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Barbara Rieger | Wirr, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger extrait de Das Natürlichste der Welt  | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet
(Parution en août 2021 dans l’anthologie Mutter werden. Mutter sein, Leykam)

 

Nous basculerons tout de suite ENTIEREMENT dans le rôle de la mère, ou nous y entrerons lentement, ou bien nous aurons toujours du mal à l’accepter, nous les  EGOISTES, nous garderons nos pensées secrètes et nous désespérerons parce que jamais, presque jamais, plus jamais, de nouveau dans dix, vingt ans, nous ne pourrons terminer calmement quelque chose, du moins tant que nous allaiterons, UNE SYMBIOSE, nous a-t-on dit, nous serons à la recherche d’autres mères, nous nous lierons alors d’amitié évidemment ! surtout avec d’autres mères, tout tournera alors vraiment ? autour de la maternité et des bébés. Nous verrons partout des femmes avec des poussettes, des hommes avec des écharpes porte-bébé, nous comparerons notre poussette avec les autres poussettes, nous comparerons notre bébé avec les autres, déjà si grand !, tout comme à l’époque notre ventre, si petit ! nous ne verrons plus que de jeunes parents partout, mais nous n’apercevrons jamais, vraiment jamais, une autre mère qui allaite en public, sur aucun banc de parc, dans aucun café, aucun restaurant, dans aucune voiture garée, nous chercherons des recoins où il n’y a pas de courant d’air (l’infection du sein !), nous chercherons des recoins où l’on ne nous voit pas (la chose la plus naturelle au monde), nous entendrons : nous pourrions mettre un linge sur le bébé et notre sein, je dis (j’exagère à peine) : avec la naissance, j’ai perdu toute notion de honte.

 


BIO

Barbara Rieger est, avec Alain Barbero, fondatrice et rédactrice en chef de cafe.entropy.at. Jusqu’à présent, elle a publié chez Kremayr & Scheriau  deux romans Bis ans Ende, Marie, 2018 et Friss oder stirb, 2020, ainsi que l’ouvrage collaboratif Reigen Reloaded, 2021. En août 2021, les éditions Leykam publieront l’anthologie Mutter werden. Mutter sein.
barbara-rieger.at

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Raoul Eisele | Café Weingartner, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Raoul Eisele | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Ne regarde pas le fond, porte ton regard vers moi

un lit de coquillages une ruche
d’un océan bourdonnant et vrombissant –
chants capturés des baleines à bosse
sombres, comme ils retentissent
pleins de promesses, un aperçu
venant des fonds, à bout de souffle
et par trop merveilleux, dans les confins
de ma chambre, de mon
appartement, il en résonne
comme un port des nuits grecques, qui
parfois si chuchoté, si susurré
au creux de l’oreille, Ondine

 

Pour Charlotte

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Raoul Eisele : La littérature est une langue et la langue est tout ce que l’homme a toujours connu et expérimenté. Ainsi, tout ce qui est écrit est un élément nécessaire de la (sur)vie humaine – sans cela, nous n’aurions rien pour nous orienter, rien pour savoir, qu’est-ce qui s’est passé, où et quand, nous ne saurions rien de notre passé, de nous-mêmes. Ce sont des histoires, des poèmes et des écrits que nous utilisons pour recréer un monde passé, pour exprimer des sentiments, pour les revivre et en tirer des leçons. La littérature est donc une mise en scène et un essai, une mise en évidence et une manière d’attirer l’attention sur les griefs, ainsi qu’une exploration de son espace intérieur pour mieux se comprendre soi-même et son environnement.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
RE : Pendant longtemps, les cafés ont été pour moi un espace de développement, de tranquillité et en même temps d’activité, comme une balade, où l’on voit les gens aller et venir, où l’on peut échanger des idées. Depuis, les cafés ont perdu une partie de leur importance pour moi – aujourd’hui, ils sont beaucoup moins un lieu de travail ou d’inspiration pour moi.

Pourquoi as-tu choisi le café Weingartner ?
RE : C’est l’un des premiers cafés que j’ai connu avant ma période viennoise – c’est donc quelque part le début de mon amour pour les cafés.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
RE : Toutes sortes d’activités avec des gens qui me sont chers, mais aussi beaucoup de choses pour moi comme lire, écrire, travailler au théâtre, dans la mesure du possible en cette période.

 

BIO

Raoul Eisele est né en 1991 et vit à Vienne. Il a étudié la littérature allemande et comparative. En 2017, il a débuté avec son recueil de poésie « morgen glätten wir träume » (Graz : Edition Yara). En 2021, son recueil de poésie « einmal hatte wir schwarze Löcher gezählt » sera publié (Berlin : Schiler&Mücke).
En 2019, il a reçu plusieurs prix et en 2020 la bourse « Startstipendium für Literatur » de la ville de Vienne. Il a également été admis dans la résidence d’artistes de Salzbourg (Salzburger Künstlerhaus). À l’automne 2021, il sera Stadtschreiber à Stuttgart (chroniqueur de la ville de Stuttgart). Depuis 2020, il est, avec Martin Peichl, co-fondateur de la série de lectures « Mondmeer & Marguérite ».

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Katherina Braschel | Café Anno, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Katherina Braschel | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

comment : enfoncer les ongles dans le vernis du bois, les retirer, les faire crisser, mais l’intérieur, il doit rester un intérieur, dans le cadre, si elle veut parler, non crier, non hurler, quand elle veut s’extraire de la peau, mais seulement de sa propre peau, ou bien : l’écharde, enfoncée sous la peau, les ongles, incrustés en soi, s’arrimer, semer des spores, sous-cutanées, qui se transformeront en arbre, peut-être en forêt, en bois de chauffage, ça flambe
elle : une colonne sertie, elle respire, la table, elle vacille, la bière, elle goutte, elle : une colonne incrustée tout autour, la chaise, elle vacille, le cendrier, il tombe, dans les têtes, dans les mots, provoque des déchirures, une écorchure sur ses paumes, le verre, la fraîcheur en elle, aucun résidu de fibre,
seulement des fractures nettes

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Katherina Braschel : Peut-être aussi : la recherche d’une réponse à cette question qui ne soit pas ringarde. Ou ringarde dans le bon sens du terme ? Dans tous les cas, une recherche, une (auto)exposition, un chez-soi (compliqué), un refuge, une caresse, une gifle. Et le pouvoir.

Quelle signification les cafés ont-ils pour toi ?
KB : J’apprécie les cafés surtout comme des endroits où l’on peut disparaître sans disparaître. Et j’en ai besoin pour pouvoir écrire.
Dans un vrai café, je n’ai pas besoin de me boucher les oreilles pour accéder à la langue, à l’écriture, car ce certain mélange de silence, de voix et de bruits de vaisselle le fait pour moi.
Bien sûr, il faut pouvoir se payer des cafés, et cela ne va pas de soi.

Pourquoi as-tu choisi le Café Anno ?
KB : Parce que je viens ici en général une fois par semaine, puisque je suis co-organisatrice de deux séries de lectures. Parce que la littérature trouve ici un espace facilement accessible et je pense que c’est extrêmement important. Le Café Anno est tout simplement un endroit où je peux être, et ce depuis longtemps, où je me sens à l’aise et où je sais qu’il y a des stylos et des feuilles derrière le bar, au cas où je n’aurais pas de carnet sur moi.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
KB : En ce moment, je pense aux cafés et ils me manquent beaucoup. Je ne peux presque pas écrire à la maison et je remarque à quel point cela me mine.
Autrement : travailler, lire, passer du temps avec des personnes adorables, s’emporter et regarder des vidéos en ligne de cargos.

 

BIO

Élevée à Salzbourg, Disneyland baroque, Katherina Braschel vit et travaille à Vienne depuis 2011, où elle a également étudié le théâtre, le cinéma et les médias. Elle écrit principalement de la prose. Elle a déjà reçu à ce titre divers prix et bourses, notamment le Rauriser Förderungspreis et le Wortmeldungen Förderpreis de la Fondation Crespo de Francfort, tous deux en 2019. Son premier roman “es fehlt viel” a été publié aux Editions Mosaik en 2020.
Elle croit en la solidarité féministe, la bonne bière et le pouvoir délicat de la langue.

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Alexandra Turek | Salettl Pavillon, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Alexandra Turek | Traduction : Alexandra Turek & Sylvie Barbero-Vibet 

 

Le bateau, le bateau (le paquebot) qui chavire. Tandis que les arbres se replient, en plus ils se secouent ce jour là, je discerne le long du chemin – l’été est à sa fin, les hirondelles volent haut – un gant … oh mon capitaine ! je crie ton nom.
Du vert à perte de vue nous attend là-haut.(montons, allez, on avance) Plus loin, devant la porte du cimetière, je les aperçois, debout, tous vêtus de noir. Ton manteau dans le vent, enfin vint la pluie, elle tombait doucement sur le toit couvert de cuivre. Les images unes à unes d’un calendrier, et ton petit nom me revient. Nous jouions à cache-cache. Il était facile de s’échapper. (un regard, un seul pas, et la porte du jardin s’ouvrit) Nous étions blottis dans le silence au fond d’une cabane, nos cahiers sur nos genoux. Et nous nagions ensemble dans le lac froid, te souviens-tu ? Sérénade. Regarde. La cuillère devant la bouche, le geste simple d’un enfant. Et les vieux qui lèchent les cuillères d´argent. Et les cailloux, non, les galets blancs dans nos souliers. Tandis que nous mangions la « Frittatensuppe » ­tout en dansant – là-haut, à la périphérie de la ville, sur le pont du navire. Et l’équipe qui peu à peu se réunit pour frotter le plancher, levez les voiles ! Nos longues après-midi portaient le parfum de l’aventure. Après la tempête : le ciel, une image déchirée. Plus tard, je montais sur le pont, pour observer le spectacle: l’eau jaillissait, les éclairs qui irradient, la barbe de l’empereur sonnait la nuit bleue. Les arbres peuvent-ils encore m’accompagner pour un certain temps ? S’ensuit une question plusieurs fois répétée, urgente comme le besoin d’un enfant : Et après, que ferons-nous après ?

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Alexandra Turek : Tout d’abord, il n’y a pas qu’une seule littérature pour moi, mais plusieurs. Et des multiples formes. Parfois, il est possible d’habiter un espace avec la langue pendant un bref instant, de créer des liens, des relations. La littérature, c’est aussi explorer, découvrir, comme le font les enfants. C’est pourquoi j’aime le concret, les petites choses de la vie de tous les jours. La beauté de la langue se révèle à moi à travers le rythme ; j’ai toujours été attirée par la littérature dont le langage est mélodique et intense, qui vibre, craque, laisse des traces. La littérature française, que j’ai lue dès mon plus jeune âge et pour laquelle j’ai écrit au début, m’a montré combien notre monde est beau. Et puis il y a des poètes aussi merveilleux que François Villon ou Charles Baudelaire ; son regard sur les autres, sur les faibles, la vieillesse, m’a touchée.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
AT : Je vais dans les cafés pour rencontrer des amis. Et bien sûr, j’aime boire du café.

Pourquoi as-tu choisi le  Salettl Pavillon ?
AT : J’y aime l’atmosphère. Il existe ainsi des lieux qui semblent venir d’une autre époque. Il y a beaucoup de verdure tout autour et une belle vue sur une partie de la ville. Dans un coin se trouve un piano noir et chaque dimanche soir, un pianiste y jouait.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
AT : Se lever, travailler, manger, dormir. Lever et coucher de soleil.

 

BIO

Née en 1971 à Vienne, Alexandra Turek est une auteure autrichienne d’origine française. Elle a étudié le journalisme et les sciences de la communication, la politique et le théâtre à l’Université de Vienne. Sa thèse de doctorat porte sur Bernard-Marie Koltès. Assistante et dramaturge au théâtre, elle a également écrit des pièces. En 2015/2016, elle est chargée de cours à l’Institut d’études théâtrales, cinématographiques et médiatiques. Elle a réalisé plusieurs séjours d’études et de travail en France. Elle a notamment participé à Transfer-Théâtral, au festival d’été La mousson d’été (2016). Elle a également remporté en 2015 le Premier Prix des Exil-Literaturpreise. Nombreuses publications de poésie et de courts textes dans des revues littéraires et des anthologies. Dernière publication : flugschrift, n° 32, septembre 2020. Alexandra Turek vit à Vienne.

 

 

 

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Christa Nebenführ | Café Raimann, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Christa Nebenführ | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Premier éloge funèbre

Je ne me trouve pas ici sur scène, mais à une heure amère de ma vie, où il s’agit de trouver les mots justes pour dire adieu à jamais à ses parents.
Mais comment dire au revoir à des personnes qui, à un moment donné, ont pris le mauvais chemin et n’ont pu jamais être convaincues de faire demi-tour ? Qui se trouvaient dans une impasse parce que la haie le long du passage dans lequel ils s’étaient nichés pendant des décennies était devenue impénétrable. Mission que nous avons laissé inachevée, de peur de nous retrouver nous-mêmes pris comme de malheureux princes dans les ronces dont on ne peut ni revenir en arrière ni aller de l’avant ?

J’ai regardé les visages des parents âgés dans l’assemblée et je devais faire un effort pour reconnaitre ceux que j’avais connus plus jeunes lorsque je jouais avec eux, enfant. Nous avions choisi une cérémonie sans prêtre. Et même si ma grand-mère sanglotait sans retenue dans son fauteuil roulant, je ne craignais aucun reproche. Aucune main n’est sortie du cercueil, aucun souffle d’air n’est passé. Rarement l’assemblée aura été si petite et la profusion de gerbes si grande. Les iris et les roses, tissés par centaines en couronnes, et parce qu’ils ne pouvaient avoir d’autres prétentions, embaumaient impassiblement.

Si le téléphone sonne, je ne décrocherai pas.
Ce sera ma mère.
Que fais-tu en ce moment ?
J’étais aux toilettes. Je regarde la télévision. Je suis occupée.
A quoi ?
J’écris.
Quoi ?
Ton éloge funèbre, Mère.

A l’heure amère qui sera, qui a été, qui n’a ni début ni fin, je me trouve face au choix entre le deuil de tout ce que j’aurais dû faire et le soulagement que personne ne me reproche de ne pas l’avoir fait.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Christa Nebenführ : Le contraire de l’évasion. La tentative d’exprimer et/ou d’entrevoir l’inexprimable. La tentative de refléter et/ou d’attraper des éclats de la contingence et la complexité du perceptible. La tentative d’être impliqué dans la création et l’élucidation d’un mystère. La tentative d’établir des liens. La tentative de comprendre.

Que signifient les cafés pour toi ?
CN : La signification était d’ordre social, ce qui est apparu brusquement au début des années 1970, et qui a décliné depuis. 

Pourquoi as-tu choisi le Café Raimann ?
CN : Parce que pendant mes années de lycée, j’y traînais avec mes camarades de classe, je jouais au billard, je bavardais, je flirtais, je pestais contre le serveur et les toasts brûlés, et je prenais des cours de rattrapage en mathématiques avec un copain d’école.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
CN : Ohhh … Je passe beaucoup de temps à rêvasser et à réfléchir. Je crée des émissions de radio qui répondent à mon besoin d’éclairer et me permettent de gagner ma vie. Et depuis 2008, j’écris un roman tentaculaire que j’ai annoncé dans mon journal intime en 1973 et sur Radio U8, l’émission des étudiants, en 1986. Je lutte courageusement (enfin, pas toujours) pour faire les courses, cuisiner, ranger, calculer au quotidien. J’essaie d’éviter toute intrusion. De temps en temps, je m’impose. Imposer inspire, repousser épuise. Parfois, je suis amoureuse.

 

BIO

Christa Nebenführ est née à Vienne. Actrice notamment dans les théâtres des Länder allemands, elle a étudié la philosophie à Vienne et à Stony Brook (États-Unis). Diplômée en 1996. Poésie (notamment Podium Portrait 2020, Inzwischen der Zeit, Deuticke 1997, Erst bin ich laut, Grasl 1995), roman (Blutsbrüderinnen, Milena 2006), publications scientifiques (notamment Sexualität zwischen Liebe und Gewalt, Milena 1997), émissions radio pour Ö1, essais, éditrice d’anthologies (notamment Länderheft Kroatien des Podium), direction d’ateliers d’écriture, organisation de la série de lectures d’été au Café Prückel de 2003 à 2018. 

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Raoul Eisele | Café Weingartner, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Raoul Eisele | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

dans le café, tu décris ton idée de l’amour, dis ne m’oublie pas*

tu parles du rythme du cadran, de la
tonalité et de cet écouteur qu’encore et encore
tu raccroches alors que tu tentais de trouver le courage
d’appeler ; tu as laissé sonner une fois, deux fois,
et tu as raccroché, tu as posé encore et
encore tes doigts sur les chiffres, sur
ce petit cadran, que tu as tourné jusqu’à la butée
et relâché, léger grésillement dans la ligne puis tonalité
et tu raccrochais encore, puis tu as saisi de nouveau l’écouteur
et nous lisions sur le mur du café Telefon, nous
ouvrions la porte vers un autre temps, vers un autre
monde, mettions le récepteur contre notre oreille,
tenions le récepteur qui ne nous ne raconte plus
d’histoires, il reste muet, pas de son, pas de connexion
au bout du fil, pas de voix, pas
de mot de sa beauté, que l’on souhaiterait
certains jours, que l’on souhaiterait certaines fois ;
comme on aimerait l’entendre, ce
premier amour, cette première fois où l’on est amoureux et
ce picotement dans le ventre, tu parles de bruissement des
papillons, tu parles de papillons*, tu parles de
coup de foudre* et je pense à
mon premier amour, celui qui reste à jamais dans ton cœur
qui y laisse pour toujours comme un nœud, ou
ce premier baiser, ce contact presque enfantin de lèvres à
lèvres, sans y avoir jamais réfléchi,
et plus tard, après avoir pris un café ensemble,
une bière, on demande, lorsque l’inhibition
est surmontée, que la nervosité est passée
au second plan et qu’après avoir regardé droit dans les yeux
tu ne détournes pas immédiatement le regard
vers les murs, les sols du café,
lorsque les pieds se frôlent sous la table
et qu’on retrouve ce sentiment,
ce sourire, ce tressaillement des doigts sur le cadran
lorsqu’on tentait de trouver le courage de lui dire
qu’on l’aimait, qu’on aimerait bien la rencontrer,
et qu’on raccrochait une nouvelle fois, qu’on reprenait bien trop souvent
l’écouteur dans la main, sans jamais rien dire, sans dire : je suis amoureux.

 

*en français dans le texte


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Raoul Eisele : La littérature est une langue et la langue est tout ce que l’homme a toujours connu et expérimenté. Ainsi, tout ce qui est écrit est un élément nécessaire de la (sur)vie humaine – sans cela, nous n’aurions rien pour nous orienter, rien pour savoir, qu’est-ce qui s’est passé, où et quand, nous ne saurions rien de notre passé, de nous-mêmes. Ce sont des histoires, des poèmes et des écrits que nous utilisons pour recréer un monde passé, pour exprimer des sentiments, pour les revivre et en tirer des leçons. La littérature est donc une mise en scène et un essai, une mise en évidence et une manière d’attirer l’attention sur les griefs, ainsi qu’une exploration de son espace intérieur pour mieux se comprendre soi-même et son environnement.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
RE : Pendant longtemps, les cafés ont été pour moi un espace de développement, de tranquillité et en même temps d’activité, comme une balade, où l’on voit les gens aller et venir, où l’on peut échanger des idées. Depuis, les cafés ont perdu une partie de leur importance pour moi – aujourd’hui, ils sont beaucoup moins un lieu de travail ou d’inspiration pour moi.

Pourquoi as-tu choisi le café Weingartner ?
RE : C’est l’un des premiers cafés que j’ai connu avant ma période viennoise – c’est donc quelque part le début de mon amour pour les cafés.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
RE : Toutes sortes d’activités avec des gens qui me sont chers, mais aussi beaucoup de choses pour moi comme lire, écrire, travailler au théâtre, dans la mesure du possible en cette période.

 

BIO

Raoul Eisele est né en 1991 et vit à Vienne. Il a étudié la littérature allemande et comparative. En 2017, il a débuté avec son recueil de poésie « morgen glätten wir träume » (Graz : Edition Yara). En 2021, son recueil de poésie « einmal hatte wir schwarze Löcher gezählt » sera publié (Berlin : Schiler&Mücke).
En 2019, il a reçu plusieurs prix et en 2020 la bourse « Startstipendium für Literatur » de la ville de Vienne. Il a également été admis dans la résidence d’artistes de Salzbourg (Salzburger Künstlerhaus). À l’automne 2021, il sera Stadtschreiber à Stuttgart (chroniqueur de la ville de Stuttgart). Depuis 2020, il est, avec Martin Peichl, co-fondateur de la série de lectures « Mondmeer & Marguérite ».

 

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Regina Appel | Kaffee Alt Wien, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Regina Appel | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Le café n’a pas de mission. Il ne doit pas briller. Il ne s’impose pas. Il ne veut rien refourguer. Le café est une institution. C’est ce qui fait son succès. On y pénètre empli d’humilité en espérant être accepté.

C’est un espace toujours prêt à nous accueillir. On pense pouvoir le maîtriser. Mais c’est plutôt lui qui donne le ton et nous façonne.

Dans le café préféré, le temps n’a pas d’importance. Les années passent, les clients restent. Un bon café ne change pas. Et pourtant chaque visite est unique.

Il existe deux types de visiteurs dans les cafés. Certains rentrent chez eux et sont attendus, d’autres pas. Dans le café, tous sont sur le même pied d’égalité. Car là-bas règne la loi des frontières silencieuses. On ne crie pas « Hé ! » par-dessus les tables. Il faut une raison pour apostropher quelqu’un. C’est ça qui leur donne un côté cosy.

Le café retient nos pensées. Nous les accrochons à des cintres, les collons aux revers des sous-bocks, les étalons sur les tables en verre. Et lors de notre prochaine visite, elles réapparaissent, nous attendaient. Je cache certaines pensées avec plus de soin. Sur la face intérieure du comptoir du bar ou sous une pile de cartes du menu. Alors que d’autres, je les jette sur le sol, attendant que quelqu’un marche dessus et les emporte en ville.

Tout le monde a son café préféré. Celui qui lui sied parfaitement. Comme un bon soulier. Il faut le façonner. Au début, il serre un peu, puis il finit par nous aller et on aimerait ne plus jamais le quitter. Il ne s’abime pas. Il ne devient jamais trop petit. Ou un jour peut-être que si ?

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Regina Appel : Elle nous offre plus de connaissances que d’informations.

Que représentent les cafés pour toi ?
RA : La possibilité d’atténuer l’anonymat dans une ville et de se sentir partie intégrante d’une structure sociale.

Pourquoi avoir choisi le café Alt Wien ?
RA : Cela fait plus de 10 ans que j’ai mes habitudes dans ce café. J’y ai d’abord étudié, puis travaillé. Maintenant je viens pour y écrire.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
RA : Beaucoup de choses. Je ne passe pas tant de temps dans les cafés.

 

BIO

Regina Appel est née en 1987 dans le nord du Waldviertel et vit à Vienne. Elle a étudié l’informatique en lien avec les médias à l’Université technique de Vienne. Elle travaille comme webdesigner et écrit depuis 2018 des nouvelles. Diverses publications dans des revues littéraires et anthologies. Elle travaille actuellement sur son premier roman.

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Daniel Wisser | Café Wortner, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Daniel Wisser | Traduction : Georg Renöckl

À l’époque où les Salzstangerl[1] sans sel n’existaient pas encore, l’instituteur Mercier, qui enseignait aux classes de CP et de CE1, enlevait pendant la récréation le sel des Salzstangerl des élèves qui le lui demandaient, en frottant le pain contre la poignée de la porte du gymnase. Ceci faisant, il demanda un jour à une élève qui avait un œil au beurre noir comment c’était arrivé. Pendant le cours de religion, répondit l’élève, qui prit son pain et partit en courant. L’instituteur Mercier décida de ne pas laisser passer l’incident. Il raconta à Madame la proviseure Pichon avoir entendu à plusieurs reprises que le curé Reynaud, qui enseignait la religion à l’école primaire, levait la main sur les élèves. Il était convaincu qu’il fallait aussi faire comprendre à Monsieur le curé que le châtiment corporel était dépassé, expliqua Mercier. Madame la proviseure secoua la tête. « C’est sans doute votre opinion personnelle », répondit-elle. Et ajouta : « C’est d’ailleurs aussi mon opinion personnelle, mais elle ne s’est pour l’instant pas encore imposée. » Deux jours plus tard, la mère de la fille à l’œil au beurre noir vint voir l’instituteur Mercier en cherchant sa fille à l’école. Elle lui adressa un regard plein de reproches, lui dit que ses deux fils étaient enfants de chœur et qu’elle ne voulait pas de problèmes avec le curé. L’instituteur Mercier ne devait plus se mêler du cours de religion de sa fille et laisser ses Salzstangerl tranquille.

[1] Petit pain de forme allongée, saupoudré de gros sel et de carvi.

 


BIO

Daniel Wisser est né en 1971 à Klagenfurt, vit depuis 1989 à Vienne. En 2003 est paru son premier roman Dopplergasse acht. Depuis, il a publié 5 romans et une collection de textes en 2019 sous le titre Unter dem Fußboden, qui s’agrandit au fil du temps. Pour son roman Königin der Berge (2018), il a reçu le Prix littéraire autrichien Österreichischer Buchpreis et le Prix Johann-Beer. En 2021 paraîtra son nouveau roman Wir bleiben noch. Site web : www.danielwisser.net

 

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Daniel Wisser | Café Wortner, Vienne

Photo : Alain Barbero, du livre « Kinder der Poesie » (Kremayr & Scheriau, 2019) | Texte : Daniel Wisser | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Énumération

« Il y a quatre choses, que nous devons dorénavant respecter », dit Mme  Lessigang, directrice de département, au directeur Dr Vegh juste au moment où le jeune gestionnaire Spring les croisa dans le couloir du bâtiment administratif. Spring, qui connaissait bien la directrice et ses énumérations sans fin, était soulagé de ne pas être l’interlocuteur de Mme Lessigang et accéléra le pas. « Tout d’abord… », continua la directrice. Spring ne savait que trop bien ce qui allait suivre : l’énumération ne dépassera jamais le premier point, car ce dernier serait lui-même divisé en quatre sous-points, qui ne seront jamais tous évoqués, car le premier des sous-points serait lui-même de nouveau divisé en quatre sous-points, et ainsi de suite. Lorsque Spring considéra qu’il était à une distance suffisante de Mme Lessigang, il s’approcha de la fenêtre donnant sur la cour intérieure et vit que le grand cerisier avait déjà commencé, mi-mars, sa floraison. « Il existe quatre saisons, qui sont belles », se dit Spring, « mais tous ne raffolent que du printemps ».

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Daniel Wisser :
a) Elle est (devenue) mon métier, et jusqu’à présent, c’était un combat de 15 ans. Je fais donc comme la plupart et je me bats contre la peur d’être relégué.
b) La littérature est la seule chose qu’il nous reste pour décrire de nos jours la réalité. Toutes les autres options, en particulier le journalisme, ont été achetées par le capitalisme et ne représentent plus des sources d’information mais sont des outils de propagande.
c) Elle m’entoure depuis que je sais lire avec des textes que j’essaie de me rappeler, pour que je trouve quelque chose à dire à propos de sujets qui ne m’inspirent pas.

Que représentent les cafés pour toi ?
DW: Je préfère aller dans des cafés qui ne sont pas tendance, là où on peut s’asseoir dans un coin et écrire sans se faire remarquer. Je n’écris pas mes propres textes, mais simplement les conversations ou des extraits de ce que j’entends.

Pourquoi as-tu choisi le café Wortner ?
DW: Je l’aime bien parce qu’il n’est pas prétentieux. Il ne cherche ni à être moderne, ni rétro. Il est juste tel qu’il est. Et ça, c’est unique dans le 4ème arrondissement.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
DW: J’écris à mon bureau, je me promène dans les rues et chemins et je dors dans un lit. Ma vie est donc peu remarquable.

 

BIO

Daniel Wisser est né en 1971 à Klagenfurt, vit depuis 1989 à Vienne. En 2003 est paru son premier roman Dopplergasse acht. Depuis, il a publié 5 romans et une collection de textes en 2019 sous le titre Unter dem Fußboden, qui s’agrandit au fil du temps. Pour son roman Königin der Berge (2018), il a reçu le Prix littéraire autrichien Österreichischer Buchpreis et le Prix Johann-Beer. En 2021 paraîtra son nouveau roman Wir bleiben noch. Site web : www.danielwisser.net

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Petra Sturm | Velobis, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Petra Sturm | Traduction : Georg Renöckl

 

Je le dis hardiment, écrire et faire du vélo forment un tout. Car les expériences sont intimes, intenses et corporelles, et les synapses s’embrasent au rythme des coups de pédales. Une fois dans le flux, la perception du monde prend de la vitesse. Les roues, les touches, les crayons et les pédales sont des vecteurs de transmission.

Effectivement, beaucoup d’idées me viennent en pédalant. Y aurait-il un endroit plus beau pour les collecter qu’un bar qui abrite également des vélos ? Il faut un vélo-café dans chaque ville, toujours !

Un endroit où randonneuses et randonneurs se rencontrent et se saluent amicalement d’un signe de tête. Où cosmopolitisme et complicité transforment le lieu en un espace cordial.

Peut-être que je suis seulement vieux jeu. Quand je ne râle pas, je trouve poétique que les gens se croisent sur la piste cyclable, leurs regards se rencontrent un court instant, ils gardent quelque chose l’un de l’autre, furtivement, mais intensément, avant de poursuivre leur route. Vienne n’est pas toujours la ville la plus ouverte, mais une fois en selle elle s’ouvre, de temps à autre, au moins entre cyclistes. Même quand je tombe ou manque d’air, d’autres pédaleurs et pédaleuses vont m’aider à me relever, comme autrefois quand je me suis cassé une dent contre les rails du tram et que j’avais les lèvres en sang.

J’ai ramassé Cenzi dans les archives. Elle me dévisageait depuis une page d’un journal illustré de 1897. Avec un regard timide mais sûre d’elle-même, assise sur un vélo de course, elle m’a immédiatement convaincue que je devais tout savoir d’elle. Quand je descends à vélo la rue Bellaria entre l’Opéra populaire et le Théâtre populaire, j’ai des frissons. Cenzi y est décédée en 1900 lors d’une course de triplettes. Elle est morte jeune, cette grande pionnière du cyclisme, mais avant elle pédalait dans Vienne et allait au vélo-café, même en tant que femme. Je trouve cela admirable. Il faut un vélo-café dans chaque ville, toujours !

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Petra Sturm : Pour moi la littérature, c’est un espace libre. La possibilité de documenter ma perception du monde façon freestyle. Raconter des histoires qui ne me lâchent pas, qui exigent une mise en forme verbale, qui vont du ludique à l’impitoyable.

Que représentent pour toi les cafés ?
PS : Concentration et distraction à la fois. Un endroit où je me sens en confiance, où je peux rencontrer quelqu’un d’autre si je veux, quand je veux, mais où je me suffis aussi à moi-même, tant que je peux observer les autres, lire ou écrire…

Pourquoi as-tu choisi le Velobis ?
PS : Il faut au moins un vélo-café dans chaque ville ! À Vienne il y en a quelques-uns. Après la fermeture du Radlager, j’ai été très contente de découvrir le Velobis. Je n’habite pas dans le coin, mais pour tant de cosmopolitisme et de cordialité, j’accepte de faire le trajet sans problème. Et j’adore son côté francophile.

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
PS : Apprendre et percevoir la vie de beaucoup d’autres manières… dans tous les cas, faire du vélo vaut toujours le coup.

 

BIO

Petra Sturm est auteure, journaliste et historienne du vélo. Publications journalistiques, scientifiques et littéraires dans la presse écrite, revues spécialisées et recueils. Des travaux artistiques à la croisée de la littérature, de l’histoire et de la sociologie culturelle ; de la poésie visuelle et de l’actionnisme scientifique ; des projets intermédias, participatifs et performatifs.