Laurent de Sutter | Life is Beautiful, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Laurent de Sutter

 

L’art du cocktail est l’art du mélange. Ou plutôt : il est l’art de la création, par le mélange, de ce qui excède la somme des substances mélangées. Il s’agit d’un excès paradoxal – car il implique non seulement son résultat, mais aussi ses conditions. Un grand cocktail est une boisson supérieure à ses ingrédients, mais qui rend aussi ses ingrédients supérieurs à eux-mêmes. Il est une manière de hausser tous les éléments qui participent d’un verre à un niveau nouveau – qui est le niveau de ce qu’ils peuvent et non de ce qu’ils sont. Il va de soi que cette possibilité est aussi une manière de domestication : elle est ce qui rend buvable l’imbuvable – l’alcool absurdement fort qu’est un whisky, un gin, un mezcal. Il y a une puissance de l’alcool qui tend à anéantir tout – une puissance qui est elle aussi en excès. Le cocktail est une manière de domestiquer cette puissance en la transformant en possible – en buvable, donc en enivrant. L’alcool est toujours trop fort, de sorte que le cocktail est une manière d’en réduire l’excès – mais pour en produire un autre. Comme l’ont prouvé les ivrognes de la Lost Generation, de Raymond Chandler à Ernest Hemingway, de William Faulkner à Francis Scott Fitzgerald, un cocktail n’est pas destiné à rester isolé. Un cocktail appelle la multiplication – c’est-à-dire qu’il appelle à un autre mélange. Le mélange des verres, les mélanges des conversations et aussi, peut-être, le mélange des corps. On ne sait pas ce que peut un corps, écrivait Spinoza. A cette affirmation, les amateurs de cocktails rétorquent que, si on ne le sait pas, il y a une manière de le savoir : en troquant cette ignorance pour l’ignorance de ce que peut un cocktail. Et leur hypothèse est toujours la même : il peut tout – parce qu’il peut n’importe quoi. De sorte qu’il peut aussi tout faire faire aux corps, puisqu’il peut leur faire faire n’importe quoi. Le meilleur, comme le pire. C’est pour cela que la puissance du cocktail est aussi une menace ou un danger – donc une manifestation finale, presque fatale, de la vie.

 


Interview de l’auteur

La littérature peut-elle encore sauver le monde ? / Pourquoi écrire et lire encore ?
Laurent de Sutter : William Burroughs disait que la littérature peut tout, parce que rien ne peut se soustraire à la prise du « Verbe ». Elle peut détruire des univers et les reconstruire. Anéantir les vivants et les ressusciter. Dresser le plan de toutes les utopies et matérialiser tous les cauchemars. Quoi qu’il en soit des usages possibles qui en sont faits aujourd’hui, la littérature conservera toujours ce pouvoir.

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
LdS : Que voudriez-vous qu’on fasse d’autre ? Qu’on pleurniche ?

Le café a-t-il encore aujourd’hui une importance sociopolitique et si oui, laquelle ?
LdS : L’idée que le café incarnerait un dernier reste des Lumières, ou l’ultime avatar du lieu où se retrouverait le peuple, est une illusion fatigante – que les portraits de tenanciers de la littérature d’Ancien Régime auraient dû dissiper depuis longtemps. Si le café possède une importance, ce n’est pas à lui-même qu’il le doit, à sa forme presque transcendantale – mais à ceux qui le fréquentent. Il y a un usage des cafés, que personne ne peut décider à l’avance, mais qui exige de tous ceux qui les fréquentent de le construire. Cela commence par le fait de le choisir, d’y choisir ce qu’on y boit et de choisir d’y retourner. Un café qui se voudrait militant mais qui servirait des produits de la grande industrie perdrait immédiatement mon suffrage, par exemple.

 

BIO

Laurent de Sutter est essayiste et éditeur. Il enseigne la théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel et à Sciences-Po Paris. Il est l’auteur d’une trentaine de livres traduits dans plus de quinze langues et couronnés de nombreux prix. Il dirige les collections « Perspectives Critiques » aux Presses universitaires de France et « Theory Redux » chez Polity Press.

Laure Mi Hyun Croset | L’Area, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Laure Mi Hyun Croset

 

L’Area for ever

J’ai toujours aimé la nuit. Que je lise jusqu’à une heure avancée ou que je rentre après une escapade folle, j’ai toujours aimé la nuit.

J’ai découvert l’Area grâce à un ami, Pascal Oïffer, qui connaît aussi bien les lieux mythiques de Paris que ceux qui émergent, car je crois qu’il aime ce qui est vivant, qu’il est toujours curieux des activités humaines et de ce qui anime les personnes, en particulier les artistes, dont les univers sont souvent plus condensés que ceux des gens qui ont moins de temps à consacrer à la découverte et à l’expression de leur propre vision du monde.

Quand, donc, Pascal m’a écrit un message m’exhortant de le rejoindre à L’Area, car c’était « the place to be, surtout un dimanche soir », j’ai convaincu l’ami avec lequel je dînais qu’on s’y rende. Depuis lors, ce bar, où des œuvres d’art se côtoient sans grandiloquence et où la carte affiche mets brésiliens et libanais, comme si les deux gastronomies étaient naturellement conciliables, est devenu mon QG, lorsque je séjourne à Paris.

On y rencontre un jeune producteur, une égérie Chanel ou un photographe gay ukrainien, surtout de jeunes créatifs. Un vrai casting avec des gueules magnifiques et des tenues qui ont de l’allure ! Mais ce qui surprend, c’est qu’ils sourient. Tout le monde se montre aimable, courtois. Pas d’arrogance, pas de dragueur menaçant, juste une sorte de famille de la nuit.

C’est la personnalité du patron Edouard qui crée l’atmosphère enjouée et inspirante de cet espace presque irréel par sa convivialité peuplée de créatures stylées. On paye ses consommations en sortant, car les tournées fusent. Il faut seulement prévoir d’être oisif le lendemain, car il est quasiment impossible de sortir sobre et avant la fermeture du bar !

 


Interview de l’auteure

Que peut la littérature ?
Laure Mi Hyun Croset : La littérature permet de développer notre imagination, d’être sensible à la beauté, de se soustraire à l’esprit de sérieux, d’échapper au ici et maintenant, de développer une empathie pour des gens très différents de notre condition, de vérifier si un monde est souhaitable ou, au contraire, de nous faire prendre conscience de ce qui nous menace si nous continuons à dériver.

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ?
LMHC : Pour moi, les cafés sont des lieux où l’on trouve souvent ce qu’on est venu y chercher. Si on veut afficher un lifestyle, on choisira un lieu luxueux ou branché, mais on peut aussi y venir pour de la compagnie, de la solitude ou de l’aventure. Ce sont des lieux collectifs, mais qu’on peut aussi appréhender de façon individuelle : fuir le bruit de la maison, observer la vie dans le bar ou autour.

Où te sens-tu chez toi ?
LMHC : Je peux être partout chez moi, parfois davantage dans un hôtel minable que dans mon appartement somptueux. Je me sens chez moi quand les choses matérielles qui m’entourent n’empêchent pas mes valeurs d’être alignées et mes pensées intimes d’affleurer.

 

BIO

Laure Mi Hyun Croset est une romancière suisse née à Séoul, membre du Parlement des Écrivaines Francophones. Elle a publié huit ouvrages, dont S’escrimer à l’aimer, une histoire d’amour épistolaire (finaliste Prix Lettres Frontière) Le beau monde, une satire sociale ironique, chez Albin Michel (finaliste Prix Soroptimist). Polaroïds (Prix Ève de l’Académie Romande), une autofiction sur ses hontes, et Made in Korea, un roman sur le retour d’un adopté en Corée, ont été traduits en coréen chez Esoope Publishing.

Velibor Čolić | Chez Velibor, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Velibor Čolić

 

L’exil, selon Anthony Burgess, est un état négatif : l’exilé est « rejeté par les autochtones comme par ses compatriotes ». Partir, c’est tout de même déjà arriver un peu. Depuis trente-trois ans déjà, partir pour moi n’est qu’une seconde peau, un abonnement longue durée pour la France. Un costume mal taillé qui me transforme en étranger. Constamment j’ai la sensation que je suis entre deux gares, entre deux quais, que j’attends quelque chose, quelque part. Et pourtant rien à faire. L’exil c’est la poussière, l’exil c’est l’éponge mouillée de l’oubli ; l’exil c’est avoir un accent partout, y compris chez soi. L’exil c’est partir puis rester, se faire inviter puis rester, inventer les choses, une vie toute nouvelle,

puis rester… Finalement l’exil, c’est rester.

 


BIO

Né en 1964 en Yougoslavie. Depuis 1992 vit et travaille en France. En 2008 il commence à écrire en français, la langue de son exil. Il publie ses romans aux éditions Gallimard. Ses livres on été traduits en seize langues. Naturalisé français en 2019. Il vit à Bruxelles depuis 2021.

Angelo Vannini | Bistrot littéraire Les Cascades, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Angelo Vannini 

 

Le Bistrot littéraire Les Cascades est un lieu que j’aime beaucoup, car j’y vois, en arrière-plan, un projet politique de résistance à la gentrification, un refus simple et ferme de l’exploitation capitaliste. Caroline, la propriétaire, maintient délibérément les prix au plus bas. Le lieu est fréquenté surtout par les gens du quartier, et par de jeunes comédiens qui étudient dans une école de théâtre, juste à côté. Pour moi, c’est un endroit précieux. Même lorsque l’atmosphère se fait très vive, je parviens toujours, comme par magie, à m’absorber dans mon travail : lire, écrire, traduire. Y a-t-il vraiment des frontières entre ces trois gestes ? Il y a quelques jours, aux Cascades, je lisais et essayais de traduire du japonais en italien le recueil d’un ami qui vit à Tokyo. Et, un peu comme il arriva à Fortini avec Brecht, des vers inspirés par son écriture sont venus me visiter :

dato che fotografavi la bella crudeltà
con un filo di formicolio

rinasceva un senso di museo 
dopo Richter Pasolini Nakagami

cercando vicoli perduti
per la penisola di Kii

tutto il dolore del pensare
senza smalti né cammei ti fingo

ogni fine di genealogia
dal paesaggio non più mobile

Des vers que je vais tenter, juste pour te faire plaisir cher Alain, de « tourner » tant bien que mal en français :

puisque tu photographiais la belle cruauté
avec un fil de fourmillement

renaissait un sens de musée
après Richter Pasolini Nakagami

cherchant des ruelles perdues
dans la péninsule de Kii

toute la douleur du penser
sans émaux ni camées je te façonne

chaque fin de généalogie
depuis un paysage non plus mobile

 


Interview de l’auteur

La littérature peut-elle encore sauver le monde ?
Angelo Vannini : Tu dis « encore », et je me demande si elle l’a jamais fait. Probablement pas. Mais je connais des êtres qui ont été sauvés par la littérature, je crois en avoir rencontré trois ou quatre dans ma vie, au moins. Cela me suffit.

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
AV : Nous ne le pouvons pas. Pas « confortablement », en tout cas. Je dois dire que depuis quelque temps, il n’y a plus rien que je parvienne à faire confortablement, et c’est peut-être mieux ainsi.

Où te sens-tu chez toi ?
AV : Nulle part. Mais j’en viens à penser que c’est peut-être cela, justement, la véritable condition pour habiter. Longtemps, j’ai habité les mots faute de pouvoir habiter le monde ; aujourd’hui, je vois que même les mots deviennent parfois inhabitables. C’est une chance. C’est cela en effet qui nous permet d’être justes – ou du moins d’en poursuivre la quête – sans nous assoupir dans ce que nous croyons être. Tu vois, avec le temps, j’ai appris qu’on peut écrire aussi avec le regard, que l’humanité est féroce et douce à la fois, et que de cette férocité comme de cette douceur nous sommes tous également – mais diversement – responsables.

 

BIO

Angelo Vannini est un écrivain italien qui vit à Paris. Il est l’auteur du recueil de poèmes Fogli di sosta (2023), du roman Stoffe da Shiga (2022) et de la méditation poétique L’intermissione dei cigni. Cinquantanove giorni alla frontiera della letteratura (2017). Ses pièces de théâtre, écrites en italien, en français et en anglais, ont été jouées à Milan (La Triennale), à Paris (Centre Pompidou ; Panthéon ; Mairie du 5e arrondissement) et à New York (La MaMa Theatre). Il dirige la collection de poésie « la lumière obstinément » pour l’éditeur italien Affinità elettive.

Serge Deruette | Le Ropieur, Mons (Belgique)

Photo : Alain Barbero | Texte : Serge Deruette

 

Le bistrot Le Ropieur, sur la grand-place de Mons, mais sur un coin. Ou si l’on préfère, sur un coin, mais sur la grand-place. Au cœur de la ville mais désaxé. Simple et discret : l’antidote à la grandiloquente et pharaonesque gare de Mons. L’antre d’une faune bigarrée, tout à la fois modeste et haute en couleurs. Une tanière d’artistes, de glandeurs, de causeurs, d’étudiants, d’hommes et de femmes, de jeunes et de vieux, qui se côtoient et se mélangent. Et du matin au soir, faisant partie des meubles « l’homme au chapeau plein de plumes et aux sandales pleines d’orteils ». Des tables de cuivre gravées de ses dessins, de ceux de Poliart et d’autres artistes locaux. Une fresque murale peinte par Marat aussi. L’esprit du Batia y plane : le Batia moûrt soû (mort saoul : « le Bateau Ivre », en bon français rimbaldien), la gazette satirique du coin ! 
À Mons, c’est mon stam café. Un repaire sans trop de repères, où tout est aussi son contraire. On s’y retrouve entre potes et on se retrouve soi-même. En y rencontrant au hasard de qui s’assied dans son voisinage, c’est soi-même que l’on rencontre. S’y enfermer est libération. Un lieu sans surprises, mais non sans des découvertes. Si l’on y a ses habitudes, elles sont toujours peuplées d’imprévus, au point où l’habitude est d’y espérer l’imprévu. 
Espace de repos fait d’agitation, d’animation faite de calme, on y entre pour mieux sortir, de soi et de la routine. On s’y pose, on s’y repose, on s’y expose. Et si l’on y échange des idées, c’est pour affiner les siennes – quoique… On s’y ressource, mais pas que d’eau : on s’y grise. Et si l’on y assomme – parfois, ou souvent, c’est selon –, on y plane aussi.
Et puis, il y a de l’Orval – pas du vieux, n’exagérons rien, c’est très difficile à trouver – mais au moins du tempéré, comme il sied de le boire, pour qui sait l’apprécier.

 


Interview de l’auteur

Quelle est pour toi l’importance de l’histoire ?
Serge Deruette : On répond habituellement qu’elle aide à comprendre le présent. Mais quelle histoire ? L’histoire des « grands hommes » ou celle des masses populaires ? Et quel présent ? Celui des belles valeurs si satisfaisantes de démocratie (laquelle ?), de liberté (pour qui ?), de Droits humains (lesquels et pour qui ?)… ou celui des rapports de forces, celui des violences, des oppressions, des guerres que ces belles valeurs masquent d’autant plus opaquement qu’elles sont bruyamment invoquées, et celui des luttes pour s’en libérer.

Et celle de l’enseignement de l’histoire ?
SD : Enseigner pour moi, c’est armer mes étudiants pour qu’ils soient, non des intellectuels au-dessus de la mêlée, mais au service des masses. Montrer que l’histoire n’est pas celle des valeurs ni des idées (mon cours d’histoire de la pensée politique est celui de l’histoire des conditions matérielles de leur émergence et de leur évolution), mais celle des classes et des luttes entre elles.

Où te sens-tu chez toi ?
SD : Dans le monde des gens simples, celui des pauvres et des opprimés, le monde d’où je viens et auquel je reste fidèle. Dans la lutte pour un monde meilleur, celle des masses travailleuses, et dans la solidarité avec les peuples que l’on écrase, que l’on réprime, que l’on humilie.

 

BIO

Serge Deruette est né et a vécu sa jeunesse à La Louvière ouvrière, terre belge de charbon. S’il enseigne à l’Université de Mons (l’UMONS) l’histoire contemporaine et celle des idées politiques, c’est en tant que résilient, comme contestataire de la pensée mainstream : l’histoire vue d’en bas, celle des masses laborieuses qui la font. Il contribue aussi à faire connaître les idées de Jean Meslier, ce bon curé athée, matérialiste, communiste et révolutionnaire du début du siècle des Lumières.

Volkmar Mühleis | Forcado Pastelaria, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Volkmar Mühleis | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Pour moi, le Forcado est un havre de paix – on pénètre dans la salle, on est accueilli par les pâtisseries les plus raffinées, par le sourire amical des dames pleines de vie derrière le comptoir, on s’essaie à la douceur de la prononciation portugaise pour indiquer son choix, on commande une boisson, selon l’heure de la journée, un café ou un porto, puis on se rend dans la partie profonde et lumineuse du café pour s’installer confortablement. Ce n’est pas un café ancien, ni un café résolument moderne, il n’y a pas de musique, seul le silence des conversations et des lectures emplit l’atmosphère (un coup d’œil sur son smartphone est toléré, mais les ordinateurs portables sont mal vus). Il vint et s’assit devant sa tasse de café / parla lentement d’une voix grave / aussi charmant et sauvage que celui qui / trouva la clé de ses jours dans les mots – Gastão Cruz. J’écoute donc ma voix intérieure, en lisant ces mots, je remercie pour le café et les pâtisseries que la femme me sert sur un plateau blanc. Un couple âgé est assis à la table d’en face, silencieux, lui regarde par la fenêtre, elle feuillette un magazine, puis elle lui montre un passage et il hoche la tête, les yeux malicieux. Une file d’attente s’est formée devant le comptoir, les touristes affluent sans cesse depuis le musée Horta situé à proximité. Je suis confortablement installé au fond du café, je feuillette mon livre, je laisse les pages et le temps défiler devant moi, les passants affairés comme les flâneurs. Je suis réveillé / par le chant d’un oiseau. C’est peut-être le soir / qui veut s’envoler – début d’un poème d’Eugénio de Andrade, et même si le temps passe vite, les deux hôtesses ont le temps, elles finissent par remonter discrètement les premières chaises, mais restez donc tranquillement assis, il n’y a pas d’urgence. Elles semblent elles-mêmes apprécier de voir un client qui prend son temps. Alors, un autre porto après le café ? Claro !

 


Interview de l’auteur

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ? 
Volkmar Mühleis : Il n’y a rien de plus agréable que de discuter avec des personnes chères dans un café, de profiter ensemble de l’ambiance, de lire, de regarder par la fenêtre. C’est à la Brasserie Verschueren à Bruxelles que j’ai fait la connaissance du poète Rashid. Nous ne nous sommes jamais dit nos noms de famille, et il semble avoir déménagé depuis quelques années. C’était un homme subtil et mondain, avec une grande nostalgie dans le regard (je lui ai consacré un passage dans mon journal bruxellois, publié en 2022). Seul avec un livre, les heures passées au café sont un plaisir d’un autre genre : intime, au milieu des autres, en voyage avec ses propres pensées…

Tu es auteur et musicien : comment cohabitent ces deux formes d’expression artistiques chez toi ?
VM : L’écriture est le fil rouge de toutes mes activités : j’écris des poèmes, des histoires, des chansons, je compose de la musique, je travaille sur des textes philosophiques. Le jour et l’heure déterminent le rythme entre ces différents travaux La poésie nécessite une bonne oreille pour les mots, la philosophie également un sens littéraire, la musique ne vit pas seulement de l’empathie, elle nécessite également un regard critique sur la vie. Je trouve cette interpénétration extrêmement enrichissante.

Où te sens-tu chez toi ?
VM : Parmi des personnes bienveillantes, dans ma langue maternelle, l’allemand, avec une musique émouvante, dans des lieux qui invitent à la contemplation…

 

BIO

Volkmar Mühleis (né en 1972) est écrivain, philosophe et musicien. Il enseigne la philosophie et l’esthétique à la LUCA School of Arts à Bruxelles et à Gand. Il a publié trois recueils de poésie, trois nouvelles, deux journaux intimes et plusieurs monographies philosophiques. Avec son ensemble d’improvisation Brussels Cleaning Masters, il se produit régulièrement depuis 2015 : aux Ateliers Claus à Bruxelles, au musée d’arts de Solingen, au 019 Gent, à l’Alter Schlachthof Eupen, etc. Plus d’informations : www.volkmarmuehleis.eu

Philippe Marczewski | Le Kleyer, Liège

Photo : Alain Barbero | Texte : Philippe Marczewski

 

J’aime entrer au Kleyer, l’hiver, en milieu de matinée, quand la lumière basse du soleil traverse les petits carreaux verts et tombe sur les tables — des tables usées, qui semblent être là depuis la nuit des temps. C’est peut-être ce que je préfère. À cette heure-là, il n’y pas pas grand monde, on a la sensation de posséder l’espace. C’est un bon moment pour lire, ou ne rien faire, et seulement se satisfaire du soleil hivernal. 

Vers 17 heures, c’est différent. J’entre, il y a un boucan d’enfer, mes lunettes se couvrent de buée. Je dois me contenter d’un coin de table concédé par des inconnus. Bizarrement, c’est le moment que je préfère pour travailler. Si, disons, je bloque sur un texte, ou si je peine plus que d’ordinaire à m’extraire du doute insondable qui est la condition de l’écriture, une séance d’une heure de travail, baigné dans le brouhaha du Kleyer en fin de journée, suffit à me remettre d’aplomb. À débloquer la machine. Je ne me l’explique pas.

Le Kleyer est installé à la lisière du quartier le plus bourgeois de la ville. C’est pourtant un café populaire, et selon l’heure, on peut y entendre des conversations politiques très diverses. De vieux conservateurs voisinent avec des militantes progressistes. Et puis c’est un café de supporters du Royal Football Club Liégeois où se retrouvent pas mal de supporters de l’autre club, le Standard de Liège. Bref, c’est ce que j’appelle un lieu de friction : une salle pas très grande où, pour ainsi dire, le linge est brassé comme dans le tambour d’une machine à laver.

J’ai beaucoup d’amis qui fréquentent le Kleyer, mais je ne les croise presque jamais par hasard. C’est, pour moi, un autre grand mystère.

 


Interview de l’auteur

Que peut faire la littérature ?
Philippe Marczewski : Chercher une forme au langage pour dire ce que nous sommes.

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ?
PM : Même les quelques purs consommateurs que j’ai connus cherchaient un peu d’interaction sociale. Ce sont des lieux où l’on se frotte au monde, aux amis comme aux inconnus.

Où te sens-tu chez toi?
PM : Avec les gens que j’aime ; dans un paysage ouvert avec un ciel immense ; et dans quelques villes, muni d’un livre et de quoi écrire.

 

BIO

Philippe Marczewski est écrivain et enseignant. Ses deux premiers livres ont été publiés par les éditions Inculte : Blues pour trois tombes et un fantôme (2019), un récit mélancolique explorant les états d’âme générés par sa ville, Liège, et Un corps tropical (2021), un roman caustique d’aventures contemporaines (Prix Victor Rossel, mention spéciale du Jury du Prix Senghor). En mars 2024, les éditions du Seuil ont publié son roman Quand Cécile (mention spéciale European Union Prize for Literature, 2025), qui évoque, sans tristesse, l’absence, le deuil, la mémoire et l’oubli. Il tient une rubrique d’exploration du territoire dans le magazine Imagine Demain le monde, et publie divers articles et chroniques dans le magazine Wilfried

Kurt Ryslavy | À la Mort Subite, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Kurt Ryslavy | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet 

 

En 1987, j’ai découvert et appris à apprécier cette brasserie typiquement bruxelloise, plus de dix ans avant qu’elle ne soit classée au patrimoine culturel. Il y avait toujours des places libres, les murs étaient d’une agréable couleur nicotine et la hauteur impressionnante de la pièce permettait aux fumeurs de cigares cubains de ne pas attirer de regards réprobateurs d’autres clients. La décoration grandiose composée de miroirs se faisant face attire le regard vers l’éternité, l’architecture intérieure raffinée ayant évité de les placer trop bas sur les murs. D’où je viens, le style des grands cafés est généralement plus ancien que ce joyau bruxellois, ce qui contribue à entretenir le conservatisme, ce qui n’est pas nécessairement un inconvénient.

Comme beaucoup d’artistes dans l’histoire, j’ai utilisé une telle atmosphère pour m’éloigner de mes propres murs étroits, pour pouvoir me confronter à d’autres mondes intellectuels (livres), pour passer le temps d’attente (avant/après) la cinémathèque et pour économiser des frais de chauffage. Aujourd’hui, je m’y rends moins souvent, on y voit davantage de touristes.

J’aime montrer À la Mort Subite aux nouveaux arrivants à Bruxelles, c’est pour moi toujours un lieu de calme intellectuel et atmosphérique, avec un service professionnel et chaleureux, de l’humour, une carte limitée et des boissons locales, un aspect positif qui empêche le tourisme de devenir envahissant.

 


Interview de l’auteur

Que peut la littérature ?
Kurt Ryslavy : La littérature peut éveiller l’intérêt et inciter à la lecture. Rien de plus.

Le café (ou le café que tu as choisi) est-il plutôt un lieu de retraite, de recueillement, ou bien un lieu de rassemblement ?
KR : Ni l’un ni l’autre. Comme son nom l’indique, la Brasserie À la Mort Subite est un lieu de surprise, tout au plus, car quand on meurt soudainement, on n’a plus le temps d’être surpris. Mais je dirais un lieu d’inspiration, de découverte, de libération, où l’on peut reprendre une grande bouffée d’air. Y rencontrer quelqu’un de temps en temps, c’est bien aussi. Je dois dire que cet endroit était plus important pour moi autrefois qu’aujourd’hui, car j’ai pu créer un tel lieu chez moi. En 1987, quand je suis arrivé à Bruxelles, je n’avais pas cela à la maison.

Où te sens-tu chez toi ?
KR : Là où rien ne me pèse. Ce n’est ni l’Autriche ni la Belgique. Ce n’est ni une église, ni une synagogue, ni une mosquée. Ce n’est pas non plus un stade de football ou une foule.

 

BIO

Kurt Ryslavy est autrichien et vit depuis 1987 à Bruxelles, berceau du surréalisme. L’originalité de son approche réside dans le fait qu’il associe son activité artistique à une activité commerciale austère. Il s’intéresse à la philosophie, à la littérature et à l’art (il apprécie notamment Montaigne, Ludwig Wittgenstein, Walter Benjamin, Paul Feyerabend) et se consacre depuis 1991 au commerce du vin autrichien (pour ne pas avoir à enseigner à l’Académie des Beaux-Arts), davantage par passion pour les aspects philosophiques que techniques du vin. Il est néanmoins membre de l’Académie royale flamande de Belgique des sciences et des arts.

Watson Charles | Café associatif La Commune, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Watson Charles

 

Café de La Commune libre d’Aligre

Dans un décor à la fois simple et atypique, le café La Commune apporte, à ceux qui viennent boire un verre ou discuter, un calme serein face ce à brouhaha, à cette odeur étouffante que connaît Paris. Près des murs tapissés d’affiches, appelant à la révolte ou à combattre les injustices, Guillaume me parle de sa prochaine soirée de « Poésie en liberté », qu’il organise une fois par mois dans le café, où il invite des gens à venir lire leurs poèmes, à interpréter du Brel, du Ferrat. Se trouver dans ce lieu est ce qu’il y a de mieux pour échapper à ce monde qu’on juge impitoyablement mauvais et grotesque. La Commune est le lieu par lequel j’entrevois le monde chargé de mélodie, où je m’attarde à écouter la voix de cet homme, venu d’ailleurs, qui me raconte son exil ; son long périple presque imaginaire, à boire mon café sur une table d’écolier, tout en jetant un œil vers le coin du bar qui fait également office de cuisine, avec ses ustensiles accrochés au mur, et ce serveur à la voix rauque et métallique qui accueille chaleureusement les clients et les habitants du quartier. Le brouhaha autour du café d’Aligre me rappelle Port-au-Prince. Ce lieu, où je viens régulièrement pour rencontrer des amis, est devenu la porte par laquelle j’entre dans le monde et je m’y perds réellement. Sur le vieux piano, coincé contre le mur, un homme joue des notes de musique comme pour accompagner cette voix discrète et belle d’une femme qui fredonne une chanson de son pays lointain, et qui raconte le travail des hommes dans les champs. Sur mon carnet, je commence à écrire mes poèmes, à capter l’image de cet instant à la fois simple et sublime.

 


Interview de l’auteur

Que signifie écrire de la poésie et écrire des romans ?
Watson Charles : Je crois que la poésie ou le roman – comme je l’ai toujours dit – est l’une des formes artistiques et intellectuelles qui nous permet de saisir le réel et l’être humain dans sa dimension la plus totale. Je récuse toute hiérarchisation de genre comme cela a été établi historiquement depuis l’Antiquité. Le fait de faire appel à ces deux genres littéraires comme expression artistique me permet d’appréhender le monde dans sa totalité. Il faut dire que je suis rentré en littérature par la poésie mais j’accorde une très grande importance à la fiction. 

Peut-on, aujourd’hui, parler de l’engagement en littérature ?
WC : Si l’engagement en littérature est historiquement apparu à un moment donné comme étant une remise en cause de la souveraineté d’un pays et de sa culture dominante, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui il est toujours présent sous les plumes des écrivains qui dénoncent les inégalités de la société capitaliste. Je pense qu’écrire pour un écrivain est un acte politique. Le regard qu’il porte sur le réel permet de questionner et de changer le monde. Je crois qu’écrire est un catalyseur permettant aux gens une prise de conscience à la fois individuelle et collective.

 

BIO

Watson Charles a fait ses études de Lettres modernes à l’École Normale Supérieure (ENS) de Port-au-Prince (Haïti). Il est l’auteur du recueil de Seins noirs (éditions Aethalidès 2022), du roman Le ciel sans boussole (éditions Moires 2021), mention spéciale du Prix Senghor du premier roman francophone et francophile, et du recueil de nouvelles Le Goût des ombres (éditions Unicité, 2024) pour lequel il a reçu le Prix Christiane Baroche de la Société des Gens de Lettres ( SGDL).

Brahim Saci | L’impondérable, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Brahim Saci

 

S’il est un lieu qui m’est cher, presque vital, c’est le café littéraire de l’Impondérable, à Paris. Tous les dimanches à 18h, il devient un carrefour d’âmes, de poésie, de musique, d’idées. C’est l’écrivain, poète, journaliste, Youcef Zirem, qui en est l’âme. Son énergie, son humanité, font de ce moment hebdomadaire une respiration essentielle, avec Mourad et Sofiane, les hôtes chaleureux de l’Impondérable, qui nous accueillent avec une gentillesse rare.

Là-bas, l’atmosphère est amicale, presque fraternelle. Les échanges sont toujours respectueux, profonds. On y parle de littérature, d’arts, de vie — et surtout, on y écrit.
C’est dans ce lieu que j’ai trouvé l’inspiration pour l’essentiel de mes vingt recueils de poésie. Souvent, tard dans la nuit, je reste assis à une table, une tasse de café refroidie à mes côtés, attendant que la muse vienne s’asseoir en face. Les cafés sont pour moi des refuges créatifs, des foyers de pensée libre.

Chaque recoin de l’Impondérable semble habité par des mots en attente.
On y entend des rires, des vers, des silences pleins de promesses.
C’est un lieu de mémoire vive, mais aussi d’avenir poétique.
On y croise des voix venues d’ailleurs, des langues mêlées, des histoires entremêlées.
C’est une résistance douce face à la brutalité du monde.
Un îlot de beauté dans le tumulte parisien.

À Paris, ville des poètes, les cafés ont vu naître tant d’œuvres. Verlaine, Aragon, Camus, Kateb Yacine… tous ont écrit dans ces lieux habités. L’Impondérable s’inscrit dans cette tradition vivante.
C’est plus qu’un café. C’est un espace de création, de liberté, où la parole circule, où les silences inspirent, où les regards échangent plus que des mots.
Ce café, je le porte en moi. Il est un prolongement de ma voix, de mes textes, de mon être.

 


Interview de l’auteur

La littérature peut-elle encore sauver le monde ?
Brahim Saci : Oui, elle peut encore jouer un rôle essentiel. Elle ne sauvera peut-être pas le monde dans un sens concret, mais elle sauve les esprits. Lire, c’est apprendre à penser, à douter, à ressentir. La littérature nous aide à mieux comprendre le monde et les autres. Elle éveille les consciences, forme des esprits critiques. Habituer les enfants à lire, c’est leur transmettre une liberté intérieure, une force silencieuse pour construire un avenir plus juste.

Le café a-t-il encore aujourd’hui une importance sociopolitique, et si oui, laquelle ?
BS : Oui, le café reste un lieu d’échange libre, un espace où les idées circulent sans contrainte. C’est un endroit où les masques tombent, où l’on débat, partage, écoute. Dans un monde de plus en plus numérique, les cafés sont encore des lieux physiques de lien social, de parole vivante. Ils gardent cette fonction de laboratoire d’idées, comme autrefois les salons littéraires.

Où te sens-tu chez toi ?
BS : Je me sens chez moi dans les lieux d’échange, là où l’on peut être soi-même. Cela peut être dans un café, dans un livre, ou dans une discussion vraie. Ce sont ces espaces de liberté qui me donnent le sentiment d’appartenance.

 

BIO

Brahim Saci est un poète, écrivain, journaliste, auteur-compositeur d’expression franco-kabyle. Né entre deux rives, il explore dans ses textes l’exil, l’amour, la mémoire et la liberté. Auteur de vingt recueils de poésie, il est une voix singulière et engagée, à la croisée des cultures. Très actif dans les milieux littéraires parisiens, il puise son inspiration dans les cafés, notamment au café littéraire de l’Impondérable, où il écrit souvent, tard dans la nuit.