Philippe Lafitte | Grand Central, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Philippe Lafitte

 

J’ai choisi ce café pour sa taille incongrue, une belle hauteur sous plafond que j’avais aperçu en passant devant en voiture. Et puis mon café habituel est bien trop miteux pour faire l’objet d’un reportage-photo. Retour à ce troquet de carrefour, délimitant deux lieux différents, comme sait si bien le faire Bruxelles : le vieux parc Léopold et le quartier d’affaires européen. L’aventure du regard sur un espace nouveau, c’est déjà les prémisses de l’écriture.
Je suis arrivé à pied, priant intérieurement pour un lieu à la musique douce, ce qui tient lieu d’utopie, en ville : je rêve d’un café où la musique serait classique et les clients silencieux. Ici c’est plutôt l’immersion dans une ère post-industrielle, savant mélange de poutres de béton, de lampes en métal et de tabourets de récupération. Pas grand monde à cette heure. Quelques cadres sirotent quand même avec mélancolie une bière entre deux réunions. Dans le fond, trois-quatre clients éméchés rient bruyamment en renversant un verre : des lobbyistes fêtant leur victoire ?
Je ne vois pas tout de suite le photographe mais j’apprendrais à découvrir Alain, à le détailler même, concentré derrière l’obturateur de son Leica. Une fébrilité souriante, des photos en rafale, quelques indications, quel sera le résultat final ?
Peut-être ce moment magique qu’il a évoqué juste avant, quand le modèle se fatigue puis se relâche enfin. Quand il donne le plus vrai de lui-même, au moment où les barrières de la pose s’affaissent. Alain m’attend et me sourit et, avant d’entamer les choses sérieuses, nous commandons un espresso qu’il faudra scanner sur un code-barre qui transmet ses ordres directement au comptoir. O tempora, o mores.  La prochaine fois, nous irons prendre un verre au vieux café de la place Jourdan où j’ai mes habitudes. Aujourd’hui c’est l’occasion, peut-être plus romanesque, de faire l’expérience de la nouveauté mais en double : la rencontre du lieu et du photographe.

 


Interview de l’auteur

Que peut faire la littérature ?
Philippe Lafitte : Continuer d’être un mystère et une révélation. Une source infinie d’interrogations, de curiosité et d’univers singuliers : je parle ici de mes sœurs et frères en écriture. Chacun m’ouvre à sa manière son monde, et renforce ma sensation d’exister. Écrire et lire, c’est vivre mille vies.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
PL : C’est l’importance de l’inconnu avant de pousser la porte. De plonger dans une atmosphère, qu’elle soit cool, énergique ou même ennuyeuse. Des endroits où se réfugier quand il est impossible d’écrire, qu’on veut transcender sa solitude : être seul au milieu de la foule. Mais les cafés sont avant tout des plages d’observation, de prises de notes, rarement d’écriture au long cours.

Où te sens-tu chez toi ?
PL : Dans mon bureau, bien sûr, le lieu le plus important pour cette activité d’écriture qui continue de m’impressionner après 20 ans de pratique. Mais passer de café en café au hasard de mes pas, découvrir un quartier nouveau, une rue inconnue, est un rituel que j’observe avec un plaisir renouvelé depuis que je vis à Bruxelles. Les cafés bruxellois étant aussi nombreux que les bières belges, j’ai encore de la marge !

 

BIO

Philippe Lafitte est l’auteur de plusieurs romans notamment Étranger au paradis (Buchet/Chastel), Celle qui s’enfuyait (Grasset) et Vies d’Andy (Le Serpent à Plumes) dont il prépare l’adaptation avec le réalisateur Laurent Herbiet. Paru au Mercure de France, Périphéries est son septième roman, qui traite du prix à payer pour son émancipation sociale. L’auteur vit désormais à Bruxelles où il prépare son huitième ouvrage.