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Regina Appel | Kaffee Alt Wien, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Regina Appel | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Le café n’a pas de mission. Il ne doit pas briller. Il ne s’impose pas. Il ne veut rien refourguer. Le café est une institution. C’est ce qui fait son succès. On y pénètre empli d’humilité en espérant être accepté.

C’est un espace toujours prêt à nous accueillir. On pense pouvoir le maîtriser. Mais c’est plutôt lui qui donne le ton et nous façonne.

Dans le café préféré, le temps n’a pas d’importance. Les années passent, les clients restent. Un bon café ne change pas. Et pourtant chaque visite est unique.

Il existe deux types de visiteurs dans les cafés. Certains rentrent chez eux et sont attendus, d’autres pas. Dans le café, tous sont sur le même pied d’égalité. Car là-bas règne la loi des frontières silencieuses. On ne crie pas « Hé ! » par-dessus les tables. Il faut une raison pour apostropher quelqu’un. C’est ça qui leur donne un côté cosy.

Le café retient nos pensées. Nous les accrochons à des cintres, les collons aux revers des sous-bocks, les étalons sur les tables en verre. Et lors de notre prochaine visite, elles réapparaissent, nous attendaient. Je cache certaines pensées avec plus de soin. Sur la face intérieure du comptoir du bar ou sous une pile de cartes du menu. Alors que d’autres, je les jette sur le sol, attendant que quelqu’un marche dessus et les emporte en ville.

Tout le monde a son café préféré. Celui qui lui sied parfaitement. Comme un bon soulier. Il faut le façonner. Au début, il serre un peu, puis il finit par nous aller et on aimerait ne plus jamais le quitter. Il ne s’abime pas. Il ne devient jamais trop petit. Ou un jour peut-être que si ?

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Regina Appel : Elle nous offre plus de connaissances que d’informations.

Que représentent les cafés pour toi ?
RA : La possibilité d’atténuer l’anonymat dans une ville et de se sentir partie intégrante d’une structure sociale.

Pourquoi avoir choisi le café Alt Wien ?
RA : Cela fait plus de 10 ans que j’ai mes habitudes dans ce café. J’y ai d’abord étudié, puis travaillé. Maintenant je viens pour y écrire.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
RA : Beaucoup de choses. Je ne passe pas tant de temps dans les cafés.

 

BIO

Regina Appel est née en 1987 dans le nord du Waldviertel et vit à Vienne. Elle a étudié l’informatique en lien avec les médias à l’Université technique de Vienne. Elle travaille comme webdesigner et écrit depuis 2018 des nouvelles. Diverses publications dans des revues littéraires et anthologies. Elle travaille actuellement sur son premier roman.

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Daniel Wisser | Café Wortner, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Daniel Wisser | Traduction : Georg Renöckl

À l’époque où les Salzstangerl[1] sans sel n’existaient pas encore, l’instituteur Mercier, qui enseignait aux classes de CP et de CE1, enlevait pendant la récréation le sel des Salzstangerl des élèves qui le lui demandaient, en frottant le pain contre la poignée de la porte du gymnase. Ceci faisant, il demanda un jour à une élève qui avait un œil au beurre noir comment c’était arrivé. Pendant le cours de religion, répondit l’élève, qui prit son pain et partit en courant. L’instituteur Mercier décida de ne pas laisser passer l’incident. Il raconta à Madame la proviseure Pichon avoir entendu à plusieurs reprises que le curé Reynaud, qui enseignait la religion à l’école primaire, levait la main sur les élèves. Il était convaincu qu’il fallait aussi faire comprendre à Monsieur le curé que le châtiment corporel était dépassé, expliqua Mercier. Madame la proviseure secoua la tête. « C’est sans doute votre opinion personnelle », répondit-elle. Et ajouta : « C’est d’ailleurs aussi mon opinion personnelle, mais elle ne s’est pour l’instant pas encore imposée. » Deux jours plus tard, la mère de la fille à l’œil au beurre noir vint voir l’instituteur Mercier en cherchant sa fille à l’école. Elle lui adressa un regard plein de reproches, lui dit que ses deux fils étaient enfants de chœur et qu’elle ne voulait pas de problèmes avec le curé. L’instituteur Mercier ne devait plus se mêler du cours de religion de sa fille et laisser ses Salzstangerl tranquille.

[1] Petit pain de forme allongée, saupoudré de gros sel et de carvi.

 


BIO

Daniel Wisser est né en 1971 à Klagenfurt, vit depuis 1989 à Vienne. En 2003 est paru son premier roman Dopplergasse acht. Depuis, il a publié 5 romans et une collection de textes en 2019 sous le titre Unter dem Fußboden, qui s’agrandit au fil du temps. Pour son roman Königin der Berge (2018), il a reçu le Prix littéraire autrichien Österreichischer Buchpreis et le Prix Johann-Beer. En 2021 paraîtra son nouveau roman Wir bleiben noch. Site web : www.danielwisser.net

 

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Daniel Wisser | Café Wortner, Vienne

Photo : Alain Barbero, du livre « Kinder der Poesie » (Kremayr & Scheriau, 2019) | Texte : Daniel Wisser | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Énumération

« Il y a quatre choses, que nous devons dorénavant respecter », dit Mme  Lessigang, directrice de département, au directeur Dr Vegh juste au moment où le jeune gestionnaire Spring les croisa dans le couloir du bâtiment administratif. Spring, qui connaissait bien la directrice et ses énumérations sans fin, était soulagé de ne pas être l’interlocuteur de Mme Lessigang et accéléra le pas. « Tout d’abord… », continua la directrice. Spring ne savait que trop bien ce qui allait suivre : l’énumération ne dépassera jamais le premier point, car ce dernier serait lui-même divisé en quatre sous-points, qui ne seront jamais tous évoqués, car le premier des sous-points serait lui-même de nouveau divisé en quatre sous-points, et ainsi de suite. Lorsque Spring considéra qu’il était à une distance suffisante de Mme Lessigang, il s’approcha de la fenêtre donnant sur la cour intérieure et vit que le grand cerisier avait déjà commencé, mi-mars, sa floraison. « Il existe quatre saisons, qui sont belles », se dit Spring, « mais tous ne raffolent que du printemps ».

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Daniel Wisser :
a) Elle est (devenue) mon métier, et jusqu’à présent, c’était un combat de 15 ans. Je fais donc comme la plupart et je me bats contre la peur d’être relégué.
b) La littérature est la seule chose qu’il nous reste pour décrire de nos jours la réalité. Toutes les autres options, en particulier le journalisme, ont été achetées par le capitalisme et ne représentent plus des sources d’information mais sont des outils de propagande.
c) Elle m’entoure depuis que je sais lire avec des textes que j’essaie de me rappeler, pour que je trouve quelque chose à dire à propos de sujets qui ne m’inspirent pas.

Que représentent les cafés pour toi ?
DW: Je préfère aller dans des cafés qui ne sont pas tendance, là où on peut s’asseoir dans un coin et écrire sans se faire remarquer. Je n’écris pas mes propres textes, mais simplement les conversations ou des extraits de ce que j’entends.

Pourquoi as-tu choisi le café Wortner ?
DW: Je l’aime bien parce qu’il n’est pas prétentieux. Il ne cherche ni à être moderne, ni rétro. Il est juste tel qu’il est. Et ça, c’est unique dans le 4ème arrondissement.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
DW: J’écris à mon bureau, je me promène dans les rues et chemins et je dors dans un lit. Ma vie est donc peu remarquable.

 

BIO

Daniel Wisser est né en 1971 à Klagenfurt, vit depuis 1989 à Vienne. En 2003 est paru son premier roman Dopplergasse acht. Depuis, il a publié 5 romans et une collection de textes en 2019 sous le titre Unter dem Fußboden, qui s’agrandit au fil du temps. Pour son roman Königin der Berge (2018), il a reçu le Prix littéraire autrichien Österreichischer Buchpreis et le Prix Johann-Beer. En 2021 paraîtra son nouveau roman Wir bleiben noch. Site web : www.danielwisser.net

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Petra Sturm | Velobis, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Petra Sturm | Traduction : Georg Renöckl

 

Je le dis hardiment, écrire et faire du vélo forment un tout. Car les expériences sont intimes, intenses et corporelles, et les synapses s’embrasent au rythme des coups de pédales. Une fois dans le flux, la perception du monde prend de la vitesse. Les roues, les touches, les crayons et les pédales sont des vecteurs de transmission.

Effectivement, beaucoup d’idées me viennent en pédalant. Y aurait-il un endroit plus beau pour les collecter qu’un bar qui abrite également des vélos ? Il faut un vélo-café dans chaque ville, toujours !

Un endroit où randonneuses et randonneurs se rencontrent et se saluent amicalement d’un signe de tête. Où cosmopolitisme et complicité transforment le lieu en un espace cordial.

Peut-être que je suis seulement vieux jeu. Quand je ne râle pas, je trouve poétique que les gens se croisent sur la piste cyclable, leurs regards se rencontrent un court instant, ils gardent quelque chose l’un de l’autre, furtivement, mais intensément, avant de poursuivre leur route. Vienne n’est pas toujours la ville la plus ouverte, mais une fois en selle elle s’ouvre, de temps à autre, au moins entre cyclistes. Même quand je tombe ou manque d’air, d’autres pédaleurs et pédaleuses vont m’aider à me relever, comme autrefois quand je me suis cassé une dent contre les rails du tram et que j’avais les lèvres en sang.

J’ai ramassé Cenzi dans les archives. Elle me dévisageait depuis une page d’un journal illustré de 1897. Avec un regard timide mais sûre d’elle-même, assise sur un vélo de course, elle m’a immédiatement convaincue que je devais tout savoir d’elle. Quand je descends à vélo la rue Bellaria entre l’Opéra populaire et le Théâtre populaire, j’ai des frissons. Cenzi y est décédée en 1900 lors d’une course de triplettes. Elle est morte jeune, cette grande pionnière du cyclisme, mais avant elle pédalait dans Vienne et allait au vélo-café, même en tant que femme. Je trouve cela admirable. Il faut un vélo-café dans chaque ville, toujours !

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Petra Sturm : Pour moi la littérature, c’est un espace libre. La possibilité de documenter ma perception du monde façon freestyle. Raconter des histoires qui ne me lâchent pas, qui exigent une mise en forme verbale, qui vont du ludique à l’impitoyable.

Que représentent pour toi les cafés ?
PS : Concentration et distraction à la fois. Un endroit où je me sens en confiance, où je peux rencontrer quelqu’un d’autre si je veux, quand je veux, mais où je me suffis aussi à moi-même, tant que je peux observer les autres, lire ou écrire…

Pourquoi as-tu choisi le Velobis ?
PS : Il faut au moins un vélo-café dans chaque ville ! À Vienne il y en a quelques-uns. Après la fermeture du Radlager, j’ai été très contente de découvrir le Velobis. Je n’habite pas dans le coin, mais pour tant de cosmopolitisme et de cordialité, j’accepte de faire le trajet sans problème. Et j’adore son côté francophile.

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
PS : Apprendre et percevoir la vie de beaucoup d’autres manières… dans tous les cas, faire du vélo vaut toujours le coup.

 

BIO

Petra Sturm est auteure, journaliste et historienne du vélo. Publications journalistiques, scientifiques et littéraires dans la presse écrite, revues spécialisées et recueils. Des travaux artistiques à la croisée de la littérature, de l’histoire et de la sociologie culturelle ; de la poésie visuelle et de l’actionnisme scientifique ; des projets intermédias, participatifs et performatifs.

Aiat Fayez | Das Möbel, Vienne [2/2]

Photo : Alain Barbero | Texte : Aiat Fayez

 

C’est sans doute parce qu’il sent son mode d’être préservé que l’écrivain aime tant le café Möbel : à chaque fois, le fait de voir tous ces ordinateurs sur autant de tables le rassure sur l’anonymat dont il peut jouir dans cette salle oblongue qui lui permet de regarder devant soi et de laisser sa vue se perdre dans le vide, comme le pêcheur lance son fil au bout duquel se trouve le hameçon : le poisson, c’est l’idée, l’imaginaire. Et souvent, l’auteur se plaît à penser qu’il doit avoir l’air d’un vieux thésard parmi tous ces étudiants. Les lumières, dans le café, laissent à désirer, il n’y a pas de table réservée pour les habitués, mais au fond, l’écrivain peut se passer de bien d’autres choses encore, en échange de l’invisibilité qu’il gagne. Si le café Jelinek est le café de son cœur, nul doute que le Möbel y a une place privilégiée.

Non, il ne pourrait rester chez lui : le silence le tuerait : le silence d’une bibliothèque ou d’un musée le déconcentre tout de suite. Il a besoin des autres, l’écrivain, celui-ci, du moins : il veut la présence des gens, mais en arrière-fond, afin de pouvoir rester concentré sur lui-même : c’est grâce aux autres qu’il peut se sentir seul. L’isolement n’est pas pour lui, mais la solitude est sa planche de salut.

À force de se rendre au Möbel, il finira par faire partie du mobilier, s’était dit une fois l’écrivain en riant en lui-même. Sur le visage de chaque serveuse, il découvre une toile ou un personnage de livre : il y a là le Self-Portrait de Parmigianino, qui, dès le début, fut une petite lumière dans son cœur, tout comme une autre, qui lui fait penser à la Nadja d’André Breton ; chez une autre encore, l’écrivain voit une alliance de la Mona Lisa et de la Ginevra de’ Benci de Leonard, quand il félicite secrètement la quatrième pour son style vestimentaire, et ainsi de suite des autres.

Invariablement, l’écrivain prend un Capuccino : si on lui bandait les yeux, il pourrait deviner laquelle des serveuses le sert rien qu’en en sirotant une gorgée : les grains de café sont identiques, la machine ne change pas, et pourtant, le Capuccino de l’une est plus fort que celui de l’autre ; celui d’une troisième est plus doux ; la tasse remplie par une autre est toujours un petit peu moins pleine que celle de ses collègues mais la mousse du lait qui s’y trouve est autrement onctueuse. Ainsi en va-t-il de l’écrivain : jamais, sa journée ne débute de la même manière, lui qui, prédisposé à la discipline de travail et aux petites manies, se trouve au même endroit, dans le même quartier, autour des mêmes visages : il est chez lui, sans être chez lui. Et au fond, c’est ce tremblement qui l’émeut : la petite mesure de l’exil.

 


BIO

Né en 1979, Aiat Fayez suit des études de philosophie à Paris. Il quitte la France en 2010, vit à Berlin, Oxford, puis Vienne, où il se consacre à l’écriture. Il a écrit à ce jour trois romans publiés aux éditions P.O.L et dix pièces de théâtre publiées aux éditions de L’Arche. Il a été finaliste du Grand Prix de littérature dramatique en 2016 et a reçu cette même année le Prix Scenic Youth. En 2018, le ministère de la Culture lui a décerné les insignes de chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Romans : 2009 : Cycle des manières de mourir, éditions P.O.L, 2012 : Terre vaine, éditions P.O.L, 2014 : Un autre, éditions P.O.L
Pièces de théâtre : 2011 : Les Corps étrangers, L’Arche Éditeur, 2015 : La Baraque, L’Arche Éditeur, 2016 : De plus belles terres / Angleterre, Angleterre, L’Arche Éditeur, 2018 : Place des Minorités / Le Monologue de l’exil, L’Arche Éditeur. Chez L’Arche Agence : 2013 : Perceptions 2013 : Naissance d’un pays 2015 : L’Éveil du printemps 2016 : La Valise 2019 : Un pays dans le ciel 

Aiat Fayez | Das Möbel, Vienne [1/2]

Photo : Alain Barbero | Texte : Aiat Fayez

 

L’écrivain les aime toutes, ces serveuses du café Möbel, bien qu’il ne soit pas certain que la réciproque soit fondée. C’est un sujet dans lequel il puise sa mélancolie, et bien souvent, il se demande s’il n’y a pas la possibilité d’un autre lieu, d’un ailleurs. Au fond de lui, pourtant, il sait qu’il n’en est rien : qu’il est là, dans ce café, seul, devant des phrases manuscrites ou imprimées, et qu’il le restera toujours, dans tous les cafés qu’il fréquentera, qu’ils soient à Vienne, à Paris, à Budapest, à Zürich, Oxford ou Bâle, parce qu’il n’a pas trouvé d’autre voie pour être qu’un chemin solitaire, brumeux, et à bien des égards, silencieux.

Si l’écrivain cherche au fond de lui, ce qu’il fait de la même manière que d’autres respirent, à tel point que, souvent, il se perd, en lui-même tout autant que dans les rues de cette Vienne dans laquelle il vit pourtant depuis tant d’années, s’il cherche au fond de lui, il réalise qu’il ne peut pas se faire aimer, car l’amour qu’il porte aux autres, il s’applique à le faire échouer dans son accomplissement : il met des bâtons dans ses roues pour qu’il devienne impossible : ainsi prend-il plaisir, un plaisir qui joue avec le désespoir, de se sentir délaissé, esseulé, sans refuge : exilé. C’est plus qu’une condition de travail, car à bien des égards être écrivain est plus qu’un travail : c’est un mode d’être dans lequel rester à l’écart, vagabonder en marge, approcher le vide, est un principe de vie : se vouloir marginalisé, c’est : ne pas accepter la réalité. Non pas la nier, mais s’obliger à la voir par le prisme de l’art ; faire en sorte de la rehausser par l’art. Et entre l’amour pour les gens (imaginés) et la peur de ces gens (réels), il n’y a qu’un fil, sur lequel chancelle l’écrivain. Un jour, peut-être, il tombera. Analogue à tous les écrivains qui sont tombés avant lui et à tous ceux qui tomberont après lui. Aussi solitaires qu’ils demeurent, aussi taciturnes qu’ils soient, aussi étrangers qu’ils restent l’un vis-à-vis de l’autre, ce qui lie malgré eux les écrivains, les vrais, c’est une communauté de destins à travers le temps et l’espace : des amitiés stellaires, créées à travers la lecture des livres.
à suivre

 


BIO

Né en 1979, Aiat Fayez suit des études de philosophie à Paris. Il quitte la France en 2010, vit à Berlin, Oxford, puis Vienne, où il se consacre à l’écriture. Il a écrit à ce jour trois romans publiés aux éditions P.O.L et dix pièces de théâtre publiées aux éditions de L’Arche. Il a été finaliste du Grand Prix de littérature dramatique en 2016 et a reçu cette même année le Prix Scenic Youth. En 2018, le ministère de la Culture lui a décerné les insignes de chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Romans : 2009 : Cycle des manières de mourir, éditions P.O.L, 2012 : Terre vaine, éditions P.O.L, 2014 : Un autre, éditions P.O.L
Pièces de théâtre : 2011 : Les Corps étrangers, L’Arche Éditeur, 2015 : La Baraque, L’Arche Éditeur, 2016 : De plus belles terres / Angleterre, Angleterre, L’Arche Éditeur, 2018 : Place des Minorités / Le Monologue de l’exil, L’Arche Éditeur. Chez L’Arche Agence : 2013 : Perceptions 2013 : Naissance d’un pays 2015 : L’Éveil du printemps 2016 : La Valise 2019 : Un pays dans le ciel 

Peter Bosch | Café Steinbock, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Peter Bosch | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

L’homme dans le miroir
ne sait pas encore
que c’est la dernière fois
qu’il est ainsi debout,
adossé
au temps
achevant
parachevant
tournant la page.
Mais sera-t-il
encore à moi ?

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Peter Bosch : Raconter des histoires qui se situent quelque part entre réalité et fiction. J’aime être sur le fil du rasoir où les deux se mélangent.

Que représentent les cafés pour toi ?
PB : Je ne suis pas un poète des cafés, j’écris le plus souvent chez moi. Dans les cafés, je fais souvent des blind dates.

Pourquoi as-tu choisi le café Steinbock ?
PB : Parce que j’ai eu des rendez-vous là-bas avec des femmes qui étaient capricornes (NdT : en allemand, le nom du café signifie notamment capricorne). Le café a cependant fermé il y a peu de temps. Je n’ai pas dû y aller assez souvent pour mes rendez-vous. Et maintenant cela va devenir plus difficile : je ne connais pas d’autres cafés à Vienne qui tirent leur nom d’un signe du zodiaque. Je vais sûrement finir célibataire.

Que fais-tu quand tu ne vas pas dans un café ?
PB : Des films, de la photo, procrastiner.

 

BIO

Né en 1957 à Vienne, c’est aussi là que Peter Bosch vit et travaille. Sédentaire. Enfant du miracle économique.
Travaille comme programmeur, auteur, photographe et réalisateur.
A publié divers romans et récits.
Expositions de photographies et producteur chez Okto.tv.

Harald Jöllinger | Café Votiv, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Harald Jöllinger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Les cafés, je sais pas trop. En fait, je n’aime pas les cafés. Le café oui, ça j’aime bien. Sans lui, je ne mettrais pas un pied dehors. Mais un seul par jour. Et uniquement le matin. Pas plus. Sinon je n’arrive pas à dormir.
Je n’ai rien contre les maisons non plus. J’habite aussi dans une maison. En fait non, dans un appartement. Qui est dans une maison. Mais les cafés…
Les cafés, je les fréquente … depuis que j’ai commencé à écrire. Je ne sais pas pourquoi. L’écriture, c’est une activité assez fade. Mais peut-être est-ce à cause du mug offert par ma grand-mère. Dessus on pouvait lire : « Mon dieu, que serait la vie sans café ? » C’est ainsi que tout a commencé entre le café et moi. Comme entre la poésie et moi. Je voulais devenir poète et je me suis donc lancé dans l’écriture. Mais peut-être que je n’ai commencé à griffonner que plus tard. Comme m’a dit un jour mon oncle : « Dans ta tête, ça ne tourne pas rond , t’es qu’un gamin, un p’tit con ». Il n’est plus de ce monde, l’oncle. Mais c’est là que j’ai commencé à écrire des poèmes. Avec des rimes et tout ça. Puis des limericks. Puis des nouvelles.
Et que font ces imbéciles de revues littéraires à qui j’ai envoyé mes textes ? Au lieu de dire : « C’est nul, on ne prend pas ça », ils publient. Sans blague. Car depuis, je suis un auteur. Et chaque auteur a son café dans lequel il écrit. Plus personne n’écrit à la maison à son bureau. Non, on écrit dans les cafés. C’est comme ça. C’est un peu cliché et je n’aime pas les clichés. Mais il faut quand même s’y tenir.
Je suis donc souvent dans un café, sans but, et j’écris quelque chose. Mais cela ne me procure aucun plaisir. Ni celui d’écrire, ni celui d’être dans un café.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Harald Jöllinger : Comme on dit chez nous. La littérature, … la littérature. Elle ne m’est pas indifférente.

Que représentent les cafés pour toi ?
HJ : Peu. Si cela ne tenait qu’à moi, on pourrait transformer tous les cafés en Heuriger ou bistrots. On pourrait éventuellement en laisser un ouvert, par nostalgie. Pour que les Japonais aient quelque chose à visiter. Et le Café Votiv doit rester. C’est le seul qui ne nous ait pas chassé avec nos sessions d’écriture.

Pourquoi as tu choisi le café Votiv ?
HJ : Et bien justement à cause de nos sessions d’écriture. Une fois par mois, on se réunit là-bas. Niveau très élevé. Beaucoup aimeraient en faire partie, mais nous ne prenons pas de nouveaux écrivaillons (ou écrivaillonnes) pour le moment.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
HJ : Je m’assieds sur un banc dans un parc et je regarde autour de moi. Ca ne se fait plus. Manger, boire, râler, bougonner, ça les Viennois savent faire. Mais juste rester assis et regarder en l’air… C’est en voie de disparition. Parce que tout le monde ne fait que regarder son portable. Même dans un café. Regarder plus en l’air, ce serait vraiment important.

 

BIO

Né en 1973 à Mödling, Harald Jöllinger vit à Maira Enzersdorf. Il aime l’absurde, la poésie empreinte d’humour noir et la prose courte. Il a suivi les cours de la Celler Schule en 2007 et a remporté le Prix Irseer Pegasus en 2013. En 2016 , il suit le cursus de la Leondinger Akademie für Literatur. Au printemps 2019 est paru aux éditions Kremayr & Scheriau « Marillen und Sauerkraut ».

Romina Pleschko | Café Jelinek, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Romina Pleschko | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

J’ai déjà vu assez de cadavres d’oiseaux, dans le passé, j’aimais bien récupérer les bébés oiseaux dans leur nid et les élever seule courageusement. Ils sont tous morts, ils étaient encore transparents, on pouvait même voir leur digestion à travers leur corps chétif rose. Honteuse, j’ai arrêté tous mes efforts pour être une bonne maman oiseau, et n’ai jamais raconté à personne qu’ils n’étaient pas tombés du nid, mais que c’était moi qui les avais conduits à la mort.

Pendant des années, j’ai attendu de voir si j’allais devenir une meurtrière en série, mais pour ce pan de ma personnalité je peux vous rassurer Docteur. C’est juste que ce halo de dépérissement ne m’a jamais vraiment quittée, comme vous pouvez le constater.

(Extrait de „Kurzprosa“, 2017)

 


Interview de l’auteure

Pourquoi écris-tu ?
Romina Pleschko : Aucune idée. Il y a probablement un peu de toutes les raisons qui poussent quelqu’un à écrire, à des doses variées.
C’est à l’écrit que je m’exprime le mieux, c’est aussi une sorte de pression, de tout convertir en lettres. Je suis d’avis, naïf, qu’il n’y a rien qu’on ne puisse décrire. Tout est une question de lettres.

Pourquoi vas-tu au café ?
RP : En fait, je ne vais au café que pour y rencontrer des gens ou pour y boire un café, très rarement pour y écrire. J’ai besoin de calme pour travailler. Mais comme je suis très dépendante de la caféine et que je connais plein de gens sympas, on peut me trouver souvent au café.

Pourquoi as-tu choisi le Café Jelinek ?
RP : Parce que j’habite au coin et qu’en plus de l’excellent café, on y trouve aussi un poêle à bois. J’aime ces vieux poêles et à chaque fois, je rêve de l’emporter chez moi.

Catrin M. Hassa | Café Museum, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte :  Catrin M. Hassa | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Postphilofétichisme sapiosexuel ubiquitaire

Solitude apprêtée
& le regard qui
trouve place dans le moindre recoin
utilise chaque lambeau de notre corps
[& l’intelligence somatique
de la peau de lait ignorant la procrastination]

(extrait de “in der herztaille”, Löcker, printemps 2018)

 


Interview de l’auteure

Pourquoi écris-tu ?
Catrin M. Hassa : Une sorte de besoin irrépressible en moi ? « La littérature est une pelle avec laquelle je me replante » (je ne sais plus trop si c’est une citation de Peter Bichsel ou de Martin Walser). Bien entendu, il ne s’agit pas (et cela ne devrait jamais être le cas) de « tourner autour de son nombril », mais une vie sans cette pelle ne me semblerait pas désirable. C’est une sorte de concrétion interne : tu vis des choses et certaines expériences se déposent en toi, s’accrochent et se transforment… et peut-être aident à toute petite échelle à dépoussiérer l’image de la poésie.

Pourquoi vas-tu au café ?
C.M.H : J’en ai besoin en tant que bureau extérieur. Je travaille essentiellement dans les cafés, c’est ce que j’ai constaté dernièrement. J’ai visiblement besoin de ce décor qui permet de vivre et d’être assaillie de sentiments suscités par des images ou des mots, de se laisser impressionner par des sons, des bruits de fond, ou des impressions mises en évidence dans un endroit public, quand on pense à quel point les gens se comportent comme dans leur vie privée. Attablé au café, on peut être dans son coin ou sur scène. Et c’est que j’apprécie particulièrement.

Pourquoi as-tu choisi le CaféMuseum ?
C.M.H : J’aime beaucoup Loos. Mais j’aime aussi les surnoms du Museum : ” Bar des sécessionnistes” ou “Café du nihilisme”.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
C.M.H : Hummm, alors je passe du temps avec des gens qui me sont chers, je vis de nouvelles expériences, je bouge un peu plus que d’habitude ou je recharge complètement mes batteries en dormant beaucoup.