Archive d’étiquettes pour : Alain Barbero

Prune Antoine | Le Belfort, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Prune Antoine

 

Le Belfort à Berlin est le café qui m’a sauvée du Covid. Le seul resté miraculeusement ouvert durant la pandémie, avec tout ce dont une mère d’un enfant en bas âge avait besoin ; du café, du vin, de la vodkda, des pains au chocolat délicieux, des ‘brunch pompette’ (un concept d’anthologie). C’est mon refuge, mon petit morceau de France en terres teutoniques.

 


Interview de l’auteure

Tu travailles depuis des années sur l’Europe de l’Est et les zones de tensions politiques ou sociales. Qu’est-ce qui t’attire dans ces territoires où les fractures restent visibles ?
Prune Antoine : J’aime par nature, l’ambivalence, ce qui n’est pas défini, net, ce qui est en mouvement. Je ne sais pas faire avec les certitudes, les vérités bien établies, les gens qui savent toujours tout tout le temps : ce qu’il faut penser, ce qui est bien, ce qui est mal. Moi j’aime bien me tromper, faire des erreurs, prendre des décisions risquées ou absurdes, jouer à la vie comme au casino. L’espace post-soviétique porte en lui cette transition permanente ; déjà parce que les habitants sont nés, ont grandi et ont vécu dans un autre monde et qu’ils continuent de définir leur identité, souvent en réaction à un pouvoir dominant.

Tu passes d’un format à un autre, presse écrite, documentaire, écriture : est-ce que tu écris différemment selon le médium, ou est-ce toujours le même regard qui traverse ces formes ?
PA : Je pense de plus en plus que la manière de raconter est parfois aussi important que ce que l’on raconte. Certaines histoires, plus intimes, passent mieux en podcast, avec la voix, d’autres sont plus visuelles, d’autres encore par la fiction. Le regard reste le même. Et puis, le journalisme change, la littérature aussi. Depuis quelques années, je suis obsédée par les formes hybrides de récit. Je ne crois plus au roman, ni à l’essai, ni à l’autofiction, ni à toutes ces étiquettes qu’adorent les éditeurs et les gens du marketing. Je crois que nous vivons dans un monde où les frontières sont poreuses, où les références bougent sans cesse et où le monde dans lequel nous avons grandi (les années 80) est en pleine fragmentation. La littérature doit refléter ce mouvement. Dans mes livres, je mélange souvent la fiction avec la non fiction. Brouiller les lignes me semble être la manière la plus honnête de refléter à quel point la réalité est devenue fluctuante aujourd’hui.Les fake news, l’IA… Je ne sais pas ce qui est plus réel, le plus vrai aujourd’hui dans ma vie : ce que je vis sur mon téléphone, mes chats WhatsApp ou le café que je prends avec un ami ? Et puis face à l’IA, je crois aussi que la seule résistance possible passe par l’absence de pattern. Etre imprévisible, faire des pas de côté, tisser des liens là de manière inattendue. Sortir à tout prix de ce qui est calculable.

Une partie de ton travail donne une place importante aux voix de femmes. Est-ce un choix conscient dans ton approche, ou quelque chose qui s’est imposé au fil de tes enquêtes ?
PA : S’intéresser à la condition féminine c’est naturellement découvrir le sens du mot injustice. Pas besoin d’aller en Afghanistan. Une simple conversation avec votre grand-mère ou une amie qui divorce vous racontera tout ce que vous avez besoin de savoir sur les droits des femmes ou la manière dont les hommes sont prêts à tout pour garder le pouvoir. MeToo a été une chance énorme mais les structures ont pour l’instant peu changé. La justice, la politique : toujours deux poids ou deux mesures. Depuis que j’ai eu ma fille, je me demande constamment ce qui est le plus intelligent ? Essayer de libérer le terrain et supprimer les connards pour qu’elle n’ait pas à subir les mêmes inégalités ou l’armer pour la préparer au bordel ambiant et en faire une mercenaire ? Je n’ai pas de réponses mais j’espère qu’elle aura la peau dure.

Dans ton activité, faite de déplacements et d’intensité, que représente un café : un espace de travail, de pause, ou d’observation ?
PA : Les trois. J’ai vécu trois mois à Vienne et j’ai écrit La mère diabolique en écumant à peu près tous les cafés de cette ville. J’aime fumer et prendre un verre de vin en terrasse à Paris et regarder les gens, ce qui reste notre sport national. Quand on écrit, on se met rarement en pause : on reste à l’affût, un geste, un regard, une manière de parler. Ecrire, c’est aussi laisser la vie entrer, nous traverser.

 

BIO

Prune Antoine est grand reporter et romancière, basée à Berlin. Elle est l’auteure de trois livres : La fille & le moudjahidine qui raconte son amitié avec un réfugié daghestanais wannabe djihadiste en Syrie, L’heure d’été (Poche Points, 2020), un portrait de Berlin, entre gentrification, précarité et amour libre au temps des Millenials et La mère diabolique (Denoël, 2024), une plongée dans les ambivalences de la maternité à travers l’histoire de Christiane K, condamnée à la perpétuité pour un quintuple infanticide commis durant le Covid. Le reste du temps, elle s’immerge avec des néo-nazis allemands, enquête sur la re-militarisation de Kaliningrad ou se penche sur le business de crystal meth en Europe centrale.

Ruth Loosli | Coalmine Café, Winterthur (Suisse)

Photo : Alain Barbero | Texte : Ruth Loosli | Traduction : Yla von Dach

 

Café Coalmine Bar

Une bibliothèque murale là où, autrefois, il y avait du charbon
Une bibliothèque murale où un JE peut disparaître
Se faufiler dans les histoires
après avoir bu son café
(Café venu d’Inde par voie commerciale)

Les couleurs des livres invitent 
à s’évader dans des mondes inconnus
Le JE étant un insecte à la recherche de nectar
Quels sont les mots qui produisent un nectar pour mes antennes
(Suhrkamp en a fourni) 

La bibliothèque est haute, il faudrait 
une échelle, elle est longue, s’étirant d’un bout à l’autre
de la pièce jusqu’au bar où l’on s’affaire
assigne un motif au flat white, un brin de poésie
(Depuis longtemps, Suhrkamp n’en fournit plus)

Restent toutefois les couleurs des dos des livres
Elles incarnent le b.a.-ba des sujets pour l’instant
Tout se décale un peu mais personne
ne se remettra de l’amour et de la mort
(Au deuxième coup d’œil, le motif se dissout)

C’est pour cela que j’écris, que je lis ! Cette exploration
cette fusion de ce qui est présent permet la tristesse 
autant que la célébration de la vie en soi il reste
un mystère il reste l’amour il reste la brèche
(On y tombe sans arrêt ; on commande un verre d’eau).

 


Interview de l’auteure

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
Ruth Loosli : « Confortablement » n’est peut-être pas le mot approprié. Il s’agit d’exploration, de rencontres, d’échanges.  Avec d’autres êtres humains, avec d’autres cultures, d’autres visions du monde. En gardant à l’esprit ce qui nous unit tous, universellement, le respect mutuel.  

Pourquoi écrire et lire encore ? 
RL : Constamment élargir l’horizon et ainsi rester tourné vers la vie. 

Le Café (ou le Café de ton choix) est-il plutôt un lieu de retraite ou un lieu de rassemblement ?
RL : Plutôt un lieu de rassemblement. De nombreuses manifestations culturelles sont organisées ici. 

 

BIO

Ruth Loosli, née en 1959 au Seeland (Pays des lacs) en Suisse, vit à Winterthur.
Nombreuses publications dans des revues et des anthologies. Édités : Histoires pour enfants, un roman, un recueil de nouvelles et plusieurs recueils de poésie, le dernier en date « Ein Reiskorn auf meiner Fingerkuppe » (Caracol Verlag) ayant reçu un prix d’honneur de la ville de Zürich. Des images écrites se créent, l’une d’entre elles a été choisie pour l’affiche du festival de littérature « Zürich liest » (Zurich lit) en 2023. En 2026, de nouvelles images écrites sont présentées à la Galerie Weiertal. La maison d’édition Baeschlinverlag publie un livre d’images : « Ein Tag für uns » (Un jour pour nous-mêmes). www.ruthloosli.ch

Dejan Gacond | Café L’Antabuse, La Chaux-de-Fonds (Suisse)

Photo : Alain Barbero | Texte : Dejan Gacond

 

Rencontre

On a parlé de vivre autrement. Forcément. On était ailleurs. 
On a évoqué des images qui se figent au fil des rencontres. Du temps qui s’écoule jusqu’à l’instant d’une photographie. Des idées qui infusent. Du réel qui dérive. 
On s’est souvenu de nos activités passées. 
Lui dans les trains. Moi, ici, à l’Antabuse. 
Mémoire du flux. Mémoire du fluide. 
Toutes sortes de villes qui défilent. 
Toutes sortes de vies qui s’enfuient. 
On s’est rencontré dans un bar sans enseigne qui a le nom d’un médicament pour arrêter l’alcool. Dans un club de rien pour celles et ceux que le grand tout a oublié. 
Ici, c’est ailleurs… et ailleurs, c’est le lieu des utopies tu sais ?
L’image s’est figée. L’instant s’est évaporé.

 


Interview de l’auteur

Quelle place occupent les cafés dans ton imaginaire d’écrivain ? Sont-ils pour toi des espaces d’inspiration, de retrait, ou de confrontation au réel ?
Dejan Gacond : Devant la vitesse du réel, les cafés sont un espace de lenteur bienvenue. Les cafés sont comme des photographies figeant le grand film du monde. Sans être hors de la réalité, les cafés sont des îlots rassurants. Ils sont autant espaces d’inspiration que de recul. Ils permettent la sincérité des rencontres, la mixité des horizons, le brassage des idéaux. Les cafés m’inspirent et je m’y perds, me nourrissent et m’abreuvent il faut dire aussi. Les cafés renouent avec la magie là où le monde s’est perdu dans sa violente accélération. Je n’y vais pas pour écrire, mais plutôt pour y faire infuser ou diluer mon travail du jour.

Le café L’Antabuse affiche une certaine marginalité, véritable contrepoint d’un monde culturel souvent lisse et calibré. Te reconnais-tu dans cette forme de dissidence ? Ton écriture est-elle un acte de résistance face aux normes contemporaines ?
DG : Mon écriture n’est pas une résistance contre les normes culturelles, souvent lisses et calibrées en effet. Il y cependant une volonté d’amener la littérature hors de ses cadres de confort, de partager la poésie avec des gens y étant à priori hermétiques, et de remuer un peu les codes établis. L’Antabuse est un endroit rempli de marginaux, de gens hors des cases sociales ou mis au ban de la société. Je m’y retrouve autrement. Il y souvent plus de poésie dans la réalité brute de l’Antabuse que dans les musées. Une poésie en liberté. Intense. Sans filtre. Par ailleurs, des endroits comme l’Antabuse sont le théâtre d’événements qu’aucune fiction n’aurait pu imaginer…

Où te sens-tu chez toi ?
DG : Partout où ça se ressemble à ailleurs.

 

BIO

Dejan Gacond vit et travaille à La Chaux-de-Fonds (Suisse). Les mots sont au centre de tous ses projets. Des mots partagés dans des installations immersives, dans des livres, mais aussi sur scène, à travers des projets musicaux et théâtraux. Depuis une quinzaine d’années, il imagine et réalise avec l’artiste new-yorkais Kit Brown les installations A Kaleidoscope of nothingness. Aussi habitué des scènes musicales, Dejan collabore avec de nombreux artistes et musiciens, dont l’icône underground Lydia Lunch. 

Bernd Lüttgerding | Café De Kat, Anvers

Photo : Alain Barbero | Texte : Bernd Lüttgerding | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Chant pour De Kat, ou pour rien (1)
Je croise le regard du barman,
qui me jauge depuis le comptoir,
et je heurte une gamelle pour chien
qui dans un fracas, esquive mon coup de pied.

Être remarqué c’est pour moi une preuve réconfortante
que j’existe, que je suis
vraiment ici et non un tiret flou,
qui s’efface avec le temps.

Je saisis la chaise, par le dossier
graissé par tant de doigts,
mais une fois assis, je ne trouve malheureusement
pas tout de suite ma posture. Voici le décor posé.

À présent, les heures sont comme mises au pilon,
et ce qui pourrait leur donner corps, s’évapore.
Qu’ai-je fait aujourd’hui ― accompli ?
Je le supporte d’un pas léger, sans conviction,

en l’imaginant en or, couronné de mousse
allant de temps à autre vers l’urinoir
et je me dis, encore une année de perdue,
comme les deux précédentes, mais cela ne me dérange guère.

Car je sais comment rentrer chez moi, je sais
où les rails attrapent les pneus du vélo,
je connais la route devant moi, ne danse-t-elle et ne vibre-t-elle pas
comme la queue d’un chat nerveux ?

La rédemption, d’accord. J’en connais aussi le prix,
et sans me plaindre, je suis prêt à le payer,

quand l’aube me déchire la poitrine
et, grognant, réclame mon cœur ;
la gueule maculée de sang, elle le place dans la splendeur
d’or et d’écume de son ostensoir céleste.

 

(1) jeu de mot sur le nom du café qui signifie littéralement « le chat », mais aussi fait référence à une expression en allemand signifiant « qui ne sert à rien » 

Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Bernd Lüttgerding : La littérature est le pont qui me relie aux choses de la vie ; c’est mon véhicule (ou mon « chemin », au sens du yâna dans le bouddhisme, si cette comparaison est admise), où je réfléchis et tente de me rapprocher de moi-même, de mes semblables, de la Terre peut-être, de l’univers ou de Dieu, si l’on veut faire appel à lui dans ce contexte. Malheureusement, cela semble un peu pompeux ― Je trouve tout simplement que la littérature est une grande cause.

Quelle importance revêtent les cafés pour toi
BL : Le café est en fait une illusion. En tant qu’espace social, il donne l’impression d’être un croisement entre un salon et le monde extérieur, bien qu’il soit aussi un mélange de bulles de filtres et de commerce. Dans les cafés belges plus traditionnels, j’apprécie les grandes baies vitrées qui soulignent cette première caractéristique. Je m’y assieds, exposé (comme dans un aquarium), mais en même temps protégé (comme dans une serre), et je peux me concentrer tour à tour sur ce que je vois et sur ma visibilité, quand j’en ai envie. Je n’écris pas dans les cafés, ou seulement lorsque mon travail à mon bureau est dans l’impasse et que j’ai besoin d’une perturbation, de résistances extérieures qui contrebalancent mes résistances intérieures et, au mieux, les adoucissent. Pour moi, les cafés sont avant tout des lieux de conversation. Là, dans cet espace à la fois protecteur et perturbateur, m’asseoir face à un ami ou une amie et discuter, par exemple, de la représentation de l’arrière-plan dans l’image, de l’hexamètre comme locomotive d’un récit, des points douloureux de la situation mondiale, ou parcourir ensemble, au fil de la conversation, les étranges jardins de l’amour et du traumatisme : cela me suffit généralement pour tenir quelques jours.

Pourquoi as-tu choisi le Café De Kat ?
BL : Quand j’habitais encore à Bruxelles, j’aimais bien le café Au Daringman, avec ses superbes boiseries rehaussées d’incrustations rouge vif et ses plateaux de table tout aussi rouge vif, et derrière le comptoir, Martine qui, je crois, exerçait sur ses clients une influence à la fois vivifiante et réconfortante grâce à son incroyable énergie. Mais le Daringman n’existe plus. De plus, je vis à nouveau à Anvers, où je peux choisir parmi plusieurs cafés qui me plaisent. Il y a de nombreuses années, j’étais assis au De Kat tard dans la soirée lorsqu’un groupe de personnes est entré et s’est mis à crier et à faire du bruit. Le patron les a immédiatement et fermement remis à leur place, car au De Kat, ce n’est pas « le client est roi », mais « les clients sont tous ensemble rois ». J’aime ça.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
BL : J’écris, je lis, je m’occupe de mes affaires quotidiennes, je me promène, je flâne, je fais des bêtises. Mais la plupart de ces activités relèvent, d’une manière ou d’une autre, du travail.

 

BIO

Bernd Lüttgerding, né en 1973 à Peine (Allemagne), vit en Belgique (Anvers, Bruxelles) depuis 2008. Il écrit des romans (Gesang vor Türen, Berlin 2020), des poèmes (Stäubungen et Der rote Fuchs, publiés chez parasitenpresse à Cologne) et, à l’occasion, des critiques. Depuis 2020, il travaille sur le poème épique Im Wartesaal, dans lequel l’histoire de l’humanité se reflète à travers le prisme d’un individu fatigué.

Heike Fiedler | Café Gavroche, Genève

Photo : Alain Barbero | Texte : Heike Fiedler

 

Je suis ici, à cause de la limonade délicieuse faite maison, à cause de l’ambiance chaleureuse, à cause de la discussion engagée des jeunes artistes à l’autre table, à cause du soleil qui jette sa lumière à travers la façade vitrée, à cause de la pluie qui tombe, quand il pleut. Le Café Gavroche est nommé d’après un personnage du roman Les Misérables de Victor Hugo. Ce dernier s’était inspiré, dit-on, du tableau La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix. Là-bas, une fresque colorée : on y voit une manifestation multiculturelle contre la guerre, comme l’indique, si on ne le devine pas en regardant tout simplement, la seule pancarte au premier plan : stop war. Au mur de la petite niche derrière le bar, une affiche sobre, aux dimensions A4, dix-neuf lettres dorées sur fond noir : kein mensch ist illegal. Sur un des autres murs, le poème Liberté de Paul Eluard, illustré par Fernand Léger, en reproduction, bien sûr. Il y a quelques jours, je travaillais ici avec Maryam Jafari Azarmani, poétesse de l’Iran, ce n’est pas anodin de le dire. Il y a le souvenir aussi de deux lectures auxquelles j’ai participé au Gavroche, dont le plus lointain remonte au vernissage du recueil collectif an deiner statt / à ta place, édité et organisé par Les Éditions d’en bas. Tout autour de ma table, le va-et-vient de nous dans le monde qui respire, malgré tout, avancer, créer, découvrir d’autres lieux et d’autres réalités. Lire des livres, surtout j’écris. Dans le mot écrire, il y a le cri, le rire ; à la quête perpétuelle de nos libertés, graver les roches, gavrocher* contre les pouvoirs et les dominations. Merci au Café Gavroche, merci à Devrim, responsable serveuse depuis 20 ans, pour ce lieu apaisant dans l’agitation ambiante. Je sors du café, plus riche d’un mot en turc : Devrim veut dire révolution.

*gavrocher : mot offert par l’autrice du texte

 


Interview de l’auteure

Ton travail se situe entre page, voix, performance. Quand tu écris, as-tu déjà en tête la scène, penses- tu déjà à la voix et au corps, ou la dimension performative vient-elle après coup ?
Heike Fiedler : Je ne pense pas à la voix et au corps, j’écris avec la voix et le corps. Mon écriture se crée dans cette interaction, qui peut prendre et générer des formes différentes. Dans ce sens, écrire est en soi un acte performatif. Les sons des mots, les sons des phrases et des lettres sont aussi très importants : cette matérialité sonore de la langue appelle souvent les fragments présents dans un texte donné. Ainsi, entre son et sens, sont nés par exemple mes poèmes, dans lesquels cohabitent différentes langues. Quant à la scène, il ne faut pas perdre de vue que la page blanche à remplir représente elle-même une scène, sur laquelle le texte se déploie. Je perçois l’espace de la performance comme  une sorte de prolongation de la page ou alors, comme une « scène d’écriture », « Schreibszene » en allemand, un concept que j’emprunte à la recherche en littérature. Dans cette perspective, le fait même de performer est pour moi un acte d’écriture, surtout quand j’utilise de la technologie audiovisuelle. La rencontre des éléments présents, les gestes qui se succèdent et se superposent, mais aussi la co-présence des personnes présentes dans l’espace de la performance, font surgir un texte nouveau, au delà de celui qui est (peut-être) présent au départ.

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
HF : Cette question est omniprésente dans un sens plus large : Comment manger, comment écrire, comment aller au cinéma, comment dormir dans un endroit bien chaud, comment danser, comment faire la fête, comment continuer face à la situation du monde ? Faire tout cela malgré tout, c’est un acte de résistance, minimaliste certes, mais à ne pas ignorer. Essayer de résister à devenir inactive, passive, déprimée, tout en faisant des choix ou apprendre à faire des choix ; interroger nos gestes quotidiens, avec la conscience des nouveaux enjeux que les recherches et pratiques socio- et interculturelles ont réussi à développer, à thématiser. Faire rentrer le monde dans les cafés : se rencontrer, discuter. Déconstruire ensemble la colonisation capitaliste et patriarcale de la pensée. Ce n’est pas toujours confortable, mais oh combien savoureux, comme un bon café ou un bon chocolat chaud, produit où ? Par qui, dans quelles conditions, comment sont-ils parvenus jusqu’ici, jusqu’à ma bouche, mon intérieur… 

Où te sens-tu chez toi ?
HF : Je me sens bien dans les espaces dans lesquelles je ressens une fluidité, une circulation d’énergies positives, c’est-à-dire non violentes, accueillantes et non-exclusives, horizontales pour le dire autrement. L’idée que j’associe à la notion du chez moi ou alors chez toi ou chez soi reflète ces aspects. L’idée de fluidité renvoie aussi à la perméabilité des frontières. C’est un processus de vie, avec des épreuves parfois difficiles à traverser. En tout cas, depuis l’âge de jeune adulte, j’ai préféré vivre dans les structures de vie collectives et communautaires, à commencer par le fait de l’avoir expérimenté, jeunes étudiant.e.s que nous étions avec nos enfants, dans un chalet ici, à Genève. Nous y avons partagé et structuré, à plusieurs dans la même situation, nos joies et obligations. Actuellement, mon appartement fait partie d’une coopérative, mon chez moi en extension. C’est dans ces extensions, ces entre-deux que se créent des espaces de liberté, la littérature, la poésie.

 

BIO

Heike Fiedler (CH/D) – écrivaine, performeure, poétesse sonore et visuelle.
Elle a grandi en Allemagne et vit à Genève depuis 1987, où elle a obtenu son Master of Arts en littérature et un certificat en Études Genre. Polyglotte, Heike Fiedler écrit en français, en allemand et entre les langues. Elle lit et performe ses textes dans les festivals à travers le monde, elle participe à des projets collectifs et a écrit huit livres à ce jour. Son travail a obtenu des soutiens de Pro Helvetia, de la Ville et du Canton de Genève. https://heikefiedler.ch/

Peter Großmann | Leuthold’s 1910, Castrop-Rauxel (Allemagne)

Photo : Alain Barbero | Texte : Peter Großmann | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet 

 

En plein cœur de Castrop-Rauxel, juste à côté du marché de la vieille ville, se trouve un café qui représente pour moi bien plus qu’un simple endroit où prendre un café et une pâtisserie : le Leuthold’s 1910. 
Le bâtiment lui-même est historique, et le nom 1910 fait référence à l’année de construction de la maison. La décoration joue délibérément sur ce charme historique et rappelle les brasseries élégantes du début du siècle dernier. De hauts plafonds, une galerie et des détails raffinés vous plongent dans une sorte de petit voyage dans le temps. 

 C’est ici qu’on peut sentir battre le pouls de la vie de la Ruhr.
Dans une ancienne ville minière comme Castrop-Rauxel, un café remplit aujourd’hui souvent bien plus que son rôle classique. Il devient une sorte de salon social de la ville.  

Autrefois, les mines, le travail posté et le labeur physique intense rythmaient le quotidien de nombreuses personnes. Avec la fin de l’exploitation minière, ce ne sont pas seulement des emplois qui ont disparu, mais aussi de nombreux lieux de rencontre de l’ancienne culture ouvrière. Les bars, les locaux associatifs et les cantines ont perdu de leur importance. Tout comme la tradition du « Frühschoppen », où les mineurs se retrouvaient au bar le dimanche matin pour discuter et, bien sûr, parfois boire un peu trop. Cette époque est révolue.

Mais un café comme le 1910 peut en partie combler ce vide. Il devient un lieu de rencontre pour différentes générations. Les gens s’y retrouvent régulièrement pour échanger, raconter des anecdotes de la bonne vieille époque minière et perpétuer ainsi un pan de l’histoire de la ville. Parallèlement, les jeunes ou les familles utilisent ce café comme lieu de rencontre pour travailler, lire ou voir des amis.
C’est ainsi qu’émerge un mélange entre mémoire et présent.

Un café peut également être le symbole de la transformation d’une ville. Là où autrefois les chevalements et l’industrie dominaient le paysage, des lieux culturels voient aujourd’hui le jour.  

C’est pourquoi, dans une ville comme Castrop-Rauxel, un café peut agir comme un petit feu de camp urbain : les gens s’y rassemblent, racontent, discutent et tissent de nouveaux liens. À une époque où les structures économiques évoluent, de tels lieux contribuent à préserver la communauté, les échanges et un sentiment d’appartenance.

 


Interview de l’auteur

Sur ton site web, on peut lire « Peter Großmann est très occupé ». Avec ton emploi du temps chargé, trouves-tu encore le temps d’aller au café ? 
Peter Großmann : Mon agenda est certes bien rempli, mais mon travail à l’ARD Morgenmagazin m’offre un gros avantage : je suis de retour chez moi à Dortmund vers 11 heures, l’heure idéale pour prendre un café, et je peux donc de temps en temps m’offrir un café. Parfois au 1910, comme sur la photo, mais il y a plein d’autres endroits à proximité qui me comblent. Autour de chez moi, on trouve de superbes lieux dans d’anciennes zones industrielles.

Les cafés sont-ils importants ? Quelle importance ont ces lieux pour toi ?
PG : Dans les cafés, on sert en fait quelque chose de plus important que des grains moulus et de l’eau : un sentiment d’être chez soi. C’est déjà une bonne raison d’y aller. S’asseoir, lire, rencontrer et observer des gens, ou simplement se déconnecter, en sont d’autres. Dans le meilleur des cas, cette visite est une petite évasion de mon quotidien qui me redonne de l’énergie.

Le sport pour les enfants te tient manifestement à cœur. Quel avenir attend ces enfants ?
PG : Ce serait formidable que les enfants se dirigent vers un avenir riche en activités. D’une part, vers une vie passionnante et stimulante, qui les « fait bouger » émotionnellement au quotidien. D’autre part, cela devrait aussi être une vie active, ce qui fait actuellement défaut à la plupart des enfants, à l’ère des « parents-chauffeurs » et des téléphones portables.

 

BIO

Peter Großmann est depuis de nombreuses années animateur de télévision et de radio pour la chaîne WDR à Cologne. 
Il est auteur depuis le milieu des années 2000. Il écrit des biographies, des ouvrages consacrés à la santé et au sport, et a publié une série de romans sur une équipe de football féminine.
Il consacre son temps libre à sa famille et au sport. On le retrouve alors sur son vélo ou sur un terrain de golf.
Il est marié, a deux enfants et vit à Dortmund depuis sa naissance. 

Dunia Miralles | Brasserie de la Fontaine, La Chaux-de-Fonds (Suisse)

Photo : Alain Barbero | Texte : Dunia Miralles

 

Souvent, les cafés transforment celles et ceux qui les fréquentent avec trop d’assiduité. Je fais partie des transformés. Mon premier roman commence d’ailleurs par une scène de bistrot.

Que l’on y consomme des breuvages tolérés par les AA ou des boissons alcoolisées, les bars, les brasseries, les pubs, et même les cafétérias et les tea-rooms, nous changent quand on y use le fessier sur des chaises fréquemment bancales. La première fois que je suis entrée dans un troquet, sans qu’un adulte m’accompagne, je devais avoir 13 ans. C’était après l’école et j’ai bu un perroquet. Alors oui, cela change l’existence et le rapport au monde. Au fil du temps, après avoir vu beaucoup d’amis plonger leur vie, et même la perdre, au fond d’un verre, de la chaise du bistrot à ma chaise de bureau, j’en étais arrivée à écrire un livre entier en picolant, dès potron-minet, de la vodka rectifiée à l’eau minérale gazeuse.

A présent, j’entre rarement dans un café. Chez moi, je ne me démonte plus la tronche devant l’ordinateur. Pourtant, je garde de la tendresse pour ces lieux où l’on peut écouter, rencontrer, échanger, rêvasser, raconter, observer, écrire… La Brasserie de la Fontaine c’est l’endroit authentique et convivial qui se trouve le plus près de la librairie qui, n’importe quel jour ouvrable de n’importe quelle année, vend toutes mes parutions littéraires. J’y viens après les dédicaces et parfois pour croquer un bout. Or, même en sirotant une infusion de verveine-orange, je ne peux que constater que ce genre d’endroit nous transforme. Pas uniquement à cause des liquides qui modifient la perception, mais parce que, si l’on y passe suffisamment d’heures, on finit par y dénuder notre âme ou par voler celles des autres. Que l’on boive des binches ou du lait froid.

 


Interview de l’auteure

Que peut faire la littérature ?
Dunia Miralles : Je classe la littérature en trois catégories : celle qui enseigne, celle qui évade, celle qui tend un miroir. Cette dernière est un baume pour les personnes qui se confrontent à des situations embarrassantes.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
DM : Sans la place considérable que les cafés ont pris sur le chemin me menant à l’âge adulte, j’écrirais probablement différemment. Je leur dois – en partie – mon style littéraire. A présent, ils ne sont plus que des lieux où j’attends au chaud entre deux rendez-vous. Les bistrots à l’ancienne, comme la Brasserie de la Fontaine, avec une clientèle de tous les âges, issue de tous les milieux, permettent de résister à la solitude, de plus en plus grande, qu’impose le tout numérique.

Où te sens-tu chez toi ?
DM : J’ai des humeurs mélancoliques, accaparantes et impromptues, qui m’empêchent de me sentir chez moi où que je sois. Cependant, malgré la décrépitude du monde et le pessimisme qui me colle à la peau, ressentir de la joie sans culpabiliser, m’est vital. L’immobilité engendrée par les états dépressifs ou les renvois d’aigreurs, n’ont pas le pouvoir de changer positivement l’Humanité. Bien au contraire. Il est important de se ressourcer dans des moments de bonheur simples, même s’ils sont fulgurants. Nul besoin de gourou, ni de manuel de développement personnel, pour apprécier ce qui est gratuitement offert : un coin de ciel bleu, le chant d’un oiseau ou le sourire d’un enfant.

 

BIO

Dunia Miralles vit en Suisse. En 2000, les éditions Baleine, à Paris, publient Swiss Trash, son premier roman. En 2015, Inertie obtient le Prix Bibliomedia. En 2023, elle aborde le trouble de la personnalité borderline dans Le Baiser d’Anubia et la maltraitance scolaire dans Le Gouffre du Cafard.
En 2024, grâce à la bourse de l’Association Neuchâteloise pour la Création Littéraire – ANCL – paraît Caravelles du Seyon aux éditions Alphil. Ce récit se penche, dans l’espoir et l’allégresse, sur l’immigration espagnole des années 1960 – 1970. L’autrice a également participé à plusieurs livres collectifs. Site : www.dunia-miralles.info

 

Linda Bühler | Atomic Café, Bienne (Suisse)

Photo : Alain Barbero | Texte : Linda Bühler

 

Elle attend
Un message ?
Le sourire du serveur ? 
Son matcha ?
Le retour du printemps ? 
Que la pluie cesse enfin ? 

Entre complicité et fous rires
Ils attendent 
La bonne lumière 
Que le couple à côté s’efface du champ 
Que la jolie table du fond se libère
Le matcha est froid déjà
Mais là devant le bar ce sera très joli tu verras
En confiance
Elle fait mine d’attendre encore
Lui capture l’instant

Dans ce lieu tant de fois visité
Des visages connus 
D’autres nouveaux
Les meilleures tables sont prises
En bruit de fond la musique jazz
Les discussions
L’eau qui bout dans la machine à café
Vous prendrez du sucre ? 
Ici 
Des projets naissent 
Des couples se séparent
On donne des cours de français 
Ça fera six francs cinquante
Elle écrit elle corrige elle rêve elle s’évade
On parle français ou suisse-allemand
Ou espagnol ou
Le marbre de la table est fissuré
Les autres en formica
L’ancien devenu vintage recherché
Merci bonne journée
Un sourire

Dans son bar préféré
Elle attend

 


Interview de l’auteure

Pourquoi écrire et lire encore ? 
Linda Bühler : Plus que jamais, lire et écrire ont du sens pour moi en ces temps troubles. Écrire afin de rester libres ici, où on a encore le droit de penser par soi-même. Écrire pour ne pas baisser les bras. Écrire pour dénoncer les injustices, ou pour le plaisir. Et lire, lire pour s’évader, pour penser à autre chose. Pour imaginer un monde meilleur. Ma fille de trois ans me donne le bon exemple pour ça ; si je l’écoutais, on passerait notre journée à lire des histoires. Je trouve ça beau. 

Quelle est l’importance du café pour toi ?
LB : C’est un endroit où je peux me sentir chez moi, comme ici. J’y ai mes habitudes, cela me permet de sortir de la maison et des tâches ménagères ou administratives qui entravent ma créativité. Les cafés offrent un arrêt, prendre ce temps est un luxe qu’on n’a pas tous les jours. J’aime aussi observer les gens, parfois laisser traîner une oreille et attraper des fragments de conversations qui m’enchantent. Les cafés permettent aussi une solitude sociale tolérée, moins difficile à supporter qu’en restant chez soi. Et voir d’autres personnes qui travaillent ou font semblant me motive moi aussi à écrire. 

 

BIO

Linda Bühler a terminé son Bachelor à l’Institut littéraire de Bienne en 2024. Nourrie par la maternité et le quotidien, son écriture explore les liens intergénérationnels, entre transmission et filiation, des thèmes qui lui sont chers. Elle enseigne par ailleurs. Seule ou avec l’AJAR*, elle écrit volontiers dans les cafés — chez elle, les lessives et la vie de tous les jours prennent trop souvent le dessus.

* AJAR : Association des Jeunes Auteurices Romand-e-s

Emmanuelle Bayamack-Tam | Le Pacha, Villejuif

Photo : Alain Barbero | Texte : Emmanuelle Bayamack-Tam

 

Écrire dans les cafés, c’est une expérience sensorielle particulière, car chaque lieu possède sa texture sonore, ses odeurs et son brouhaha uniques, bruit du percolateur, verres qui s’entrechoquent, conversations aux tables alentours, cris des turfistes qui suivent les courses hippiques en direct…
Écrire dans les cafés, c’est parfois le meilleur moyen de prendre le pouls d’une ville étrangère. J’arrive, je m’installe, avec mes cahiers ou mon ordinateur. Il y a des endroits où l’on me demande franchement ce que je fais là, d’autres où je me sens accueillie sans que rien ne soit dit. Je me suis un jour retrouvée à chanter avec des inconnu·es dans un bar de Cadix. J’ai assisté à une répétition d’air guitar dans un bistrot de Namur : les instruments étaient invisibles mais j’ai quand même entendu la musique.
Écrire dans les cafés, c’est être immergée dans la ville, dans la vie, sans pour autant renoncer à la solitude. 
Relisant Une Chambre à soi, je me suis fait la réflexion que je n’avais pas besoin de cet espace intime dans lequel Woolf voit la condition sine qua non de la création littéraire, ou plus exactement, que j’étais capable de recréer cet espace, où que je sois.
Écrire dans les cafés c’est être dehors sans cesser d’être dedans.

 


Interview de l’auteure

Changes-tu de café selon que tu écris un livre d’Emmanuelle Bayamack-Tam, ou un roman de Rebecca Lighieri ? Et quelle place tient Le Pacha ?
Emmanuelle Bayamack-Tam : Je décide très en amont si un livre sera publié sous mon vrai nom ou sous mon pseudonyme car ce choix conditionne toute l’écriture du texte, ses thèmes, sa structure. Avec Lighieri, je sais en général où je vais, l’intrigue est scénarisée et les grands mouvements prévus à l’avance. Avec Bayamack-Tam, l’intrigue devient très secondaire et je travaille de façon plus poétique. Les énergies sont différentes, le rythme d’écriture aussi. Pour autant, j’écris dans les mêmes cafés, quel que soit le texte en cours. Le Pacha est le premier café dans lequel j’ai écrit à mon arrivée à Villejuif, voici une vingtaine d’années. Je lui fais évidemment des infidélités, mais j’y reviens toujours. C’est aussi un lieu névralgique de la ville, un endroit où se croisent des gens de tout bord et de toutes origines – des gens très abîmés, parfois, qui savent qu’ils seront accueillis ici avec humanité. 

La littérature peut-elle encore sauver le monde ?
EBT : Si la littérature était en mesure de sauver le monde, ça se saurait, depuis le temps que nous déclamons des poèmes et racontons des histoires. Pour autant, nous avons raison de lui prêter des pouvoirs car elle est encore un espace de liberté, voire de transgression. Ecrire et lire, c’est forcément faire l’expérience de l’altérité et cette expérience est précieuse en ces temps qui nous incitent à l’intolérance et au repli frileux sur soi, sur ce qui nous ressemble et nous conforte dans nos préjugés. Autrices et auteurs, nous avons la possibilité et peut-être le devoir d’explorer les marges, les espaces de dissidence, comme autant de zones à défendre par la fiction, la poésie, le questionnement de la langue. A défaut de sauver le monde, la littérature peut secouer la société, l’amener à plus de conscience et moins d’intolérance. Encore faut-il que le livre ne soit pas un produit de niche, réservé à une élite éduquée et cultivée…

 

BIO

Emmanuelle Bayamack-Tam est née à Marseille en 1966. Elle vit actuellement à Villejuif. Depuis 1996, elle publie chez POL des romans et des pièces de théâtre, tantôt sous son nom, tantôt sous le pseudonyme de Rebecca Lighieri. Arcadie a reçu le prix du Livre Inter en 2019, et La Treizième Heure le prix Medicis en 2022.

Laurent de Sutter | Life is Beautiful, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Laurent de Sutter

 

L’art du cocktail est l’art du mélange. Ou plutôt : il est l’art de la création, par le mélange, de ce qui excède la somme des substances mélangées. Il s’agit d’un excès paradoxal – car il implique non seulement son résultat, mais aussi ses conditions. Un grand cocktail est une boisson supérieure à ses ingrédients, mais qui rend aussi ses ingrédients supérieurs à eux-mêmes. Il est une manière de hausser tous les éléments qui participent d’un verre à un niveau nouveau – qui est le niveau de ce qu’ils peuvent et non de ce qu’ils sont. Il va de soi que cette possibilité est aussi une manière de domestication : elle est ce qui rend buvable l’imbuvable – l’alcool absurdement fort qu’est un whisky, un gin, un mezcal. Il y a une puissance de l’alcool qui tend à anéantir tout – une puissance qui est elle aussi en excès. Le cocktail est une manière de domestiquer cette puissance en la transformant en possible – en buvable, donc en enivrant. L’alcool est toujours trop fort, de sorte que le cocktail est une manière d’en réduire l’excès – mais pour en produire un autre. Comme l’ont prouvé les ivrognes de la Lost Generation, de Raymond Chandler à Ernest Hemingway, de William Faulkner à Francis Scott Fitzgerald, un cocktail n’est pas destiné à rester isolé. Un cocktail appelle la multiplication – c’est-à-dire qu’il appelle à un autre mélange. Le mélange des verres, les mélanges des conversations et aussi, peut-être, le mélange des corps. On ne sait pas ce que peut un corps, écrivait Spinoza. A cette affirmation, les amateurs de cocktails rétorquent que, si on ne le sait pas, il y a une manière de le savoir : en troquant cette ignorance pour l’ignorance de ce que peut un cocktail. Et leur hypothèse est toujours la même : il peut tout – parce qu’il peut n’importe quoi. De sorte qu’il peut aussi tout faire faire aux corps, puisqu’il peut leur faire faire n’importe quoi. Le meilleur, comme le pire. C’est pour cela que la puissance du cocktail est aussi une menace ou un danger – donc une manifestation finale, presque fatale, de la vie.

 


Interview de l’auteur

La littérature peut-elle encore sauver le monde ? / Pourquoi écrire et lire encore ?
Laurent de Sutter : William Burroughs disait que la littérature peut tout, parce que rien ne peut se soustraire à la prise du « Verbe ». Elle peut détruire des univers et les reconstruire. Anéantir les vivants et les ressusciter. Dresser le plan de toutes les utopies et matérialiser tous les cauchemars. Quoi qu’il en soit des usages possibles qui en sont faits aujourd’hui, la littérature conservera toujours ce pouvoir.

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
LdS : Que voudriez-vous qu’on fasse d’autre ? Qu’on pleurniche ?

Le café a-t-il encore aujourd’hui une importance sociopolitique et si oui, laquelle ?
LdS : L’idée que le café incarnerait un dernier reste des Lumières, ou l’ultime avatar du lieu où se retrouverait le peuple, est une illusion fatigante – que les portraits de tenanciers de la littérature d’Ancien Régime auraient dû dissiper depuis longtemps. Si le café possède une importance, ce n’est pas à lui-même qu’il le doit, à sa forme presque transcendantale – mais à ceux qui le fréquentent. Il y a un usage des cafés, que personne ne peut décider à l’avance, mais qui exige de tous ceux qui les fréquentent de le construire. Cela commence par le fait de le choisir, d’y choisir ce qu’on y boit et de choisir d’y retourner. Un café qui se voudrait militant mais qui servirait des produits de la grande industrie perdrait immédiatement mon suffrage, par exemple.

 

BIO

Laurent de Sutter est essayiste et éditeur. Il enseigne la théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel et à Sciences-Po Paris. Il est l’auteur d’une trentaine de livres traduits dans plus de quinze langues et couronnés de nombreux prix. Il dirige les collections « Perspectives Critiques » aux Presses universitaires de France et « Theory Redux » chez Polity Press.