Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Petra Piuk, Café Europa, Wien, Vienne

Petra Piuk | Café Europa, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Petra Piuk | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

et tu danses 

et tu danses de l’impro et du ballet et ta professeure de ballet rit encore et tu danses dans des halls d’usine abandonnés et sur les trams sur le Ring de Vienne tu danses le flamenco sur les tables tu crois que tu danses le flamenco tu danses avec les gens de Broadway sur la ligne 6 et le hip hop sur le podium et dans le film tu danses ivre sur la balustrade avant de basculer dans le vide tu danses sept étages sous terre tu danses avec des personnages de bd à la feria baila ! et tes pieds s’enfoncent dans le sable baila ! baila ! et tu danses dans des forêts éclairées au néon et des policiers vous encerclent parce que vous dansez le sirtaki devant l’opéra et sur la piste de danse tu te fais tabasser et sur la pelouse entre les studios de l’arsenal une amie te montre comment tourner sur la pointe des pieds sans perdre l’équilibre alors qu’elle le perd et tu essaies encore de ne pas perdre l’équilibre tu te zoomes du salon au studio de danse à new york tu te zoomes la nuit dans les clubs les corps en sueur serrés les uns contre les autres tu danses seule dans le café 

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Petra Piuk : Un jeu avec la langue et la forme. Une expérience. Une confrontation avec la réalité. Un rire étouffé. Le doigt dans la plaie. En tout cas : pas un lieu paisible. 

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
PP : J’ai travaillé pendant des années dans des cafés, des bars ou des bars de cinémas. Et même s’il s’agissait toujours de petits boulots, j’adorais travailler derrière le bar. C’est peut-être pour cela que je préfère encore être assise au comptoir. J’y rencontre des gens, lis des journaux, j’écris, fais des projets.

Pourquoi as-tu choisi le Café Europa ?
PP : Autrefois, c’était mon deuxième salon. Je travaillais dans un club tout près et avant d’y aller j’allais à l’Europa, parfois aussi après pour le petit-déjeuner. Et j’y étais aussi les jours de repos. J’y ai écrit, appris, fait la fête. Aujourd’hui je suis bien moins souvent à l’Europa, mais il reste un de mes cafés préférés.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
PP : Écrire à la maison ou dans les trains. Ou danser.

 

BIO

Née en 1975 à Güssing (Autriche), Petra Piuk vit à Vienne. Elle écrit des romans, des textes courts, des livres pour enfants, des scénarios et du théâtre. Elle a reçu de nombreuses récompenses, dont le prix littéraire Wortmeldungen de la fondation Crespo en 2018. Elle a obtenu la bourse Gisela-Scherer en 2020. petrapiuk.at

 

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, MathildeRamadier, Delphine de Stoutz, Würgeengel, Berlin

Tanja Raich | Cafemima, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Tanja Raich, Extrait de Schwerer als das Licht, Éd. Blessing, 2022, parution le 24.8.22 | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

Je me souviens de ce jour-là, il y a bien longtemps déjà. Le matin, il pleuvait sous toutes les formes et dans toutes les couleurs. Des fleurs de naga et d’hibiscus, des orchidées et des amaryllis, une agitation multicolore volant entre les arbres et haut dans le ciel. Je n’avais jamais rien vu de plus beau. Le vent faisait tourbillonner les fleurs au-dessus de la cime des arbres, il les faisait tourbillonner sur toute l’île. Elles volaient dans l’air comme des papillons et retombaient éparpillées sur le sol. Une fleur d’hibiscus m’a frappée au visage, provoquant une douleur lancinante. Et soudain, tout fut nu. Pas de trace de bourgeons, pas de trace de l’après. Et lorsque les fleurs furent desséchées, il ne resta vraiment plus aucune couleur, plus aucun éclat. Tout était devenu terne, brun et gris.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Tanja Raich : La littérature est pour moi la porte d’entrée vers de nouveaux mondes, elle m’ouvre de nouvelles perspectives et expériences, me fait voyager, me fait pénétrer dans des mondes de pensées, me touche et me choque – dans le meilleur des cas, j’en ressors en ayant fait peau neuve : en tant que lectrice et écrivaine. 

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
TR : Je dois faire une distinction entre Vienne et l’Italie. En Italie, ce sont des lieux de rencontre, il s’agit davantage du café en tant que boisson, j’y passe rarement une journée. À Vienne, ils sont en fait un prolongement du salon, même si j’y écris rarement. J’aime le café comme lieu de première rencontre, lorsque je fais la connaissance d’auteurs avec lesquels je souhaite réaliser des livres, par exemple. Parfois, je m’y perds, et cela ne m’arrive qu’à Vienne : on se rencontre pour prendre un Melange et on ressort à deux heures du matin. Pourtant, on n’a pas du tout l’impression d’être à Vienne, peut-être quelque part dans un lieu sans espace ni temps.

Pourquoi as-tu choisi le Cafemima ?
TR : J’adore les marchés et Cafemima est un café de marché, coloré et chaotique. Mon appartement est assez similaire. Beaucoup de plantes et de choses colorées que j’ai ramenées de mes voyages. 

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
TR : Je suis dehors, dans un parc, au Prater, ou je fais du vélo sur l’île du Danube.

 

BIO

Tanja Raich, née en 1986 à Meran (Italie), vit à Vienne en tant que lectrice et auteure. En 2015, elle a initié une nouvelle série littéraire chez Kremayr & Scheriau, axée sur les débuts en langue allemande, où elle a été directrice du programme jusqu’en 2020. Actuellement, elle dirige le programme de littérature et de livres pour enfants chez Leykam Verlag. Son premier roman Jesolo (Blessing 2019) a été nominé pour le prix du livre autrichien Debüt 2019 ainsi que pour le prix littéraire Alpha 2019. Son deuxième roman Schwerer als das Licht sera publié en août 2022 chez Blessing.
tanjaraich.at

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Jana Volkmann, Raphaela Edelbauer, Café Kriemhild, Wien, Vienne

Raphaela Edelbauer & Jana Volkmann | Café Kriemhild, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Raphaela Edelbauer, extrait du roman Die Inkommensurablen (parution 2023) | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

Puis la lumière du soir a surgi, trompeuse, étouffante et soudaine.
Au milieu de l’agitation, le crépuscule nautique avait surpris la ville ; il s’était emparé des bras des gens encore humides de sueur, sur lesquels la chair de poule se propageait, car chacun était encore légèrement vêtu en raison des chaudes journées. Pendant tout l’été, l’étoffe solide d’un été indolent avait recouvert le ciel, vide d’orages et empli de la chaleur résiduelle. C’est ainsi que l’on se nourrissait encore dans les jardins et terrasses des cafés.
Mais tout à coup, on prit conscience que les aiguilles étaient tombées des cadrans et que, surprises par leur propre élan, elles oscillaient à nouveau au-dessus du chiffre neuf. Dans le même temps, les étoiles et le reflet déclinant de la journée d’été sursautèrent de leur rencontre.
Les gens, dont la peau exposée s’était soudain mise à trembler comme les crêtes de vagues, étaient encore assis à l’extérieur en riant et tentaient de faire disparaitre ce coup de tonnerre derrière des anecdotes. Pendant ce temps, la lumière se dispersait et se drapait progressivement de noir. D’abord rougeâtre, puis brisée par les faîtières en stuc des lieux, la soirée se déployait sur eux. D’un seul coup, l’excitation se répandit comme un murmure et il devint clair pour tous. Demain, l’ultimatum expirerait.

Tir de salve, attaque sur la tour, c’était la guerre.

Mais le couvre-feu n’était pas encore arrivé. Il ne se montrerait pas avant le lendemain matin. De plus en plus de gens se pressaient dans la rue, alors que les terrasses des cafés étaient depuis longtemps pleines à craquer. On s’installait donc dans la rue, comme pour montrer à l’extérieur que son propre corps n’était déjà plus le sien, mais appartenait à la société. Ce qui, rationnellement, était encore retardé par une nuit d’inertie, était déjà décidé dans l’habitus : un corps populaire, un corps guerrier.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Raphaela Edelbauer : La littérature est à la fois une philosophie appliquée et le moyen le plus direct d’aborder ma question existentielle, à savoir ce qu’est réellement le langage. Elle est politique en ce sens que nous ne pouvons pas quitter le média dans lequel elle se déroule, même pas pour en discuter.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
RE : En tant que Viennoise, c’est certainement une honte de dire cela, mais : pour mon processus d’écriture, aucune. En privé, j’aime profondément cette ville et donc sa culture des cafés – même si l’élément discursif pour lequel elle était célèbre dans le passé devrait être davantage encouragé.

Pourquoi as-tu choisi le Café Kriemhild ?
RE : C’est mon amie Jana Volkmann, qui est sans conteste assise à côté de moi sur la photo, qui l’a choisi.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
RE : Écrire, ramer et jouer aux jeux vidéo sont mes piliers.

 

BIO

Née à Vienne en 1990, Raphaela Edelbauer a notamment reçu pour ses livres le prix du public Bachmann, le prix littéraire Rauriser et le prix Theodor Körner et a été nominée pour le prix du livre allemand. Dernièrement, elle a remporté le prix du livre autrichien pour DAVE (2021)

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Jana Volkmann & Raphaela Edelbauer | Café Kriemhild, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Jana Volkmann | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

À la lumière, je ne suis pas encore vidée de tous mes mots. Entre-temps, je me suis souvenue de vieux rêves qui avaient un éclairage très particulier : la pluie, la nuit, les phares des bus et la lumière qui tombe à travers les fenêtres des cafés. Et j’ai tiré les rideaux et pris une décision.
J’ai travaillé un temps dans un cinéma qui s’appelait Lux Lichtspiele. Tous les mardis, un homme venait au cinéma entre les séances, achetait un seau de pop-corn à 9 euros et disparaissait. Je me suis dit qu’il vivait peut-être séparé de sa famille et qu’il recevait chaque semaine la visite de son enfant, avec lequel il mangeait le pop-corn, mais n’allait jamais au cinéma. Les rituels sont dimensionnants. Je pense souvent à l’homme au pop-corn lorsque je passe devant un de ces cinémas vieillissants et démunis dont on ne sait même pas s’ils sont encore en activité.
Tu m’as donné il y a quelque temps le livre sur les lucioles de Georges Didi-Huberman, dans lequel il parle de l’œuvre de Pasolini et de son attitude envers la lumière. Le fascisme y est associé à des projecteurs « lointains et sauvages », éblouissants : des « yeux mécaniques ». Il leur oppose les lucioles. La lumière vivante,  organique, qui était déjà en train de disparaître du vivant de Pasolini. C’est une lumière ludique, dansante, vulnérable, faible.
J’ai consulté le site internet des Lux Lichtspiele, et je suis heureuse de pouvoir dire que le cinéma existe toujours. Vu la situation mondiale, il est devenu provisoirement un ciné-parc, situé à un carrefour d’autoroutes. On dit que la machine à pop-corn a également suivi dans le déménagement. Je me demande à quoi elle ressemble lorsqu’elle est seule sur le terrain après que les spectateurs sont rentrés chez eux. Elle a devant elle un grand écran et la nuit noire. Je me demande si la machine à pop-corn clignote quand elle fait un mauvais rêve, si elle scintille comme lors d’une interférence, mais on ne voit probablement rien depuis l’autoroute.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Jana Volkmann : Pour moi, la littérature est une forme de philosophie avec des moyens artistiques, l’interface entre le langage, l’esthétique et l’idée. L’écriture et la lecture sont pour moi des outils de connaissance essentiels.

Que signifient les cafés pour toi ?
JV : Les cafés sont une grande découverte ; j’envie vraiment les cultures où ils ont un statut encore plus élevé et sont l’épicentre de toutes sortes d’événements culturels et politiques. J’aime particulièrement l’imprévu auquel on est exposé dans le café : ne pas savoir qui va passer la porte et quel journal va être laissé à la table voisine. Et les codes de comportement spécifiques et subtils qui permettent de contrer ces impondérables avec fiabilité.

Pourquoi as-tu choisi le Café Kriemhild ?
JV : Pour être tout à fait honnête : Je l’ai choisi en imaginant la mise en scène pour la photo, car je trouve que c’est avant tout un très joli café qui a de l’allure comme décor. 

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
JV : J’aime toujours travailler à mon prochain roman, principalement de chez moi. Sinon, j’ai commencé à nager cette année et j’ai hâte de continuer dès que les piscines rouvriront : J’ai de grandes ambitions, car je veux apprendre à faire des virages, et je n’ai pas encore vraiment réussi.

 

BIO

Née en 1983 à Kassel, Jana Volkmann vit comme auteure et journaliste à Vienne. Elle est rédactrice en chef de la revue Tagebuch et écrit des essais et des critiques littéraires notamment pour Freitagneues deutschland et Der Standard. Pour son roman Auwald, paru en 2020 aux éditions Verbrecher Verlag, elle a reçu le Förderpreis dans le cadre du festival de littérature de Brême 2021 et a été retenue dans la sélection mensuelle du jury de la radio ORF.

 

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Petra Piuk | Café Europa, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Petra Piuk, Extrait de Wenn Rot kommt, Éd. Kremayr&Scheriau, 2020 | Trad. : Georg Renöckl

 

16 ROUGE. CE N’EST PAS UN JEU. Ce n’est plus un jeu, Lisa. Tom ? Depuis longtemps ce n’en est plus un. Tom, où es-tu ?

6 NOIR. DITES GAMING. Tu passes la caméra à Tom, il te filme en train d’allumer une cigarette, de commencer à danser, PIXIES, lents mouvements de serpent avec les bras, en arrière-plan des machines à sous qui clignotent, quelques regards. Dis-moi ce que je dois faire quand c’est rouge. Tom réfléchit. Tu te mets à danser sur le comptoir. Tu tires sur ta cigarette, tu souffles la fumée vers la caméra, regard langoureux, je le ferais même sans jeu. Tom ricane, appuie sur SPIN, la boule tourne dans le cylindre virtuel de la roulette, 29 BLACK, YOU LOST.

 14 ROUGE. WHERE IS MY MIND? Tu dois réfléchir, réfléchir où Tom pourrait être, RÉFLÉCHIS, LISA, tu dois réfléchir, respirer, réfléchir, te défoncer, te défoncer pour ton trip, DE QUEL TRIP, penses-tu, tu dois te souvenir, CHUT, CHUT, ENCORE UNE LIGNE, LISA, ENCORE UN MOJITO, CHUT, DE L’ECSTATSY LA PLUS PURE, a-t-elle dit, tu te dis que vous ne vouliez rien prendre le dernier soir, vous ne vouliez pas aller à l’aéroport avec la gueule de bois, c’est la dernière chose dont tu te souviennes, ZOLTAR SPEAKS: REMEMBER A DAY IS A FORTUNE, IF YOU LOSE A DAY, YOU LOSE LIFE ITSELF, tu jettes un regard sur les gobelets en plastique, un rouge à lèvres, CHUT, CHUT, ON JOUE À UN JEU, LISA? 

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Petra Piuk : Un jeu avec la langue et la forme. Une expérience. Une confrontation avec la réalité. Un rire étouffé. Le doigt dans la plaie. En tout cas : pas un lieu paisible. 

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
PP : J’ai travaillé pendant des années dans des cafés, des bars ou des bars de cinémas. Et même s’il s’agissait toujours de petits boulots, j’adorais travailler derrière le bar. C’est peut-être pour cela que je préfère encore être assise au comptoir. J’y rencontre des gens, lis des journaux, j’écris, fais des projets.

Pourquoi as-tu choisi le Café Europa ?
PP : Autrefois, c’était mon deuxième salon. Je travaillais dans un club tout près et avant d’y aller j’allais à l’Europa, parfois aussi après pour le petit-déjeuner. Et j’y étais aussi les jours de repos. J’y ai écrit, appris, fait la fête. Aujourd’hui je suis bien moins souvent à l’Europa, mais il reste un de mes cafés préférés.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
PP : Actuellement : Je suis souvent à la maison. J’écris. Je fais du bénévolat. Je participe à des ateliers de danse en ligne.

 

BIO

Née en 1975 à Güssing (Autriche), Petra Piuk vit à Vienne. Elle écrit des romans, des textes courts, des livres pour enfants, des scénarios et du théâtre. Elle a reçu de nombreuses récompenses, dont le prix littéraire Wortmeldungen de la fondation Crespo en 2018. Elle a obtenu la bourse Gisela-Scherer en 2020. petrapiuk.at

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Sabine Gruber | Café Engländer, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Sabine Gruber | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

                            

Un mois d’août plus heureux
Millstättersee

                                  pour KH à l’occasion du 5e anniversaire de sa mort

La vie est là, tant que nos mains
Parlent et que notre langue reste dans une autre
Bouche silencieuse. Elle est là, tant qu’aucun
Mot ne s’interpose, que nos questions
Ne nous mettent pas à nu. Elle est encore
Là, quand elle ne mène à rien, sinon à nous-même,
Quand nous restons vivre en l’autre
À bout de souffle, avec des yeux qui même fermés
Comprennent. Elle est là, quand tu ne
Viens plus jamais et ne sait plus rien, de la douce
Flamme, de ma vie d’errance dans le désert,
Du vol au-dessus du lac, avec les
Ailes intactes. L’eau nous porte, les perches
Recueillent tes images sur leur corps, et
Ce qui était avant, avant que quelque chose ne soit créé,
Le no man’s land écorché, la trainée dans le
Lac que nous dissipions derrière nous, je le ressens
Chaque jour. Je peux dans les
Profondeurs abyssales, dans chaque vague à nouveau t’entendre, te
Voir.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Sabine Gruber : L’écriture est ma façon de respirer. La lecture me donne le sentiment de pouvoir prolonger et intensifier ma propre vie grâce aux textes littéraires des autres. C’est un anachronisme, bien sûr, car le temps passe quand on lit.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
SB : Pour moi, les cafés sont avant tout des lieux pour lire et écrire, lorsque je tourne en rond à la maison.

Pourquoi as-tu choisi le Café Engländer ?
SB : Le Café Engländer est l’un de mes cafés habituels, il n’est pas loin de mon appartement, sa cuisine est excellente, ses serveurs sont aimables et il est généralement fréquenté par des clients intéressants.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
SB : Quand je ne suis pas au café, je rêve de cafés lointains, par exemple le Caffè Meletti à Ascoli Piceno, qui se trouve sur une place à arcades au centre de la ville et qui est, à mon avis, l’un des plus beaux cafés d’Europe.

 

BIO

Née en 1963 à Merano, Sabine Gruber vit Vienne. Elle écrit des poèmes, des récits, des romans et des essais. Derniers ouvrages publiés : Daldossi oder Das Leben des Augenblicks (C.H.Beck, 2016, dtv 2018) ; Am Abgrund und im Himmel zuhause poèmes chez Haymon, 2018. En février 2022 sera publié Am besten lebe ich ausgedacht. Journalgedichte en édition bibliophile, également chez Haymon. www.sabinegruber.at

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Raoul Eisele, Café Weingartner, Café, Wien, Vienne

Barbara Rieger | Wirr, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger extrait de Das Natürlichste der Welt  | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet
(Parution en août 2021 dans l’anthologie Mutter werden. Mutter sein, Leykam)

 

Nous basculerons tout de suite ENTIEREMENT dans le rôle de la mère, ou nous y entrerons lentement, ou bien nous aurons toujours du mal à l’accepter, nous les  EGOISTES, nous garderons nos pensées secrètes et nous désespérerons parce que jamais, presque jamais, plus jamais, de nouveau dans dix, vingt ans, nous ne pourrons terminer calmement quelque chose, du moins tant que nous allaiterons, UNE SYMBIOSE, nous a-t-on dit, nous serons à la recherche d’autres mères, nous nous lierons alors d’amitié évidemment ! surtout avec d’autres mères, tout tournera alors vraiment ? autour de la maternité et des bébés. Nous verrons partout des femmes avec des poussettes, des hommes avec des écharpes porte-bébé, nous comparerons notre poussette avec les autres poussettes, nous comparerons notre bébé avec les autres, déjà si grand !, tout comme à l’époque notre ventre, si petit ! nous ne verrons plus que de jeunes parents partout, mais nous n’apercevrons jamais, vraiment jamais, une autre mère qui allaite en public, sur aucun banc de parc, dans aucun café, aucun restaurant, dans aucune voiture garée, nous chercherons des recoins où il n’y a pas de courant d’air (l’infection du sein !), nous chercherons des recoins où l’on ne nous voit pas (la chose la plus naturelle au monde), nous entendrons : nous pourrions mettre un linge sur le bébé et notre sein, je dis (j’exagère à peine) : avec la naissance, j’ai perdu toute notion de honte.

 


BIO

Barbara Rieger est, avec Alain Barbero, fondatrice et rédactrice en chef de cafe.entropy.at. Jusqu’à présent, elle a publié chez Kremayr & Scheriau  deux romans Bis ans Ende, Marie, 2018 et Friss oder stirb, 2020, ainsi que l’ouvrage collaboratif Reigen Reloaded, 2021. En août 2021, les éditions Leykam publieront l’anthologie Mutter werden. Mutter sein.
barbara-rieger.at

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Raoul Eisele | Café Weingartner, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Raoul Eisele | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Ne regarde pas le fond, porte ton regard vers moi

un lit de coquillages une ruche
d’un océan bourdonnant et vrombissant –
chants capturés des baleines à bosse
sombres, comme ils retentissent
pleins de promesses, un aperçu
venant des fonds, à bout de souffle
et par trop merveilleux, dans les confins
de ma chambre, de mon
appartement, il en résonne
comme un port des nuits grecques, qui
parfois si chuchoté, si susurré
au creux de l’oreille, Ondine

 

Pour Charlotte

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Raoul Eisele : La littérature est une langue et la langue est tout ce que l’homme a toujours connu et expérimenté. Ainsi, tout ce qui est écrit est un élément nécessaire de la (sur)vie humaine – sans cela, nous n’aurions rien pour nous orienter, rien pour savoir, qu’est-ce qui s’est passé, où et quand, nous ne saurions rien de notre passé, de nous-mêmes. Ce sont des histoires, des poèmes et des écrits que nous utilisons pour recréer un monde passé, pour exprimer des sentiments, pour les revivre et en tirer des leçons. La littérature est donc une mise en scène et un essai, une mise en évidence et une manière d’attirer l’attention sur les griefs, ainsi qu’une exploration de son espace intérieur pour mieux se comprendre soi-même et son environnement.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
RE : Pendant longtemps, les cafés ont été pour moi un espace de développement, de tranquillité et en même temps d’activité, comme une balade, où l’on voit les gens aller et venir, où l’on peut échanger des idées. Depuis, les cafés ont perdu une partie de leur importance pour moi – aujourd’hui, ils sont beaucoup moins un lieu de travail ou d’inspiration pour moi.

Pourquoi as-tu choisi le café Weingartner ?
RE : C’est l’un des premiers cafés que j’ai connu avant ma période viennoise – c’est donc quelque part le début de mon amour pour les cafés.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
RE : Toutes sortes d’activités avec des gens qui me sont chers, mais aussi beaucoup de choses pour moi comme lire, écrire, travailler au théâtre, dans la mesure du possible en cette période.

 

BIO

Raoul Eisele est né en 1991 et vit à Vienne. Il a étudié la littérature allemande et comparative. En 2017, il a débuté avec son recueil de poésie « morgen glätten wir träume » (Graz : Edition Yara). En 2021, son recueil de poésie « einmal hatte wir schwarze Löcher gezählt » sera publié (Berlin : Schiler&Mücke).
En 2019, il a reçu plusieurs prix et en 2020 la bourse « Startstipendium für Literatur » de la ville de Vienne. Il a également été admis dans la résidence d’artistes de Salzbourg (Salzburger Künstlerhaus). À l’automne 2021, il sera Stadtschreiber à Stuttgart (chroniqueur de la ville de Stuttgart). Depuis 2020, il est, avec Martin Peichl, co-fondateur de la série de lectures « Mondmeer & Marguérite ».

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Katherina Braschel | Café Anno, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Katherina Braschel | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

comment : enfoncer les ongles dans le vernis du bois, les retirer, les faire crisser, mais l’intérieur, il doit rester un intérieur, dans le cadre, si elle veut parler, non crier, non hurler, quand elle veut s’extraire de la peau, mais seulement de sa propre peau, ou bien : l’écharde, enfoncée sous la peau, les ongles, incrustés en soi, s’arrimer, semer des spores, sous-cutanées, qui se transformeront en arbre, peut-être en forêt, en bois de chauffage, ça flambe
elle : une colonne sertie, elle respire, la table, elle vacille, la bière, elle goutte, elle : une colonne incrustée tout autour, la chaise, elle vacille, le cendrier, il tombe, dans les têtes, dans les mots, provoque des déchirures, une écorchure sur ses paumes, le verre, la fraîcheur en elle, aucun résidu de fibre,
seulement des fractures nettes

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Katherina Braschel : Peut-être aussi : la recherche d’une réponse à cette question qui ne soit pas ringarde. Ou ringarde dans le bon sens du terme ? Dans tous les cas, une recherche, une (auto)exposition, un chez-soi (compliqué), un refuge, une caresse, une gifle. Et le pouvoir.

Quelle signification les cafés ont-ils pour toi ?
KB : J’apprécie les cafés surtout comme des endroits où l’on peut disparaître sans disparaître. Et j’en ai besoin pour pouvoir écrire.
Dans un vrai café, je n’ai pas besoin de me boucher les oreilles pour accéder à la langue, à l’écriture, car ce certain mélange de silence, de voix et de bruits de vaisselle le fait pour moi.
Bien sûr, il faut pouvoir se payer des cafés, et cela ne va pas de soi.

Pourquoi as-tu choisi le Café Anno ?
KB : Parce que je viens ici en général une fois par semaine, puisque je suis co-organisatrice de deux séries de lectures. Parce que la littérature trouve ici un espace facilement accessible et je pense que c’est extrêmement important. Le Café Anno est tout simplement un endroit où je peux être, et ce depuis longtemps, où je me sens à l’aise et où je sais qu’il y a des stylos et des feuilles derrière le bar, au cas où je n’aurais pas de carnet sur moi.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
KB : En ce moment, je pense aux cafés et ils me manquent beaucoup. Je ne peux presque pas écrire à la maison et je remarque à quel point cela me mine.
Autrement : travailler, lire, passer du temps avec des personnes adorables, s’emporter et regarder des vidéos en ligne de cargos.

 

BIO

Élevée à Salzbourg, Disneyland baroque, Katherina Braschel vit et travaille à Vienne depuis 2011, où elle a également étudié le théâtre, le cinéma et les médias. Elle écrit principalement de la prose. Elle a déjà reçu à ce titre divers prix et bourses, notamment le Rauriser Förderungspreis et le Wortmeldungen Förderpreis de la Fondation Crespo de Francfort, tous deux en 2019. Son premier roman “es fehlt viel” a été publié aux Editions Mosaik en 2020.
Elle croit en la solidarité féministe, la bonne bière et le pouvoir délicat de la langue.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Alexandra Turek, Salettl Pavillon, Café, Kaffeehaus, Wien

Alexandra Turek | Salettl Pavillon, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Alexandra Turek | Traduction : Alexandra Turek & Sylvie Barbero-Vibet 

 

Le bateau, le bateau (le paquebot) qui chavire. Tandis que les arbres se replient, en plus ils se secouent ce jour là, je discerne le long du chemin – l’été est à sa fin, les hirondelles volent haut – un gant … oh mon capitaine ! je crie ton nom.
Du vert à perte de vue nous attend là-haut.(montons, allez, on avance) Plus loin, devant la porte du cimetière, je les aperçois, debout, tous vêtus de noir. Ton manteau dans le vent, enfin vint la pluie, elle tombait doucement sur le toit couvert de cuivre. Les images unes à unes d’un calendrier, et ton petit nom me revient. Nous jouions à cache-cache. Il était facile de s’échapper. (un regard, un seul pas, et la porte du jardin s’ouvrit) Nous étions blottis dans le silence au fond d’une cabane, nos cahiers sur nos genoux. Et nous nagions ensemble dans le lac froid, te souviens-tu ? Sérénade. Regarde. La cuillère devant la bouche, le geste simple d’un enfant. Et les vieux qui lèchent les cuillères d´argent. Et les cailloux, non, les galets blancs dans nos souliers. Tandis que nous mangions la « Frittatensuppe » ­tout en dansant – là-haut, à la périphérie de la ville, sur le pont du navire. Et l’équipe qui peu à peu se réunit pour frotter le plancher, levez les voiles ! Nos longues après-midi portaient le parfum de l’aventure. Après la tempête : le ciel, une image déchirée. Plus tard, je montais sur le pont, pour observer le spectacle: l’eau jaillissait, les éclairs qui irradient, la barbe de l’empereur sonnait la nuit bleue. Les arbres peuvent-ils encore m’accompagner pour un certain temps ? S’ensuit une question plusieurs fois répétée, urgente comme le besoin d’un enfant : Et après, que ferons-nous après ?

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Alexandra Turek : Tout d’abord, il n’y a pas qu’une seule littérature pour moi, mais plusieurs. Et des multiples formes. Parfois, il est possible d’habiter un espace avec la langue pendant un bref instant, de créer des liens, des relations. La littérature, c’est aussi explorer, découvrir, comme le font les enfants. C’est pourquoi j’aime le concret, les petites choses de la vie de tous les jours. La beauté de la langue se révèle à moi à travers le rythme ; j’ai toujours été attirée par la littérature dont le langage est mélodique et intense, qui vibre, craque, laisse des traces. La littérature française, que j’ai lue dès mon plus jeune âge et pour laquelle j’ai écrit au début, m’a montré combien notre monde est beau. Et puis il y a des poètes aussi merveilleux que François Villon ou Charles Baudelaire ; son regard sur les autres, sur les faibles, la vieillesse, m’a touchée.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
AT : Je vais dans les cafés pour rencontrer des amis. Et bien sûr, j’aime boire du café.

Pourquoi as-tu choisi le  Salettl Pavillon ?
AT : J’y aime l’atmosphère. Il existe ainsi des lieux qui semblent venir d’une autre époque. Il y a beaucoup de verdure tout autour et une belle vue sur une partie de la ville. Dans un coin se trouve un piano noir et chaque dimanche soir, un pianiste y jouait.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
AT : Se lever, travailler, manger, dormir. Lever et coucher de soleil.

 

BIO

Née en 1971 à Vienne, Alexandra Turek est une auteure autrichienne d’origine française. Elle a étudié le journalisme et les sciences de la communication, la politique et le théâtre à l’Université de Vienne. Sa thèse de doctorat porte sur Bernard-Marie Koltès. Assistante et dramaturge au théâtre, elle a également écrit des pièces. En 2015/2016, elle est chargée de cours à l’Institut d’études théâtrales, cinématographiques et médiatiques. Elle a réalisé plusieurs séjours d’études et de travail en France. Elle a notamment participé à Transfer-Théâtral, au festival d’été La mousson d’été (2016). Elle a également remporté en 2015 le Premier Prix des Exil-Literaturpreise. Nombreuses publications de poésie et de courts textes dans des revues littéraires et des anthologies. Dernière publication : flugschrift, n° 32, septembre 2020. Alexandra Turek vit à Vienne.