance douce face à la brutalité du monde.
Un îlot de beauté dans le tumulte parisien.

À Paris, ville des poètes, les cafés ont vu naître tant d’œuvres. Verlaine, Aragon, Camus, Kateb Yacine… tous ont écrit dans ces lieux habités. L’Impondérable s’inscrit dans cette tradition vivante.
C’est plus qu’un café. C’est un espace de création, de liberté, où la parole circule, où les silences inspirent, où les regards échangent plus que des mots.
Ce café, je le porte en moi. Il est un prolongement de ma voix, de mes textes, de mon être.

 


Interview de l’auteur

La littérature peut-elle encore sauver le monde ?
Brahim Saci : Oui, elle peut encore jouer un rôle essentiel. Elle ne sauvera peut-être pas le monde dans un sens concret, mais elle sauve les esprits. Lire, c’est apprendre à penser, à douter, à ressentir. La littérature nous aide à mieux comprendre le monde et les autres. Elle éveille les consciences, forme des esprits critiques. Habituer les enfants à lire, c’est leur transmettre une liberté intérieure, une force silencieuse pour construire un avenir plus juste.

Le café a-t-il encore aujourd’hui une importance sociopolitique, et si oui, laquelle ?
BS : Oui, le café reste un lieu d’échange libre, un espace où les idées circulent sans contrainte. C’est un endroit où les masques tombent, où l’on débat, partage, écoute. Dans un monde de plus en plus numérique, les cafés sont encore des lieux physiques de lien social, de parole vivante. Ils gardent cette fonction de laboratoire d’idées, comme autrefois les salons littéraires.

Où te sens-tu chez toi ?
BS : Je me sens chez moi dans les lieux d’échange, là où l’on peut être soi-même. Cela peut être dans un café, dans un livre, ou dans une discussion vraie. Ce sont ces espaces de liberté qui me donnent le sentiment d’appartenance.

 

BIO

Brahim Saci est un poète, écrivain, journaliste, auteur-compositeur d’expression franco-kabyle. Né entre deux rives, il explore dans ses textes l’exil, l’amour, la mémoire et la liberté. Auteur de vingt recueils de poésie, il est une voix singulière et engagée, à la croisée des cultures. Très actif dans les milieux littéraires parisiens, il puise son inspiration dans les cafés, notamment au café littéraire de l’Impondérable, où il écrit souvent, tard dans la nuit.

Anne Morelli | Brasserie Verschueren, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Anne Morelli

 

J’ai donné rendez-vous pour cette rencontre avec Alain Barbero à la Brasserie Verschueren. Son gérant, Bertrand Sassoye, m’est sympathique et nous avons partagé un certain nombre d’idées.
Mais un jour nos chemins se sont séparés…
J’ai 100 fois dans ma vie, tonné contre les banques et leurs escroqueries en disant « Il faudrait leur foutre une bombe ». Malgré cette affirmation, je ne l’ai jamais fait mais Bertrand Sassoye bien ! Le groupe dont il faisait partie (les « Cellules communistes combattantes ») veillait à ne s’attaquer qu’ à des symboles peu défendables du capitalisme : entreprises produisant des armes, banques, locaux de l’OTAN ou de la gendarmerie, bureau de recrutement de l’armée. Ces attentats (une vingtaine) étaient programmés pour ne jamais atteindre des innocents.
Mais le premier mai 1985, une erreur de transmission entraîne la mort de 2 pompiers.
Le groupe est arrêté à la fin de cette même année et condamné en 1988 à la prison à perpétuité. Alors que la date de leur possible libération conditionnelle est atteinte, ils sont cependant maintenus en détention jusqu’en 2000 et 2003. Des assassins ayant tué femme et enfants sont libérés après 7 ou 8 ans de prison pour bonne conduite mais eux devaient faire la preuve qu’ils avaient renoncé à leurs idées. Peut-être par une déclaration publique affirmant que le capitalisme était désormais moral ?
J’ai suivi une voie très différente de la leur.
Par l’enseignement universitaire et la vulgarisation des luttes du passé, j’ai tenté de sensibiliser des générations entières (1200 étudiants suivaient chaque année mon cours de Critique historique à l’Université de Bruxelles) à l’esprit critique et à l’action. Ma façon à moi de « semer » chez les jeunes des graines contre le désespoir et le sentiment d’impuissance qui les habitent trop souvent.

 


Interview de l’auteure

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
Anne Morelli : Alors que des milliers d’innocents sont chassés de leurs terres ancestrales, déportés, bombardés, affamés, assassinés, sous nos yeux, il peut certainement apparaître inconvenant de s’installer confortablement dans un café pour y savourer sa boisson préférée. Mais le café peut aussi être – loin de la surveillance de nos gsm – lieu de rencontre, de discussion, d’élaboration de projets. Lieu de résistance aux médias menteurs, aux politiciens complices.
La Révolution française n’a-t-elle pas mûri dans les cafés ?

La littérature peut-elle encore sauver le monde ? / Pourquoi écrire et lire encore ? 
AM : Des milliers de livres – ne serait-ce qu’en français – sont publiés à chaque rentrée littéraire. Et chaque année des centaines de milliers d’exemplaires de ces livres sont envoyés au pilon. Chaque auteur pensait avoir écrit une œuvre géniale et unique. Le « marché » de l’édition n’a gardé que les livres « rentables » que leur promotion emmène vers le succès. L’intelligence artificielle est, paraît -il, capable d’écrire des romans. Je n’en doute pas (les rayons des libraires sont pleins de niaiseries) mais pourra-t-elle concurrencer Guerre et Paix ?
Plus modestement, je me réjouis que certains de mes livres aient eu un impact politique : contre la bêtise nationaliste, par exemple, qui, dans chaque pays , tord l’histoire pour se présenter comme un peuple exceptionnel. Ou pour mettre en garde les lecteurs contre la propagande de guerre, en dévoilant ses mécanismes toujours semblables, toujours efficaces.

Peut-il y avoir un langage littéraire pour l’activisme ? Ou est-ce que les deux sont séparés ?
AM : Il n’est pas de langue particulière à l’activisme mais écrire et parler de manière compréhensible pour un large public est indispensable si on veut diffuser ses idées.
Cela ne veut pas dire qu’il faut simplifier à l’extrême sa pensée mais l’exprimer de manière à être entendu.
Un effort que tous les « intellectuels » n’assument pas…

 

BIO

Anne Morelli est historienne, professeure honoraire de l’Université de Bruxelles (ULB). Les ouvrages collectifs qu’elle a dirigés proposent une autre histoire que la version classique du nationalisme : histoire des rebelles, des subversifs, des étrangers, des  Belges émigrés et réfugiés de guerre… Son petit livre Principes élémentaires de propagande de guerre est devenu un classique, mis à jour fréquemment et traduit en 8 langues dont le japonais et l’espéranto.

Nika Pfeifer | Wiels’ CAFÉ, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Nika Pfeifer | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Un lieu qui fait semblant d’être ouvert, et qui l’est vraiment ! C’est le WIELS. Pas un musée, mais un champ d’expérimentation, un espace de possibilités, une ancienne brasserie qui refuse de n’être que passé. Les énormes cuves en cuivre brillent toujours. Pas pour se souvenir. Elles sont la partie émergée de quelque chose qui reste sans être là. Au WIELS, rien n’est simplement là, tout est comme une piste. On devient partie prenante de ce jeu. Chaque passage d’une salle à l’autre : une translation. Dernièrement avec Willem Oorebeek : époustouflant ! La manière dont il transforme les lettres et le texte en médias tridimensionnels et performatifs, des objets artistiques qui font vivre l’écriture  comme une image, la plasticité et l’espace, qui renvoient (nous renvoient) vers ce qui parvient à nos yeux lorsque nous consommons des images en masse. Ses séries BLACKOUT sont à la fois une barrière esthétique et une invitation : des champs d’encre noire à travers lesquels l’image brille comme une ombre, elle ne disparaît pas, elle exige la proximité : Rapproche-toi, change de point de vue, de lumière. Voir devient un geste, percevoir l’espace devient un mouvement. Lumière, surface, construction de la visibilité, tout devient sujet. Ceci n’est qu’un bref ressenti parmi de nombreuses visites. EN EFFET : avant tout, il y a le café, l’interface au rez-de-chaussée. Un café ? Oui. Du café ! Ou du thé. Parfois de la bière, ironiquement genoug. Dans cette architecture aux fenêtres follement hautes, la lumière se glisse dans chaque interstice, qu’il pleuve ou qu’il y ait de la brume dehors. La lumière révèle sans cesse de nouveaux angles dans la pièce. La soupe fume, les glaçons s’entrechoquent, l’espace crée une résonance, par des reflets de lumière, des traces sonores, des mouvements doux. Les tables invitent à écrire, les chaises à écouter. Les pensées sont guidées par l’architecture, s’abstraient, se fragmentent, se recomposent – et nous avec. Le WIELS fonctionne parce qu’il laisse de la place. Pour tout, même pour ce que l’on n’a pas cherché. Et quand on part, on emporte quelque chose avec soi : des images, des questions, des idées, des rencontres, de nouveaux amis. Le WIELS reste une scène sur laquelle tout cela a lieu. Sauf le lundi. C’est fermé.

 


Interview de l’auteure

Que peut la littérature ?
Nika Pfeifer : Hum, que peut la littérature… ? Je dirais : beaucoup de choses, si ce n’est TOUT. Tout ce qui est dans l’œil de l’observateur, de l’observatrice. Personne ne peut le savoir ou le prédire. En tout cas, elle peut faire briller ce qui se trouve derrière les yeux. Du grand art de la magie. 

Le café est-il plutôt un lieu de retraite, de rassemblement ou de réunion ?
NP : Un lieu, lieu, lieu, de retraite, de collection et de rassemblement, je dirais. Alain m’a demandé quel était mon café préféré à Bruxelles, et j’ai pensé à tant de lieux sensationnels, des cafés traditionnels, des bars, des pubs cools, des brasseries, des beisln comme on dit en bon viennois, que le choix a été difficile. J’ai choisi le café WIELS parce qu’il a été l’un de mes premiers lieux d’écriture à Bruxelles. Il combine tout ce qui met mes pensées en mouvement. Un espace de possibilités. Pas un musée statique, mais une expérience vivante où l’art est produit et vécu. Ce que j’aime, c’est que c’est un lieu qui transforme. Il ne se contente pas de montrer, il permet l’échange.

Où te sens-tu chez toi ?
NP : Deux idées :
chez soi : coordonnée entre 
nostalgie & d’absence
Et :
« bienvenue à la maison » 
C’est ce que je lis et je me demande 
où peut bien se trouver ce chez-soi.
PS : Sylvia Petter l’a si merveilleusement formulé dans un poème court :
I don’t belong,
I long to be.

 

BIO

Nika Pfeifer travaille comme auteure et artiste entre Vienne, Bruxelles et dans des projets internationaux. Elle a notamment reçu le prix Reinhard Priessnitz, a été « Max Kade Fellow » aux États-Unis et a été invitée à donner des cours dans des universités internationales. Elle travaille à l’intersection de la littérature, de l’art et du cinéma ; son œuvre comprend de la poésie, de la prose, des travaux radiophoniques et des courts métrages. En 2024, son recueil de poésie TIGER TOAST est paru aux éditions Ritter, accompagné de publications dans des revues et anthologies internationales. 

Vincent Lisita | L’ Aragon, Pau

Photo : Alain Barbero | Texte : Vincent Lisita

 

Personne de ma famille n’aurait osé pousser la porte de l’Aragon : « trop sélect » – un interdit que je brave chaque jour.
Depuis 1994, j’incarne l’unique élément de permanence, dans cette brasserie qui se mesure aux Pyrénées : patrons, personnel, habitués, mobilier, tout a changé plusieurs fois autour de moi… Je ne peux travailler qu’ici, aucune distraction ne me concerne, aucun bruit ne me perturbe. Pas de table attitrée, je me passionne quelque temps pour telle ou telle place, comme les chats… Pas de montre ou de calendrier, le ballet des uns et des autres me renseigne sur le jour et l’heure. J’ai été le premier à y apporter un ordinateur portable – depuis, j’ai fait école ! – et les plus récentes banquettes s’avèrent idéales : je peux écrire pendant des heures sans souffrir des cervicales. Ne riez pas : c’est un vrai sujet chez les auteurs, à l’approche de la cinquantaine !
Depuis longtemps, mes proches m’y rejoignent sans prévenir, mais tout en s’excusant… Qu’ils se le disent une bonne fois pour toutes, ils ne me dérangent que lorsqu’ils s’empêchent d’entrer.
À l’Aragon, j’ai vécu de plein fouet toutes les intimités que trente années peuvent procurer… Mais permettez-moi de me remémorer un âge d’or. Lorsque j’étais étudiant, je m’installais à l’une de ces tables que l’on devine sur votre photo, cher Alain – ces tables invisibles depuis le Boulevard… J’y écrivais mon premier roman, dans le plus grand secret puisque mes parents me croyaient en cours. Je me prenais, toutes proportions gardées, pour « le Jean-Claude Romand du roman » !
Je dois confesser quelques infidélités à ma brasserie fétiche. Elles surviennent lorsque, pressé par mes éditeurs de rendre ma copie, il me faut échapper aux habitués les plus loquaces…
Néanmoins, je reviens toujours à l’Aragon. 
Je n’en ai pas encore parlé aux directeurs, mais je vois parfaitement où mon urne funéraire pourra prendre place !

 


Interview de l’auteur

Que peut faire la littérature ? 
Vincent Lisita : Nous grouillons sur une grosse sphère lancée à toute berzingue dans le néant… 
Heureusement, la Littérature favorise la circulation de quelques émotions puis de quelques idées ! Elle voyage comme la lumière, et des milliers d’années peuvent séparer ses émetteurs de ses récepteurs. Parfois, elle prêche même les non-convertis…
Dans nos cafés, en fera-t-on tout un plat lors du prochain big-bang ?

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
VL : N’ayant pas de bureau à proprement parler, je travaille dans la plus grande brasserie de ma ville. Quand je voyage, je suis aussi fidèle à mes destinations qu’aux cafés que j’y ai débusqués : Sa Musclera à Binibeca, Pasticceria Rio Marin à Venise, Pré aux Clercs à Saint-Germain-des-Prés…
Ailleurs, je me disperse ; dans les cafés, je me réagrège. 

Où te sens-tu chez toi ?
VL : Je ne répondrai plus « dans ma vieille maison de famille » car je dois me résoudre à la vendre… Alors, je me sens chez moi dès que je peux plonger en moi-même sans être dérangé. Si possible, avec un café allongé, sans sucre !

 

BIO

Né à Pau en 1977, Vincent Lisita est historien d’Art. 
Depuis plus de trente ans, il étudie les monuments de sa ville natale, puis l’œuvre et la biographie de Charles Trenet.
Ses tiroirs et son piano regorgent respectivement de romans, de chansons… ou inversement !

Anicée Willemin | Brasserie Le Cardinal, Neuchâtel (Suisse)

Photo : Alain Barbero | Texte : Anicée Willemin

 

Aujourd’hui je n’ai rien fait. Mais beaucoup de choses se sont faites en moi. Roberto Juarroz 

De mon rêve j’ai basculé dans le tien
Un jour de février 2024, un jour de janvier 2025. Faille spatio-temporelle. De Neuchâtel à Lausanne, puis retour à Neuchâtel, dans le café que j’affectionne tout particulièrement, le *Cardinal*. 
Art nouveau, ambiance baroque, vert-de-lysé et vert-de-gris, catelles vert menthe, fleurs mordancées, paysages fantasques, oiseaux – grues et paons finement ciselés. Presque des estampes d’Hokusai.
Se sentir bien, s’y sentir bien. 
À toute heure, quand le temps s’en vient, quand le temps est là.
De mon rêve j’ai basculé dans le tien
Café prélude à la rencontre, café prélude à toute rencontre. 
Une rencontre imaginée, immémoriale, indescriptible.
Moment de grâce en soi et hors de soi.
Observation frénétique, temps disjoint.
À toute heure, quand le temps s’en vient, quand le temps est là.
Quand l’esprit est là, quand l’esprit s’en vient.
De mon rêve j’ai basculé dans le tien
Moment de convocation, moment suspendu.
Les ailes du désir, l’appétence de quelque chose à entendre, de quelque chose à dire, de quelque chose à écrire. 
– Ce café me plaît tout particulièrement, je me sens représentée par son décorum. –
Oiseaux gracieux, fleurs sauvages, fleurs imaginaires, tournesols graciles. 
Je me sens tourneboulée par tout ce vert catelle. 
Lieu propice à la rêverie.
Lieu pétri de verdure comme une enchanteresse apnée.
Observation frénétique, temps conjoint.
Je me retourne / le lilas est en fleur. (Gilbert Trolliet)
Narcissus poeticus
De mon rêve j’ai basculé dans le tien
Quand l’esprit est là, quand l’esprit s’en vient.
À toute heure, quand le temps s’en vient, quand le temps est là.
De mon rêve j’ai basculé dans le tien
Pastel historique comme un bonbon d’antan – bonbon revivifié. Vert. Vert comme mon rêve.
De mon rêve j’ai basculé dans le tien

Avec en toile d’accompagnement l’ouvrage de Colette Nys-Mazure, La Grâce et la Rencontre, paru en février 2024 aux Éditions POESIS, dans la collection Habiter poétiquement le monde.

 


Interview de l’auteure

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
Anicée Willemin : Pour ne pas perdre pied. Dans une urgence silencieuse et/ou bruitiste.

Pourquoi écrire et lire encore ?
AW : Pas à pas, suivre la flèche d’or, et le fil rouge. Celui que l’on se souhaite. Celui que nos pas se souhaitent. Les pas sont une pensée. Les pas sont une écriture. Les pas sont une lecture. Flèche et fil. Fil et pas. Ceux que l’on souhaite voir venir. Ceux que l’on se souhaite de voir venir. Voir venir. De voir venir. Fil et flèche. Pas et fil. Voir venir.

Le café (ou le café que tu as choisi) est-il plutôt un lieu de retraite, de recueillement, ou bien un lieu de rassemblement ?
AW : Tous ces aspects à différents moments. Par moments, juste l’un. Par moments, juste l’autre. Par moments, juste le troisième. Par moments, un autre encore. À d’autres moments, tous ces aspects mélangés et dans une symbiose complète. J’aime cette idée de la pluralité mise bout à bout qui forme ainsi un tout. Et qui se souvient. Et qui se soulève. Et qui se soulève face à l’injustice du monde. La grande insurrection. Retraite, recueillement, rassemblement. – On peut se sentir comme descendre en soi et vivre un moment de recueillement méditatif tout en étant très accompagnée et dès lors, se rassembler, rassembler ses propres morceaux. – Le café est un pas en soi. Le café est des pas en soi. Et hors de soi.

 

BIO

Anicée Willemin est a-ni-c. Elle est et devient ce qu’elle est en train de devenir. Portée par des souffles d’absolu vrombissant, c’est principalement vers des espaces poético-fragmentés qu’elle a tourné ses regards, et qu’elle a nourri sa musique, tandis que celle-ci la nourrissait. Elle vient d’un petit village jurassien, et est une fraîche quarantenaire qui caracole, qui cabriole à travers prés et qui n’a de cesse d’essayer la vie, et celle de l’écriture verdoyante. Son premier recueil de poèmes, Les balcons étaient comme des roses d’eau entêtantes, a paru en mars 2023 aux Éditions du Griffon, à Neuchâtel (Suisse).