Archive d’étiquettes pour : Alain Barbero

Peter Großmann | Leuthold’s 1910, Castrop-Rauxel (Allemagne)

Photo : Alain Barbero | Texte : Peter Großmann | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet 

 

En plein cœur de Castrop-Rauxel, juste à côté du marché de la vieille ville, se trouve un café qui représente pour moi bien plus qu’un simple endroit où prendre un café et une pâtisserie : le Leuthold’s 1910. 
Le bâtiment lui-même est historique, et le nom 1910 fait référence à l’année de construction de la maison. La décoration joue délibérément sur ce charme historique et rappelle les brasseries élégantes du début du siècle dernier. De hauts plafonds, une galerie et des détails raffinés vous plongent dans une sorte de petit voyage dans le temps. 

 C’est ici qu’on peut sentir battre le pouls de la vie de la Ruhr.
Dans une ancienne ville minière comme Castrop-Rauxel, un café remplit aujourd’hui souvent bien plus que son rôle classique. Il devient une sorte de salon social de la ville.  

Autrefois, les mines, le travail posté et le labeur physique intense rythmaient le quotidien de nombreuses personnes. Avec la fin de l’exploitation minière, ce ne sont pas seulement des emplois qui ont disparu, mais aussi de nombreux lieux de rencontre de l’ancienne culture ouvrière. Les bars, les locaux associatifs et les cantines ont perdu de leur importance. Tout comme la tradition du « Frühschoppen », où les mineurs se retrouvaient au bar le dimanche matin pour discuter et, bien sûr, parfois boire un peu trop. Cette époque est révolue.

Mais un café comme le 1910 peut en partie combler ce vide. Il devient un lieu de rencontre pour différentes générations. Les gens s’y retrouvent régulièrement pour échanger, raconter des anecdotes de la bonne vieille époque minière et perpétuer ainsi un pan de l’histoire de la ville. Parallèlement, les jeunes ou les familles utilisent ce café comme lieu de rencontre pour travailler, lire ou voir des amis.
C’est ainsi qu’émerge un mélange entre mémoire et présent.

Un café peut également être le symbole de la transformation d’une ville. Là où autrefois les chevalements et l’industrie dominaient le paysage, des lieux culturels voient aujourd’hui le jour.  

C’est pourquoi, dans une ville comme Castrop-Rauxel, un café peut agir comme un petit feu de camp urbain : les gens s’y rassemblent, racontent, discutent et tissent de nouveaux liens. À une époque où les structures économiques évoluent, de tels lieux contribuent à préserver la communauté, les échanges et un sentiment d’appartenance.

 


Interview de l’auteur

Sur ton site web, on peut lire « Peter Großmann est très occupé ». Avec ton emploi du temps chargé, trouves-tu encore le temps d’aller au café ? 
Peter Großmann : Mon agenda est certes bien rempli, mais mon travail à l’ARD Morgenmagazin m’offre un gros avantage : je suis de retour chez moi à Dortmund vers 11 heures, l’heure idéale pour prendre un café, et je peux donc de temps en temps m’offrir un café. Parfois au 1910, comme sur la photo, mais il y a plein d’autres endroits à proximité qui me comblent. Autour de chez moi, on trouve de superbes lieux dans d’anciennes zones industrielles.

Les cafés sont-ils importants ? Quelle importance ont ces lieux pour toi ?
PG : Dans les cafés, on sert en fait quelque chose de plus important que des grains moulus et de l’eau : un sentiment d’être chez soi. C’est déjà une bonne raison d’y aller. S’asseoir, lire, rencontrer et observer des gens, ou simplement se déconnecter, en sont d’autres. Dans le meilleur des cas, cette visite est une petite évasion de mon quotidien qui me redonne de l’énergie.

Le sport pour les enfants te tient manifestement à cœur. Quel avenir attend ces enfants ?
PG : Ce serait formidable que les enfants se dirigent vers un avenir riche en activités. D’une part, vers une vie passionnante et stimulante, qui les « fait bouger » émotionnellement au quotidien. D’autre part, cela devrait aussi être une vie active, ce qui fait actuellement défaut à la plupart des enfants, à l’ère des « parents-chauffeurs » et des téléphones portables.

 

BIO

Peter Großmann est depuis de nombreuses années animateur de télévision et de radio pour la chaîne WDR à Cologne. 
Il est auteur depuis le milieu des années 2000. Il écrit des biographies, des ouvrages consacrés à la santé et au sport, et a publié une série de romans sur une équipe de football féminine.
Il consacre son temps libre à sa famille et au sport. On le retrouve alors sur son vélo ou sur un terrain de golf.
Il est marié, a deux enfants et vit à Dortmund depuis sa naissance. 

Dunia Miralles | Brasserie de la Fontaine, La Chaux-de-Fonds (Suisse)

Photo : Alain Barbero | Texte : Dunia Miralles

 

Souvent, les cafés transforment celles et ceux qui les fréquentent avec trop d’assiduité. Je fais partie des transformés. Mon premier roman commence d’ailleurs par une scène de bistrot.

Que l’on y consomme des breuvages tolérés par les AA ou des boissons alcoolisées, les bars, les brasseries, les pubs, et même les cafétérias et les tea-rooms, nous changent quand on y use le fessier sur des chaises fréquemment bancales. La première fois que je suis entrée dans un troquet, sans qu’un adulte m’accompagne, je devais avoir 13 ans. C’était après l’école et j’ai bu un perroquet. Alors oui, cela change l’existence et le rapport au monde. Au fil du temps, après avoir vu beaucoup d’amis plonger leur vie, et même la perdre, au fond d’un verre, de la chaise du bistrot à ma chaise de bureau, j’en étais arrivée à écrire un livre entier en picolant, dès potron-minet, de la vodka rectifiée à l’eau minérale gazeuse.

A présent, j’entre rarement dans un café. Chez moi, je ne me démonte plus la tronche devant l’ordinateur. Pourtant, je garde de la tendresse pour ces lieux où l’on peut écouter, rencontrer, échanger, rêvasser, raconter, observer, écrire… La Brasserie de la Fontaine c’est l’endroit authentique et convivial qui se trouve le plus près de la librairie qui, n’importe quel jour ouvrable de n’importe quelle année, vend toutes mes parutions littéraires. J’y viens après les dédicaces et parfois pour croquer un bout. Or, même en sirotant une infusion de verveine-orange, je ne peux que constater que ce genre d’endroit nous transforme. Pas uniquement à cause des liquides qui modifient la perception, mais parce que, si l’on y passe suffisamment d’heures, on finit par y dénuder notre âme ou par voler celles des autres. Que l’on boive des binches ou du lait froid.

 


Interview de l’auteure

Que peut faire la littérature ?
Dunia Miralles : Je classe la littérature en trois catégories : celle qui enseigne, celle qui évade, celle qui tend un miroir. Cette dernière est un baume pour les personnes qui se confrontent à des situations embarrassantes.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
DM : Sans la place considérable que les cafés ont pris sur le chemin me menant à l’âge adulte, j’écrirais probablement différemment. Je leur dois – en partie – mon style littéraire. A présent, ils ne sont plus que des lieux où j’attends au chaud entre deux rendez-vous. Les bistrots à l’ancienne, comme la Brasserie de la Fontaine, avec une clientèle de tous les âges, issue de tous les milieux, permettent de résister à la solitude, de plus en plus grande, qu’impose le tout numérique.

Où te sens-tu chez toi ?
DM : J’ai des humeurs mélancoliques, accaparantes et impromptues, qui m’empêchent de me sentir chez moi où que je sois. Cependant, malgré la décrépitude du monde et le pessimisme qui me colle à la peau, ressentir de la joie sans culpabiliser, m’est vital. L’immobilité engendrée par les états dépressifs ou les renvois d’aigreurs, n’ont pas le pouvoir de changer positivement l’Humanité. Bien au contraire. Il est important de se ressourcer dans des moments de bonheur simples, même s’ils sont fulgurants. Nul besoin de gourou, ni de manuel de développement personnel, pour apprécier ce qui est gratuitement offert : un coin de ciel bleu, le chant d’un oiseau ou le sourire d’un enfant.

 

BIO

Dunia Miralles vit en Suisse. En 2000, les éditions Baleine, à Paris, publient Swiss Trash, son premier roman. En 2015, Inertie obtient le Prix Bibliomedia. En 2023, elle aborde le trouble de la personnalité borderline dans Le Baiser d’Anubia et la maltraitance scolaire dans Le Gouffre du Cafard.
En 2024, grâce à la bourse de l’Association Neuchâteloise pour la Création Littéraire – ANCL – paraît Caravelles du Seyon aux éditions Alphil. Ce récit se penche, dans l’espoir et l’allégresse, sur l’immigration espagnole des années 1960 – 1970. L’autrice a également participé à plusieurs livres collectifs. Site : www.dunia-miralles.info

 

Linda Bühler | Atomic Café, Bienne (Suisse)

Photo : Alain Barbero | Texte : Linda Bühler

 

Elle attend
Un message ?
Le sourire du serveur ? 
Son matcha ?
Le retour du printemps ? 
Que la pluie cesse enfin ? 

Entre complicité et fous rires
Ils attendent 
La bonne lumière 
Que le couple à côté s’efface du champ 
Que la jolie table du fond se libère
Le matcha est froid déjà
Mais là devant le bar ce sera très joli tu verras
En confiance
Elle fait mine d’attendre encore
Lui capture l’instant

Dans ce lieu tant de fois visité
Des visages connus 
D’autres nouveaux
Les meilleures tables sont prises
En bruit de fond la musique jazz
Les discussions
L’eau qui bout dans la machine à café
Vous prendrez du sucre ? 
Ici 
Des projets naissent 
Des couples se séparent
On donne des cours de français 
Ça fera six francs cinquante
Elle écrit elle corrige elle rêve elle s’évade
On parle français ou suisse-allemand
Ou espagnol ou
Le marbre de la table est fissuré
Les autres en formica
L’ancien devenu vintage recherché
Merci bonne journée
Un sourire

Dans son bar préféré
Elle attend

 


Interview de l’auteure

Pourquoi écrire et lire encore ? 
Linda Bühler : Plus que jamais, lire et écrire ont du sens pour moi en ces temps troubles. Écrire afin de rester libres ici, où on a encore le droit de penser par soi-même. Écrire pour ne pas baisser les bras. Écrire pour dénoncer les injustices, ou pour le plaisir. Et lire, lire pour s’évader, pour penser à autre chose. Pour imaginer un monde meilleur. Ma fille de trois ans me donne le bon exemple pour ça ; si je l’écoutais, on passerait notre journée à lire des histoires. Je trouve ça beau. 

Quelle est l’importance du café pour toi ?
LB : C’est un endroit où je peux me sentir chez moi, comme ici. J’y ai mes habitudes, cela me permet de sortir de la maison et des tâches ménagères ou administratives qui entravent ma créativité. Les cafés offrent un arrêt, prendre ce temps est un luxe qu’on n’a pas tous les jours. J’aime aussi observer les gens, parfois laisser traîner une oreille et attraper des fragments de conversations qui m’enchantent. Les cafés permettent aussi une solitude sociale tolérée, moins difficile à supporter qu’en restant chez soi. Et voir d’autres personnes qui travaillent ou font semblant me motive moi aussi à écrire. 

 

BIO

Linda Bühler a terminé son Bachelor à l’Institut littéraire de Bienne en 2024. Nourrie par la maternité et le quotidien, son écriture explore les liens intergénérationnels, entre transmission et filiation, des thèmes qui lui sont chers. Elle enseigne par ailleurs. Seule ou avec l’AJAR*, elle écrit volontiers dans les cafés — chez elle, les lessives et la vie de tous les jours prennent trop souvent le dessus.

* AJAR : Association des Jeunes Auteurices Romand-e-s

Emmanuelle Bayamack-Tam | Le Pacha, Villejuif

Photo : Alain Barbero | Texte : Emmanuelle Bayamack-Tam

 

Écrire dans les cafés, c’est une expérience sensorielle particulière, car chaque lieu possède sa texture sonore, ses odeurs et son brouhaha uniques, bruit du percolateur, verres qui s’entrechoquent, conversations aux tables alentours, cris des turfistes qui suivent les courses hippiques en direct…
Écrire dans les cafés, c’est parfois le meilleur moyen de prendre le pouls d’une ville étrangère. J’arrive, je m’installe, avec mes cahiers ou mon ordinateur. Il y a des endroits où l’on me demande franchement ce que je fais là, d’autres où je me sens accueillie sans que rien ne soit dit. Je me suis un jour retrouvée à chanter avec des inconnu·es dans un bar de Cadix. J’ai assisté à une répétition d’air guitar dans un bistrot de Namur : les instruments étaient invisibles mais j’ai quand même entendu la musique.
Écrire dans les cafés, c’est être immergée dans la ville, dans la vie, sans pour autant renoncer à la solitude. 
Relisant Une Chambre à soi, je me suis fait la réflexion que je n’avais pas besoin de cet espace intime dans lequel Woolf voit la condition sine qua non de la création littéraire, ou plus exactement, que j’étais capable de recréer cet espace, où que je sois.
Écrire dans les cafés c’est être dehors sans cesser d’être dedans.

 


Interview de l’auteure

Changes-tu de café selon que tu écris un livre d’Emmanuelle Bayamack-Tam, ou un roman de Rebecca Lighieri ? Et quelle place tient Le Pacha ?
Emmanuelle Bayamack-Tam : Je décide très en amont si un livre sera publié sous mon vrai nom ou sous mon pseudonyme car ce choix conditionne toute l’écriture du texte, ses thèmes, sa structure. Avec Lighieri, je sais en général où je vais, l’intrigue est scénarisée et les grands mouvements prévus à l’avance. Avec Bayamack-Tam, l’intrigue devient très secondaire et je travaille de façon plus poétique. Les énergies sont différentes, le rythme d’écriture aussi. Pour autant, j’écris dans les mêmes cafés, quel que soit le texte en cours. Le Pacha est le premier café dans lequel j’ai écrit à mon arrivée à Villejuif, voici une vingtaine d’années. Je lui fais évidemment des infidélités, mais j’y reviens toujours. C’est aussi un lieu névralgique de la ville, un endroit où se croisent des gens de tout bord et de toutes origines – des gens très abîmés, parfois, qui savent qu’ils seront accueillis ici avec humanité. 

La littérature peut-elle encore sauver le monde ?
EBT : Si la littérature était en mesure de sauver le monde, ça se saurait, depuis le temps que nous déclamons des poèmes et racontons des histoires. Pour autant, nous avons raison de lui prêter des pouvoirs car elle est encore un espace de liberté, voire de transgression. Ecrire et lire, c’est forcément faire l’expérience de l’altérité et cette expérience est précieuse en ces temps qui nous incitent à l’intolérance et au repli frileux sur soi, sur ce qui nous ressemble et nous conforte dans nos préjugés. Autrices et auteurs, nous avons la possibilité et peut-être le devoir d’explorer les marges, les espaces de dissidence, comme autant de zones à défendre par la fiction, la poésie, le questionnement de la langue. A défaut de sauver le monde, la littérature peut secouer la société, l’amener à plus de conscience et moins d’intolérance. Encore faut-il que le livre ne soit pas un produit de niche, réservé à une élite éduquée et cultivée…

 

BIO

Emmanuelle Bayamack-Tam est née à Marseille en 1966. Elle vit actuellement à Villejuif. Depuis 1996, elle publie chez POL des romans et des pièces de théâtre, tantôt sous son nom, tantôt sous le pseudonyme de Rebecca Lighieri. Arcadie a reçu le prix du Livre Inter en 2019, et La Treizième Heure le prix Medicis en 2022.

Laurent de Sutter | Life is Beautiful, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Laurent de Sutter

 

L’art du cocktail est l’art du mélange. Ou plutôt : il est l’art de la création, par le mélange, de ce qui excède la somme des substances mélangées. Il s’agit d’un excès paradoxal – car il implique non seulement son résultat, mais aussi ses conditions. Un grand cocktail est une boisson supérieure à ses ingrédients, mais qui rend aussi ses ingrédients supérieurs à eux-mêmes. Il est une manière de hausser tous les éléments qui participent d’un verre à un niveau nouveau – qui est le niveau de ce qu’ils peuvent et non de ce qu’ils sont. Il va de soi que cette possibilité est aussi une manière de domestication : elle est ce qui rend buvable l’imbuvable – l’alcool absurdement fort qu’est un whisky, un gin, un mezcal. Il y a une puissance de l’alcool qui tend à anéantir tout – une puissance qui est elle aussi en excès. Le cocktail est une manière de domestiquer cette puissance en la transformant en possible – en buvable, donc en enivrant. L’alcool est toujours trop fort, de sorte que le cocktail est une manière d’en réduire l’excès – mais pour en produire un autre. Comme l’ont prouvé les ivrognes de la Lost Generation, de Raymond Chandler à Ernest Hemingway, de William Faulkner à Francis Scott Fitzgerald, un cocktail n’est pas destiné à rester isolé. Un cocktail appelle la multiplication – c’est-à-dire qu’il appelle à un autre mélange. Le mélange des verres, les mélanges des conversations et aussi, peut-être, le mélange des corps. On ne sait pas ce que peut un corps, écrivait Spinoza. A cette affirmation, les amateurs de cocktails rétorquent que, si on ne le sait pas, il y a une manière de le savoir : en troquant cette ignorance pour l’ignorance de ce que peut un cocktail. Et leur hypothèse est toujours la même : il peut tout – parce qu’il peut n’importe quoi. De sorte qu’il peut aussi tout faire faire aux corps, puisqu’il peut leur faire faire n’importe quoi. Le meilleur, comme le pire. C’est pour cela que la puissance du cocktail est aussi une menace ou un danger – donc une manifestation finale, presque fatale, de la vie.

 


Interview de l’auteur

La littérature peut-elle encore sauver le monde ? / Pourquoi écrire et lire encore ?
Laurent de Sutter : William Burroughs disait que la littérature peut tout, parce que rien ne peut se soustraire à la prise du « Verbe ». Elle peut détruire des univers et les reconstruire. Anéantir les vivants et les ressusciter. Dresser le plan de toutes les utopies et matérialiser tous les cauchemars. Quoi qu’il en soit des usages possibles qui en sont faits aujourd’hui, la littérature conservera toujours ce pouvoir.

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
LdS : Que voudriez-vous qu’on fasse d’autre ? Qu’on pleurniche ?

Le café a-t-il encore aujourd’hui une importance sociopolitique et si oui, laquelle ?
LdS : L’idée que le café incarnerait un dernier reste des Lumières, ou l’ultime avatar du lieu où se retrouverait le peuple, est une illusion fatigante – que les portraits de tenanciers de la littérature d’Ancien Régime auraient dû dissiper depuis longtemps. Si le café possède une importance, ce n’est pas à lui-même qu’il le doit, à sa forme presque transcendantale – mais à ceux qui le fréquentent. Il y a un usage des cafés, que personne ne peut décider à l’avance, mais qui exige de tous ceux qui les fréquentent de le construire. Cela commence par le fait de le choisir, d’y choisir ce qu’on y boit et de choisir d’y retourner. Un café qui se voudrait militant mais qui servirait des produits de la grande industrie perdrait immédiatement mon suffrage, par exemple.

 

BIO

Laurent de Sutter est essayiste et éditeur. Il enseigne la théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel et à Sciences-Po Paris. Il est l’auteur d’une trentaine de livres traduits dans plus de quinze langues et couronnés de nombreux prix. Il dirige les collections « Perspectives Critiques » aux Presses universitaires de France et « Theory Redux » chez Polity Press.

Laure Mi Hyun Croset | L’Area, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Laure Mi Hyun Croset

 

L’Area for ever

J’ai toujours aimé la nuit. Que je lise jusqu’à une heure avancée ou que je rentre après une escapade folle, j’ai toujours aimé la nuit.

J’ai découvert l’Area grâce à un ami, Pascal Oïffer, qui connaît aussi bien les lieux mythiques de Paris que ceux qui émergent, car je crois qu’il aime ce qui est vivant, qu’il est toujours curieux des activités humaines et de ce qui anime les personnes, en particulier les artistes, dont les univers sont souvent plus condensés que ceux des gens qui ont moins de temps à consacrer à la découverte et à l’expression de leur propre vision du monde.

Quand, donc, Pascal m’a écrit un message m’exhortant de le rejoindre à L’Area, car c’était « the place to be, surtout un dimanche soir », j’ai convaincu l’ami avec lequel je dînais qu’on s’y rende. Depuis lors, ce bar, où des œuvres d’art se côtoient sans grandiloquence et où la carte affiche mets brésiliens et libanais, comme si les deux gastronomies étaient naturellement conciliables, est devenu mon QG, lorsque je séjourne à Paris.

On y rencontre un jeune producteur, une égérie Chanel ou un photographe gay ukrainien, surtout de jeunes créatifs. Un vrai casting avec des gueules magnifiques et des tenues qui ont de l’allure ! Mais ce qui surprend, c’est qu’ils sourient. Tout le monde se montre aimable, courtois. Pas d’arrogance, pas de dragueur menaçant, juste une sorte de famille de la nuit.

C’est la personnalité du patron Edouard qui crée l’atmosphère enjouée et inspirante de cet espace presque irréel par sa convivialité peuplée de créatures stylées. On paye ses consommations en sortant, car les tournées fusent. Il faut seulement prévoir d’être oisif le lendemain, car il est quasiment impossible de sortir sobre et avant la fermeture du bar !

 


Interview de l’auteure

Que peut la littérature ?
Laure Mi Hyun Croset : La littérature permet de développer notre imagination, d’être sensible à la beauté, de se soustraire à l’esprit de sérieux, d’échapper au ici et maintenant, de développer une empathie pour des gens très différents de notre condition, de vérifier si un monde est souhaitable ou, au contraire, de nous faire prendre conscience de ce qui nous menace si nous continuons à dériver.

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ?
LMHC : Pour moi, les cafés sont des lieux où l’on trouve souvent ce qu’on est venu y chercher. Si on veut afficher un lifestyle, on choisira un lieu luxueux ou branché, mais on peut aussi y venir pour de la compagnie, de la solitude ou de l’aventure. Ce sont des lieux collectifs, mais qu’on peut aussi appréhender de façon individuelle : fuir le bruit de la maison, observer la vie dans le bar ou autour.

Où te sens-tu chez toi ?
LMHC : Je peux être partout chez moi, parfois davantage dans un hôtel minable que dans mon appartement somptueux. Je me sens chez moi quand les choses matérielles qui m’entourent n’empêchent pas mes valeurs d’être alignées et mes pensées intimes d’affleurer.

 

BIO

Laure Mi Hyun Croset est une romancière suisse née à Séoul, membre du Parlement des Écrivaines Francophones. Elle a publié huit ouvrages, dont S’escrimer à l’aimer, une histoire d’amour épistolaire (finaliste Prix Lettres Frontière) Le beau monde, une satire sociale ironique, chez Albin Michel (finaliste Prix Soroptimist). Polaroïds (Prix Ève de l’Académie Romande), une autofiction sur ses hontes, et Made in Korea, un roman sur le retour d’un adopté en Corée, ont été traduits en coréen chez Esoope Publishing.

Velibor Čolić | Chez Velibor, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Velibor Čolić

 

L’exil, selon Anthony Burgess, est un état négatif : l’exilé est « rejeté par les autochtones comme par ses compatriotes ». Partir, c’est tout de même déjà arriver un peu. Depuis trente-trois ans déjà, partir pour moi n’est qu’une seconde peau, un abonnement longue durée pour la France. Un costume mal taillé qui me transforme en étranger. Constamment j’ai la sensation que je suis entre deux gares, entre deux quais, que j’attends quelque chose, quelque part. Et pourtant rien à faire. L’exil c’est la poussière, l’exil c’est l’éponge mouillée de l’oubli ; l’exil c’est avoir un accent partout, y compris chez soi. L’exil c’est partir puis rester, se faire inviter puis rester, inventer les choses, une vie toute nouvelle,

puis rester… Finalement l’exil, c’est rester.

 


BIO

Né en 1964 en Yougoslavie. Depuis 1992 vit et travaille en France. En 2008 il commence à écrire en français, la langue de son exil. Il publie ses romans aux éditions Gallimard. Ses livres on été traduits en seize langues. Naturalisé français en 2019. Il vit à Bruxelles depuis 2021.

Angelo Vannini | Bistrot littéraire Les Cascades, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Angelo Vannini 

 

Le Bistrot littéraire Les Cascades est un lieu que j’aime beaucoup, car j’y vois, en arrière-plan, un projet politique de résistance à la gentrification, un refus simple et ferme de l’exploitation capitaliste. Caroline, la propriétaire, maintient délibérément les prix au plus bas. Le lieu est fréquenté surtout par les gens du quartier, et par de jeunes comédiens qui étudient dans une école de théâtre, juste à côté. Pour moi, c’est un endroit précieux. Même lorsque l’atmosphère se fait très vive, je parviens toujours, comme par magie, à m’absorber dans mon travail : lire, écrire, traduire. Y a-t-il vraiment des frontières entre ces trois gestes ? Il y a quelques jours, aux Cascades, je lisais et essayais de traduire du japonais en italien le recueil d’un ami qui vit à Tokyo. Et, un peu comme il arriva à Fortini avec Brecht, des vers inspirés par son écriture sont venus me visiter :

dato che fotografavi la bella crudeltà
con un filo di formicolio

rinasceva un senso di museo 
dopo Richter Pasolini Nakagami

cercando vicoli perduti
per la penisola di Kii

tutto il dolore del pensare
senza smalti né cammei ti fingo

ogni fine di genealogia
dal paesaggio non più mobile

Des vers que je vais tenter, juste pour te faire plaisir cher Alain, de « tourner » tant bien que mal en français :

puisque tu photographiais la belle cruauté
avec un fil de fourmillement

renaissait un sens de musée
après Richter Pasolini Nakagami

cherchant des ruelles perdues
dans la péninsule de Kii

toute la douleur du penser
sans émaux ni camées je te façonne

chaque fin de généalogie
depuis un paysage non plus mobile

 


Interview de l’auteur

La littérature peut-elle encore sauver le monde ?
Angelo Vannini : Tu dis « encore », et je me demande si elle l’a jamais fait. Probablement pas. Mais je connais des êtres qui ont été sauvés par la littérature, je crois en avoir rencontré trois ou quatre dans ma vie, au moins. Cela me suffit.

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
AV : Nous ne le pouvons pas. Pas « confortablement », en tout cas. Je dois dire que depuis quelque temps, il n’y a plus rien que je parvienne à faire confortablement, et c’est peut-être mieux ainsi.

Où te sens-tu chez toi ?
AV : Nulle part. Mais j’en viens à penser que c’est peut-être cela, justement, la véritable condition pour habiter. Longtemps, j’ai habité les mots faute de pouvoir habiter le monde ; aujourd’hui, je vois que même les mots deviennent parfois inhabitables. C’est une chance. C’est cela en effet qui nous permet d’être justes – ou du moins d’en poursuivre la quête – sans nous assoupir dans ce que nous croyons être. Tu vois, avec le temps, j’ai appris qu’on peut écrire aussi avec le regard, que l’humanité est féroce et douce à la fois, et que de cette férocité comme de cette douceur nous sommes tous également – mais diversement – responsables.

 

BIO

Angelo Vannini est un écrivain italien qui vit à Paris. Il est l’auteur du recueil de poèmes Fogli di sosta (2023), du roman Stoffe da Shiga (2022) et de la méditation poétique L’intermissione dei cigni. Cinquantanove giorni alla frontiera della letteratura (2017). Ses pièces de théâtre, écrites en italien, en français et en anglais, ont été jouées à Milan (La Triennale), à Paris (Centre Pompidou ; Panthéon ; Mairie du 5e arrondissement) et à New York (La MaMa Theatre). Il dirige la collection de poésie « la lumière obstinément » pour l’éditeur italien Affinità elettive.

Serge Deruette | Le Ropieur, Mons (Belgique)

Photo : Alain Barbero | Texte : Serge Deruette

 

Le bistrot Le Ropieur, sur la grand-place de Mons, mais sur un coin. Ou si l’on préfère, sur un coin, mais sur la grand-place. Au cœur de la ville mais désaxé. Simple et discret : l’antidote à la grandiloquente et pharaonesque gare de Mons. L’antre d’une faune bigarrée, tout à la fois modeste et haute en couleurs. Une tanière d’artistes, de glandeurs, de causeurs, d’étudiants, d’hommes et de femmes, de jeunes et de vieux, qui se côtoient et se mélangent. Et du matin au soir, faisant partie des meubles « l’homme au chapeau plein de plumes et aux sandales pleines d’orteils ». Des tables de cuivre gravées de ses dessins, de ceux de Poliart et d’autres artistes locaux. Une fresque murale peinte par Marat aussi. L’esprit du Batia y plane : le Batia moûrt soû (mort saoul : « le Bateau Ivre », en bon français rimbaldien), la gazette satirique du coin ! 
À Mons, c’est mon stam café. Un repaire sans trop de repères, où tout est aussi son contraire. On s’y retrouve entre potes et on se retrouve soi-même. En y rencontrant au hasard de qui s’assied dans son voisinage, c’est soi-même que l’on rencontre. S’y enfermer est libération. Un lieu sans surprises, mais non sans des découvertes. Si l’on y a ses habitudes, elles sont toujours peuplées d’imprévus, au point où l’habitude est d’y espérer l’imprévu. 
Espace de repos fait d’agitation, d’animation faite de calme, on y entre pour mieux sortir, de soi et de la routine. On s’y pose, on s’y repose, on s’y expose. Et si l’on y échange des idées, c’est pour affiner les siennes – quoique… On s’y ressource, mais pas que d’eau : on s’y grise. Et si l’on y assomme – parfois, ou souvent, c’est selon –, on y plane aussi.
Et puis, il y a de l’Orval – pas du vieux, n’exagérons rien, c’est très difficile à trouver – mais au moins du tempéré, comme il sied de le boire, pour qui sait l’apprécier.

 


Interview de l’auteur

Quelle est pour toi l’importance de l’histoire ?
Serge Deruette : On répond habituellement qu’elle aide à comprendre le présent. Mais quelle histoire ? L’histoire des « grands hommes » ou celle des masses populaires ? Et quel présent ? Celui des belles valeurs si satisfaisantes de démocratie (laquelle ?), de liberté (pour qui ?), de Droits humains (lesquels et pour qui ?)… ou celui des rapports de forces, celui des violences, des oppressions, des guerres que ces belles valeurs masquent d’autant plus opaquement qu’elles sont bruyamment invoquées, et celui des luttes pour s’en libérer.

Et celle de l’enseignement de l’histoire ?
SD : Enseigner pour moi, c’est armer mes étudiants pour qu’ils soient, non des intellectuels au-dessus de la mêlée, mais au service des masses. Montrer que l’histoire n’est pas celle des valeurs ni des idées (mon cours d’histoire de la pensée politique est celui de l’histoire des conditions matérielles de leur émergence et de leur évolution), mais celle des classes et des luttes entre elles.

Où te sens-tu chez toi ?
SD : Dans le monde des gens simples, celui des pauvres et des opprimés, le monde d’où je viens et auquel je reste fidèle. Dans la lutte pour un monde meilleur, celle des masses travailleuses, et dans la solidarité avec les peuples que l’on écrase, que l’on réprime, que l’on humilie.

 

BIO

Serge Deruette est né et a vécu sa jeunesse à La Louvière ouvrière, terre belge de charbon. S’il enseigne à l’Université de Mons (l’UMONS) l’histoire contemporaine et celle des idées politiques, c’est en tant que résilient, comme contestataire de la pensée mainstream : l’histoire vue d’en bas, celle des masses laborieuses qui la font. Il contribue aussi à faire connaître les idées de Jean Meslier, ce bon curé athée, matérialiste, communiste et révolutionnaire du début du siècle des Lumières.

Volkmar Mühleis | Forcado Pastelaria, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Volkmar Mühleis | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Pour moi, le Forcado est un havre de paix – on pénètre dans la salle, on est accueilli par les pâtisseries les plus raffinées, par le sourire amical des dames pleines de vie derrière le comptoir, on s’essaie à la douceur de la prononciation portugaise pour indiquer son choix, on commande une boisson, selon l’heure de la journée, un café ou un porto, puis on se rend dans la partie profonde et lumineuse du café pour s’installer confortablement. Ce n’est pas un café ancien, ni un café résolument moderne, il n’y a pas de musique, seul le silence des conversations et des lectures emplit l’atmosphère (un coup d’œil sur son smartphone est toléré, mais les ordinateurs portables sont mal vus). Il vint et s’assit devant sa tasse de café / parla lentement d’une voix grave / aussi charmant et sauvage que celui qui / trouva la clé de ses jours dans les mots – Gastão Cruz. J’écoute donc ma voix intérieure, en lisant ces mots, je remercie pour le café et les pâtisseries que la femme me sert sur un plateau blanc. Un couple âgé est assis à la table d’en face, silencieux, lui regarde par la fenêtre, elle feuillette un magazine, puis elle lui montre un passage et il hoche la tête, les yeux malicieux. Une file d’attente s’est formée devant le comptoir, les touristes affluent sans cesse depuis le musée Horta situé à proximité. Je suis confortablement installé au fond du café, je feuillette mon livre, je laisse les pages et le temps défiler devant moi, les passants affairés comme les flâneurs. Je suis réveillé / par le chant d’un oiseau. C’est peut-être le soir / qui veut s’envoler – début d’un poème d’Eugénio de Andrade, et même si le temps passe vite, les deux hôtesses ont le temps, elles finissent par remonter discrètement les premières chaises, mais restez donc tranquillement assis, il n’y a pas d’urgence. Elles semblent elles-mêmes apprécier de voir un client qui prend son temps. Alors, un autre porto après le café ? Claro !

 


Interview de l’auteur

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ? 
Volkmar Mühleis : Il n’y a rien de plus agréable que de discuter avec des personnes chères dans un café, de profiter ensemble de l’ambiance, de lire, de regarder par la fenêtre. C’est à la Brasserie Verschueren à Bruxelles que j’ai fait la connaissance du poète Rashid. Nous ne nous sommes jamais dit nos noms de famille, et il semble avoir déménagé depuis quelques années. C’était un homme subtil et mondain, avec une grande nostalgie dans le regard (je lui ai consacré un passage dans mon journal bruxellois, publié en 2022). Seul avec un livre, les heures passées au café sont un plaisir d’un autre genre : intime, au milieu des autres, en voyage avec ses propres pensées…

Tu es auteur et musicien : comment cohabitent ces deux formes d’expression artistiques chez toi ?
VM : L’écriture est le fil rouge de toutes mes activités : j’écris des poèmes, des histoires, des chansons, je compose de la musique, je travaille sur des textes philosophiques. Le jour et l’heure déterminent le rythme entre ces différents travaux La poésie nécessite une bonne oreille pour les mots, la philosophie également un sens littéraire, la musique ne vit pas seulement de l’empathie, elle nécessite également un regard critique sur la vie. Je trouve cette interpénétration extrêmement enrichissante.

Où te sens-tu chez toi ?
VM : Parmi des personnes bienveillantes, dans ma langue maternelle, l’allemand, avec une musique émouvante, dans des lieux qui invitent à la contemplation…

 

BIO

Volkmar Mühleis (né en 1972) est écrivain, philosophe et musicien. Il enseigne la philosophie et l’esthétique à la LUCA School of Arts à Bruxelles et à Gand. Il a publié trois recueils de poésie, trois nouvelles, deux journaux intimes et plusieurs monographies philosophiques. Avec son ensemble d’improvisation Brussels Cleaning Masters, il se produit régulièrement depuis 2015 : aux Ateliers Claus à Bruxelles, au musée d’arts de Solingen, au 019 Gent, à l’Alter Schlachthof Eupen, etc. Plus d’informations : www.volkmarmuehleis.eu