Archive d’étiquettes pour : Alain Barbero

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Petra Piuk, Café Europa, Wien, Vienne

Elisabeth R. Hager | Fräulein Wild, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Elisabeth R. Hager | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Café Rainer ou

La naissance de l’auteur dans l’esprit du Melange

Depuis que j’ai de l’argent à dépenser, je suis attirée par les cafés. Mon premier, et toujours mon préféré, est le Café Rainer à St. Johann in Tirol. Un café sombre aux allures presque viennoises qui s’est miraculeusement égaré dans une station de ski du Tyrol. Tout comme je suis miraculeusement née moi – un être intellectuel aux longues antennes – dans une famille tyrolienne de paysans montagnards travailleurs. J’ai passé de nombreuses heures au Café Rainer lorsque j’étais lycéenne. Quand j’avais une heure de libre ou que j’en avais besoin d’une, je m’asseyais dans le coin le plus sombre. Je soufflais des ronds de fumée en direction des boiseries sombres, je buvais mon Melange et je rêvais du futur. Les après-midis, j’étais là avec des amis, je discutais, je riais ou je me disputais. Mais comme souvent dans la vie, le plus important se passait le soir. C’est à ce moment-là qu’il y avait une lecture, tous les mois plus ou moins régulièrement. De ma douzième à ma dix-huitième année, je n’ai pratiquement jamais manqué un événement. À l’époque, j’ai vu H. C. Artmann, Robert Schindel, Sabine Gruber, Robert Menasse, Evelyn Schlag. Ils m’apparaissaient comme des êtres sortis d’un rêve, des prémonitions de mon propre avenir, aux vagues contours. Aujourd’hui, à chaque fois que je suis à St. Johann avec ma famille, je vais au Café Rainer. Comme un saumon, je reviens sur le lieu de ma naissance spirituelle. Mon mari commande volontiers une omelette. Notre grande fille, la glace surprise. Et moi, je bois mon Melange et je me réjouis de voir à quel point le profane et le sacré s’entremêlent ici. Même s’il n’y a plus de lectures depuis longtemps, même si H. C. Artmann est mort depuis de nombreuses années et que presque personne ne fume plus sérieusement : le Café Rainer est toujours là. Et il est toujours plein d’avenir jusque sous les plafonds lambrissés.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Elisabeth R. Hager : C’est en écrivant et en lisant de la littérature que je me rapproche le plus de moi-même et du monde. La littérature est mon moyen de contact préféré, un lieu de consolation et de rencontre avec des amis encore inconnus…

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
ERH : Ils sont des îlots de repos, des lieux de camping, des lieux de travail, des plateaux de présentation et des zones de flirt. A chaque table, d’autres lois s’appliquent. Le privé et le public s’y côtoient. Le café est leur zone d’immersion, un lieu de rencontre. 

Pourquoi as-tu choisi le Fräulein Wild ?
ERH : Il y a l’endroit où je me trouve physiquement et – lorsque je suis seule – presque toujours un second lieu. Ce dernier, mon headspace, est habité par mes émotions. Fräulein Wild est un lieu où j’écris souvent. Les raisons sont profanes. Il se trouve à mi-chemin entre le jardin d’enfants de ma petite fille et notre maison. De plus, les fauteuils sont confortables, le café est bon et – I must admit – le nom me parle…

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
ERH : Je respire, je danse, je lis 
joue avec les mots
avec les enfants 
ailleurs. 

 

BIO

Elisabeth R. Hager est écrivaine, artiste sonore et collaboratrice du département de pièces radiophoniques de Deutschlandfunk Kultur. Elle a reçu de nombreuses distinctions pour son roman Fünf Tage im Mai, notamment la bourse littéraire Hilde Zach de la ville d’Innsbruck en 2018. Elle vit avec sa famille entre Berlin, le Tyrol et la Nouvelle-Zélande. Son troisième roman Der tanzende Berg paraîtra en août 2022 aux éditions Klett-Cotta.

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Petra Piuk, Café Europa, Wien, Vienne

Petra Piuk | Café Europa, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Petra Piuk | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

et tu danses 

et tu danses de l’impro et du ballet et ta professeure de ballet rit encore et tu danses dans des halls d’usine abandonnés et sur les trams sur le Ring de Vienne tu danses le flamenco sur les tables tu crois que tu danses le flamenco tu danses avec les gens de Broadway sur la ligne 6 et le hip hop sur le podium et dans le film tu danses ivre sur la balustrade avant de basculer dans le vide tu danses sept étages sous terre tu danses avec des personnages de bd à la feria baila ! et tes pieds s’enfoncent dans le sable baila ! baila ! et tu danses dans des forêts éclairées au néon et des policiers vous encerclent parce que vous dansez le sirtaki devant l’opéra et sur la piste de danse tu te fais tabasser et sur la pelouse entre les studios de l’arsenal une amie te montre comment tourner sur la pointe des pieds sans perdre l’équilibre alors qu’elle le perd et tu essaies encore de ne pas perdre l’équilibre tu te zoomes du salon au studio de danse à new york tu te zoomes la nuit dans les clubs les corps en sueur serrés les uns contre les autres tu danses seule dans le café 

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Petra Piuk : Un jeu avec la langue et la forme. Une expérience. Une confrontation avec la réalité. Un rire étouffé. Le doigt dans la plaie. En tout cas : pas un lieu paisible. 

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
PP : J’ai travaillé pendant des années dans des cafés, des bars ou des bars de cinémas. Et même s’il s’agissait toujours de petits boulots, j’adorais travailler derrière le bar. C’est peut-être pour cela que je préfère encore être assise au comptoir. J’y rencontre des gens, lis des journaux, j’écris, fais des projets.

Pourquoi as-tu choisi le Café Europa ?
PP : Autrefois, c’était mon deuxième salon. Je travaillais dans un club tout près et avant d’y aller j’allais à l’Europa, parfois aussi après pour le petit-déjeuner. Et j’y étais aussi les jours de repos. J’y ai écrit, appris, fait la fête. Aujourd’hui je suis bien moins souvent à l’Europa, mais il reste un de mes cafés préférés.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
PP : Écrire à la maison ou dans les trains. Ou danser.

 

BIO

Née en 1975 à Güssing (Autriche), Petra Piuk vit à Vienne. Elle écrit des romans, des textes courts, des livres pour enfants, des scénarios et du théâtre. Elle a reçu de nombreuses récompenses, dont le prix littéraire Wortmeldungen de la fondation Crespo en 2018. Elle a obtenu la bourse Gisela-Scherer en 2020. petrapiuk.at

 

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Cécile Calla, Lass uns Freunde bleiben, Berlin

Cécile Calla | Lass uns Freunde bleiben, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Cécile Calla

 

L’année zéro du langage

Les sirènes des bombardements retentissent en permanence. Dans mon sommeil, au réveil, au travail, pendant les pauses cafés, dans les transports et à toutes mes heures perdues. La fin de la guerre, la capitulation et l’immense mer de culpabilité me collent à la peau. Je ne suis jamais seule, il y a toujours ces fantômes, ce poids qui appuie sur mes poumons, qui me serre la gorge, qui me coupe l’appétit, qui retourne mes boyaux, qui me fait frissonner. J’essaye de décrypter l’alphabet originel, déconstruire une parole si familière, en détecter les non-dits, les messages codés ; j’apprends une langue étrangère particulièrement difficile et ça sans aucune aide. Ce bruit assourdissant d’explosions n’est rien d’autre que la destruction de cette logorrhée infernale, de ces mots anesthésiants, de ces formulations creuses, de ces blagues qui n’ont que le nom. Je jette tout dans le broyeur pour ne récupérer que de tout petits bouts, des atomes que je peux ensuite assembler à ma guise et en toute liberté sans suivre le mode d’emploi familial. C’est l’année zéro de mon langage. Je vais réapprendre à parler, lire et écrire. Je me laisserai guider par mon ventre, ma bouche et mon sexe. La trinité corporelle pour seule boussole. Les nerfs comme chemin. Les pulsations du coeur comme moteur.

 

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Cécile Calla : Un espace pour penser et comprendre le monde présent et passé, un lieu de liberté, de découverte et de grande discipline. 

Que représentent pour toi les cafés ?
CC : Ce sont des lieux où je peux profiter de la solitude, des refuges pour écrire depuis que je suis mère. Là-bas je peux laisser mes pensées naviguer à leur guise. C’est souvent dans un café que j’arrive à débloquer un texte ou à trouver une bonne introduction.

Pourquoi as-tu choisi le « Lass uns Freunde Bleiben » ?
CC : Parce qu’il est sans prétention, si typiquement berlinois avec son mobilier qui semble troqué dans une brocante, qu’il est situé à un croisement de rue. J’aime y aller tôt le matin quand il y a beaucoup de passage, des gens d’horizons et d’origines différentes: les gens du quartier bien sûr, des amis et des connaissances que je croise, mais aussi quelques touristes ou des ouvriers des chantiers voisins qui viennent se chercher un grand café. 

Que fais-tu quand tu nes pas dans les cafés ?
CC : Je travaille dans mon bureau situé dans une maison d’artistes.

 

BIO

Née en 1977 à Paris, Cécile Calla vit à Berlin en tant que journaliste indépendante et autrice. Elle écrit pour des médias francophones et germanophones et a publié sa première nouvelle dans le magazine littéraire Stadtsprachen en septembre 2020. Elle a créé le blog féministe Medusablätter, qui apporte un nouveau regard sur les débats féministes, et produit avec Barbara Peveling le podcast franco-allemand Meduse parle (Medusa spricht). Elle est membre du Réseau des Autrices francophones de Berlin. Elle a également été correspondante du quotidien Le Monde (2007 – 2010) et rédactrice en chef du magazine franco-allemand ParisBerlin (2012 – 2015).






 

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Tanja Raich, Cafemima, Wien

Heinrich Steinfest | Eiscafé Fragola, Stuttgart

Photo : Alain Barbero | Texte : Heinrich Steinfest | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Talleyrand disait du café qu’il devait être « chaud comme l’enfer, noir comme le diable, pur comme un ange, doux comme l’amour ». En effet, il fait toujours incroyablement chaud dans la plupart des cafés (même si ce n’est plus aussi infernal qu’à l’époque où des volutes de fumée de cigarette remplissaient les salles et où tous avaient un peu l’air d’avoir été peints par Renoir). Pour échapper à la chaleur, j’aime m’asseoir dans les « Schanigärten » des cafés –  rendant ainsi hommage à la peinture en plein air – où certains cafés sont encore noirs comme le diable et, je l’espère, purs comme un ange. Mais celui qui renonce au sucre… eh bien, l’amour peut aussi être amer et mélancolique, peut-être est-il alors encore un peu plus intense et profond, comme le fond d’un espresso bien serré.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi?
Heinrich Steinfest : inspirer la vie et expirer une histoire.

Quelle importance ont les cafés pour toi?
HS : Eh bien, cela a commencé à l’adolescence, car le café était clairement plus passionnant que l’école. Avant, c’étaient les grands cafés viennois qui m’attiraient, parce qu’on s’y sentait tellement important, mais entre-temps, je préfère de loin m’asseoir dans l’arrière-boutique d’une petite boulangerie ou d’un grand supermarché, dans un café de plage ou dans un glacier.

Pourquoi as-tu choisi l’ Eiscafé Fragola?
HS : Parce que je peux m’y asseoir en plein air. Une sorte de prolongement d’une pièce avec vue sur la place, l’église, le marché, les passants, les mangeurs de glace, les flâneurs, les gens pressés et ceux plus lents. J’y suis seul, mais parmi les gens.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café?
HS : Alors j’écris chez moi et je me prépare moi-même mon café.

 

BIO

Viennois né en Australie qui, après un quart de siècle à Stuttgart, vit désormais dans l’Odenwald, près de Heidelberg, mais que Vienne attire toujours régulièrement comme un aimant. Et qui a consacré trente ans de sa vie, sur les soixante et un qu’il a vécus, à mettre au monde un tas de livres.

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, MathildeRamadier, Delphine de Stoutz, Würgeengel, Berlin

Tanja Raich | Cafemima, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Tanja Raich, Extrait de Schwerer als das Licht, Éd. Blessing, 2022, parution le 24.8.22 | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

Je me souviens de ce jour-là, il y a bien longtemps déjà. Le matin, il pleuvait sous toutes les formes et dans toutes les couleurs. Des fleurs de naga et d’hibiscus, des orchidées et des amaryllis, une agitation multicolore volant entre les arbres et haut dans le ciel. Je n’avais jamais rien vu de plus beau. Le vent faisait tourbillonner les fleurs au-dessus de la cime des arbres, il les faisait tourbillonner sur toute l’île. Elles volaient dans l’air comme des papillons et retombaient éparpillées sur le sol. Une fleur d’hibiscus m’a frappée au visage, provoquant une douleur lancinante. Et soudain, tout fut nu. Pas de trace de bourgeons, pas de trace de l’après. Et lorsque les fleurs furent desséchées, il ne resta vraiment plus aucune couleur, plus aucun éclat. Tout était devenu terne, brun et gris.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Tanja Raich : La littérature est pour moi la porte d’entrée vers de nouveaux mondes, elle m’ouvre de nouvelles perspectives et expériences, me fait voyager, me fait pénétrer dans des mondes de pensées, me touche et me choque – dans le meilleur des cas, j’en ressors en ayant fait peau neuve : en tant que lectrice et écrivaine. 

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
TR : Je dois faire une distinction entre Vienne et l’Italie. En Italie, ce sont des lieux de rencontre, il s’agit davantage du café en tant que boisson, j’y passe rarement une journée. À Vienne, ils sont en fait un prolongement du salon, même si j’y écris rarement. J’aime le café comme lieu de première rencontre, lorsque je fais la connaissance d’auteurs avec lesquels je souhaite réaliser des livres, par exemple. Parfois, je m’y perds, et cela ne m’arrive qu’à Vienne : on se rencontre pour prendre un Melange et on ressort à deux heures du matin. Pourtant, on n’a pas du tout l’impression d’être à Vienne, peut-être quelque part dans un lieu sans espace ni temps.

Pourquoi as-tu choisi le Cafemima ?
TR : J’adore les marchés et Cafemima est un café de marché, coloré et chaotique. Mon appartement est assez similaire. Beaucoup de plantes et de choses colorées que j’ai ramenées de mes voyages. 

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
TR : Je suis dehors, dans un parc, au Prater, ou je fais du vélo sur l’île du Danube.

 

BIO

Tanja Raich, née en 1986 à Meran (Italie), vit à Vienne en tant que lectrice et auteure. En 2015, elle a initié une nouvelle série littéraire chez Kremayr & Scheriau, axée sur les débuts en langue allemande, où elle a été directrice du programme jusqu’en 2020. Actuellement, elle dirige le programme de littérature et de livres pour enfants chez Leykam Verlag. Son premier roman Jesolo (Blessing 2019) a été nominé pour le prix du livre autrichien Debüt 2019 ainsi que pour le prix littéraire Alpha 2019. Son deuxième roman Schwerer als das Licht sera publié en août 2022 chez Blessing.
tanjaraich.at

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, MathildeRamadier, Delphine de Stoutz, Würgeengel, Berlin

Delphine de Stoutz | Würgeengel, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Delphine de Stoutz

 

Vous prenez rendez-vous à la station de tram de la Warschauer Straße, exactement à équidistance de vos deux appartements. Aucune prise de territoire de l’un ou l’autre côté, l’installation perfide d’une ligne de démarcation ne laissant rien supposer, le début d’une guerre des positions qui s’annonce longue et éprouvante, tu te dis en raccrochant. 

Ton tram arrive quelques minutes avant le sien. La nuit est déjà bien installée malgré l’heure peu tardive. La brume hivernale s’engouffre sous le pont ferroviaire de cette gare d’échange. Pris dans le faisceau de lampadaires faiblards, ce voile blanc grise la nuit, lui donnant la texture d’un film de Fritz Lang. Les rails gémissent autour de toi leur plainte d’acier. Son tram arrive.   

Une ombre dans la brume. Chaussures noires, pantalons noirs, manteau noir, gants et bonnets noirs, seuls quelques centimètres de peau l’empêchent de se faire avaler par l’obscurité. L’homme en noir, donc, s’approche de toi. Son pas n’est ni hésitant ni pressé. Un pas égal, mesuré, n’indiquant rien, un pas qui ne sert à rien sinon à se rapprocher de toi. La prochaine étape sera décisive.   

Tu penses : Quelle distance va-t-il mettre entre nous deux ? 

Mais il déjoue tous tes pronostics. Il te prend dans ses bras. Du haut de ses deux mètres, il te serre puis te soulève. Tes pieds quittent le sol et ton cœur fait une embardée. Les horloges s’arrêtent et tu rembobines l’histoire, t’abandonnant, pour ce qui te semble être la première fois, au don d’une rencontre.

 


Interview de l’auteure

Que veut dire pour toi la littérature ?
Delphine de Stoutz : Aucune idée. Je suis toujours en train de chercher. Ou plutôt c’est quelque chose qui est là et il suffit de se baisser pour la ramasser. D’ailleurs ne dit-on pas prendre la parole ou en allemand, se saisir des mots ? Donc la littérature est partout et c’est un choix personnel de la laisser faire partie de nous. Faire littérature, c’est autre chose. On descend au fond de la mine sans savoir ce qu’on y trouvera sinon qu’on en sortira autre. Cela demande à chaque fois un courage insensé.  

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
DdS : Pendant longtemps, ils ont été le lieu de l’écriture, de l’observation, un contact important avec le monde pour ne pas se laisser manger tout entier par le langage. Avec le Corona et leur fermeture, il a fallu trouver d’autres lieux. J’ai par exemple écrit un roman de 300 pages entièrement dans mes toilettes, seule pièce qui ferme à clef chez moi. Cette situation m’a obligé de me poser enfin la question du lieu d’où j’écris et j’en ai ramené la certitude que l’écriture n’est pas un acte solitaire. Je n’écris plus dans les cafés, je n’en ai plus besoin. J’y vais pour vivre le partage et l’amitié avec à chaque fois l’espoir de l’aventure. 

Pourquoi as-tu choisi le Würgeengel, l’ange étranglé ?
DdS : Ce bar rappelle le Berlin des années folles. On se prend à être une autre ici. Des réminiscences de Marlene. L’aventure encore…

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
DdS : Heureusement que je ne passe pas ma vie dans les bars ! Même s’ils ont toujours joué un rôle important dans ma vie : c’est dans un bar que j’ai rencontré mon mari,  ai décidé de vivre à Berlin. Hors de ces lieux de perdition, je travaille beaucoup, m’occupe de ma famille, lis énormément et quand je quitte la ville, je me perds dans les bois ou cultive mon jardin !

 

BIO

Autrice, Delphine de Stoutz pendule entre les langues, les pays et les écritures. Après un long détour par le théâtre, elle se consacre à la littérature et publie un premier roman, Adult(r), en 2018. Récipiendaire d’une bourse du CNL en 2019, elle achève l’écriture d’un second roman et d’un scénario de bande dessinée. Elle fonde en 2020 le Réseau des Autrices et développe l’année suivante le programme de résidence numériques, l’Hôtel des Autrices. Elle vit depuis 2008 à Berlin.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, MathildeRamadier, Delphine de Stoutz, Würgeengel, Berlin

Mathilde Ramadier | Würgeengel, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Mathilde Ramadier

 

L’euphorie des dernières fêtes passées, il y a quelque chose de morne dans ces journées d’hiver qui filent les unes après les autres. Une platitude effrénée. Comme si la platitude avait une vitesse.

Chaque réveil d’octobre me rappelle ce désastre inévitable : tout ce dont nous avons joui l’été est éclipsé par des nuages, qui resteront. La saison des feuilles mortes reprend ses droits, l’obscurité précipite la noirceur des choses, alors je me réfugie dans l’imposture des gens heureux, à l’allure nonchalante des bohèmes qui foulent les rues pavées de Berlin, eux qui n’admettent pas que la belle saison ne dure pas éternellement.

Brume du petit matin, soleil à l’Est. Je me glisse à contre-cœur dans un épais collant noir. Je traverse la rue et m’élance d’un pas ample sur la terre meuble, le long du canal. Des kilomètres. Cette terre usée, son odeur. Un mélange de boue, de ville, de crachin d’automne et, surtout, de mille couches de feuilles. Une couleur végétale, une âpre douceur sans laquelle la ville ne serait que béton.

La course à pied m’offre un sentiment de liberté dément. Je vais partout. J’explore les régions oubliées de ma vie, je trie les pensées par confort. Flottantes, refoulées ou retrouvées, elles jaillissent à chaque coin de rue de Kreuzberg. C’est qu’on commence à bien se connaître, elles, eux, moi.

Après le pont et les vestiges d’un célèbre mur, je caresse un autre bras du canal, bordé de cerisiers et jonché de châtaignes creuses. Plongées dans une semi-quiétude, deux barques flanquées de drapeaux de pirates sont amarrées près d’un saule pleureur. Un paillasson de métal a été fabriqué avec des capsules de bières méthodiquement plantées dans la terre mouillée, qui dessinent une ancre. En passant, j’y plante un talon, l’enfonçant un peu plus dans le sol millénaire.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Mathilde Ramadier : La littérature pour moi est une nécessité, une présence au monde. J’ai certes choisi de faire de l’écriture mon métier, je me suis battue pour, mais je n’ai jamais choisi d’écrire. Sans la littérature, sans la lecture, je serais ôtée de toute capacité de sublimation, je serais probablement insupportable.

Que représentent pour toi les cafés ?
MR : Les cafés sont pour moi le premier lieu social, celui où, le temps d’un verre au comptoir, on peut repartir de zéro, rencontrer l’autre, quel qu’il soit. Je suis un oiseau de nuit. Un café, c’est la première chose que je créerais si je débarquais dans un village déserté.

Pourquoi as-tu choisi le bar Würgeengel ?
MR : Le Würgeengel est un bar mythique de Kreuzberg, où l’on peut déguster d’excellents cocktails. Son aura particulière, le comptoir en zinc, le velours rouge, mélange délicieux de mystère, de glamour et de désuétude en font un lieu de rencontre typiquement berlinois.

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
MR : Quand je ne suis pas dans les cafés j’en bois un à la maison, j’écris, je lis, je travaille beaucoup, je regarde mes enfants grandir et nous partons de temps en temps vers la beauté méridionale.

 

BIO

Née en 1987 dans la Drôme, Mathilde Ramadier est autrice d’essais et de romans graphiques. Philosophe et psychanalyste de formation, elle a quitté Paris pour Berlin il y a dix ans. Ses livres sont publiés entre autres aux éditions Actes Sud, Futuropolis, Premier Parallèle, Dargaud et au Seuil. Elle est également traductrice de l’allemand et de l’anglais. Elle écrit pour Philonomist, nouveau média de Philosophie Magazine, produit des podcasts et donne des conférences de philosophie.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Richard Wall, Café Traxlmayr, Berlin

Richard Wall | Café Traxlmayr, Linz

Photo : Alain Barbero | Texte : Richard Wall | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Richard Wall : Mission, bonheur, changement de perspective, résistance, affirmation de soi.

Quelle importance ont les cafés pour toi ?
RW : Une grande importance, même si je ne suis certainement pas un  « écrivain de café ». Mais des poèmes ou des notes ont été écrits dans les cafés entre Cracovie, Venise, Paris et Prague. J’y apprécie le calme, l’offre d’un grand nombre de journaux, un service discret. Je vois aussi le café en tant que scène : les regards se croisent, et involontairement, du coin de l’œil, on perçoit des mouvements, des gens qui arrivent et partent…

Pourquoi as-tu choisi le Café Traxlmayr ?
RW : Le Café Traxlmayr existe depuis 1847, l’annexe dans laquelle je m’assois le plus souvent a été conçue en 1905 par Mauriz Balzarek, un élève d’Otto Wagner, dans le style de la Nouvelle Objectivité. Après la fermeture d’une dizaine de cafés à Linz au cours des 40 dernières années, le Traxlmayr est la seule oasis à l’ambiance historique. Lorsque j’organisais des événements littéraires, je discutais ici du déroulement des lectures bilingues avec des collègues de République tchèque et d’Irlande ; les rencontres avec Jiří Stránský, Josef Hrubý, Eva Bourke, Moya Cannon, Rita Ann Higgins et bien d’autres restent inoubliables. 

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
RW : Jardiner, écrire, faire des collages, cuisiner pour ma femme, marcher à travers champs, être sur la route…

 

BIO

Né en 1953, Richard Wall écrit de la poésie, des essais et de la prose narrative. En tant qu’artiste plasticien, il travaille dans le domaine du collage, de la peinture et du dessin. Dans les années 1990, il dirige la série Tage irischer Literatur/The Road West à la Stifterhaus de Linz. Dans ce contexte, il a réalisé la traduction de l’oeuvre poétique de Cathal Ó Searcaigh, Macdara Woods, Gabriel Rosenstock, et de bien d’autres.
Artist in Residence au Heinrich Böll-Cottage sur Achill-Island en 2014 ; bourse fédérale en 2016 ; invitation au festival international de poésie Meridian à Czernowitz en 2020. Une vingtaine de livres publiés, le dernier en date étant : Das Jahr der Ratte. Ein pandämonisches Diarium. Löcker Verlag, Wien 2021.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Assaf Alassaf, Eiscafé Venezia, Hausach

Assaf Alassaf | Eckkneipe, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Assaf Alassaf | Traduction libre : Redwan Mounajed & Sylvie Barbero-Vibet

 

Et le feu est rouge (le stop)

Je me tiens au feu piéton, attends avec les autres pour traverser tout en observant ceux qui m’entourent : la jeune femme agrippée à son chariot de courses et en conversation avec son amie, le jeune homme aux traits orientaux qui regarde son portable, jetant de temps à autre un coup d’œil au feu, l’homme élancé, dans son costume élégant avec sa sacoche noire en cuir qui secoue son poignet pour faire glisser sa montre de dessous sa chemise, quatre ou cinq jeunes avec leurs voix et rires bruyants ; on partage tous la même attente sans se plaindre du temps qui passe.
Je me souviens de la période suivant mon arrivée ici. Je traversais la rue ignorant le rouge ; pour nulle autre raison que le refus d’appartenir à cet endroit, j’enfreignais sa multitude de règles.
Traverser la rue était un petit test du déséquilibre dans la relation entre moi en tant qu’individu et la société dans laquelle je vis, entre le libre arbitre et la soumission à la loi commune. Dans ce moment de révolte, un petit acte scandaleux comme celui de traverser la rue en ignorant le feu ou de jeter négligemment un mégot de cigarette sur le sol était un acte de résistance inconscient face au sentiment croissant de perte d’identité et à l’effilochement de sa propre âme, de sorte que l’identification aux autres et à l’environnement devenait pesante, une épine qui s’enfonçait dans la blessure identitaire et aggravait encore plus ce maudit déséquilibre.

Le feu piéton ne nous a toujours pas donné l’autorisation !

Je me souviens d’une autre révolte dans un film peu exigeant, racontant l’histoire d’un prince maléfique qui obtenait tout ce qu’il voulait par la force et la coercition : l’argent et le pouvoir, les femmes et les enfants. Mais lorsqu’il tombe profondément amoureux d’une femme, il s’identifie à la nature humaine commune et souhaite être comme les autres, soumis aux lois de la société ; c’est ainsi qu’il demande à la femme son consentement pour l’épouser et lui donner des enfants légitimes, ce qui serait le sauf-conduit de son passage vers l’appartenance au groupe, à la nation, au peuple, et à ses lois et coutumes.
À l’apogée du film, lorsque la femme tente d’échapper au prince, sa mère, sorcière, s’approche et touche avec ses doigts le bas du dos de la femme et dit à son fils : « Prends-la maintenant contre son gré. Elle est en période d’ovulation et plus que jamais féconde et prête à accueillir une grossesse. »

Le feu est toujours rouge !

J’ai toujours été étonné de la capacité de certaines personnes à observer les petits détails de la nature et des êtres humains, leurs journées, leurs comportements et leurs actions ainsi que tous ces petits changements presque imperceptibles, comme si elles écoutaient pleinement le rythme caché de la vie ; et elles forment de ces sons et silences des sciences et des connaissances cosmiques à travers lesquelles elles décryptent le monde, les gens et une partie du futur, loin de la pseudoscience, de la théorie occulte « el-mandeb » et de l’alchimie.

Mon amie allemande lit dans les nuages et les vents et sait si ce nuage lointain va apporter de la pluie ou non, quand il sera là et combien de temps il va pleuvoir, le tout sans GPS ni Google weather ! Cette connaissance, elle l’a acquise à partir de sa longue observation des nuages et de la pluie dans sa petite ville.
Mon amie dit de son père : « Il a un œil qui ne se trompe pas, il connait le sexe du fœtus dans le ventre de la mère avant le verdict du médecin et de l’échographie. »
Il y avait dans mon village de Muhassan, au début du siècle dernier, un homme distingué, un guide qui connaissait Deir ez-Zor et tout le désert syrien ; il suffisait de lui décrire la couleur de la terre et la forme de ses arbres et rochers pour qu’il sache de quelle région il s’agit. Il lisait dans les étoiles et les vents au fil des saisons pour conduire les bergers vers leurs pâturages lointains, pour retrouver la trace des personnes et du bétail perdus, et les ramener à leurs familles. Il mourut au début des années cinquante et cette année porte depuis son nom en hommage (l’année de la mort de Ali Kusa). Par la suite, il n’y plus jamais eu quelqu’un comme lui.

Un court silence se produit, les deux amies arrêtent de parler et regardent ensemble le feu, l’homme élégant regarde sa montre toutes les deux secondes, l’homme aux traits orientaux laisse tomber sa main avec le téléphone le long de son corps et les adolescents sont silencieux et ont sorti leurs mains de leurs poches, lassés des bruits et de l’attente.

Je m’approche du bord du trottoir et mes pieds précèdent de quelques instants le changement de couleur du feu ; enfin j’avance parmi les passants qui ont retrouvé leur brouhaha et au milieu de la rue, je me souviens que j’ai rencontré – quand j’étais enfant – un de ces voyants qui m’avait annoncé une prophétie que je n’aimais pas à l’époque. J’ai décidé ce jour-là de travailler dur pour le décevoir et faire échouer sa prophétie. Au fil des ans, j’ai réussi, mais en avançant sur la bonne voie, j’ai, sans m’en apercevoir, déçu aussi d’autres personnes, d’autres femmes en particulier.

 

 

Original (arabe)

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Assaf Alassaf : La littérature unilatérale a toujours été un moyen de donner un sens au monde qui m’entoure, le petit outil qui creuse dans les couches de la vie complexes et superposées pour les faire remonter à la surface sous forme de questions et d’idées pour la contemplation, l’analyse, le dialogue et la compréhension. C’est aussi une occasion d’échapper à la complexité contemporaine de notre vie et de ses pressions pour aller vers un espace en apparence sûr, mais dans lequel, à la fin, tout le danger réside.

Que représentent les cafés pour toi ?
AA : A dire vrai, j’ai une conception enfantine et rêveuse du café comme lieu alternatif à la maison même pour une courte période de la journée, un endroit qui permet à l’individu d’y trouver un petit coin qu’il meuble à sa guise, où il rencontre qui il veut et fait ce qu’il veut. Après de nombreuses expériences et des visites de cafés de différents pays, une idée semble me tirer la langue, exprimant son sarcasme à propos de moi et de ma perception : vous passez dans un endroit que seuls les passants fréquentent.

Pourquoi as-tu choisi le Café Eckkneipe?
AA : Si la pandémie a fermé le monde et nous a enfermés chez nous, avec distanciations sociales et réunions zoom, elle a aussi, malheureusement, fermé définitivement le café où j’allais à Kreuzberg. J’ai donc choisi l’alternative la plus proche autour de moi : c’était le Café Eckkneipe.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
AA : J’ai de nombreuses tâches et responsabilités liées à ma vie : pour mon travail, ma famille et d’autres qui me sont importants au quotidien. Et je pratique le volley, trois fois par semaine, ce qui en fait une activité placée plutôt en tête de mes occupations.

BIO

Né en 1976 à Deir ez-Zor en Syrie, Assaf Alassaf a suivi des études d’odontologie à Damas. Conciliant son métier de dentiste à plein temps avec son activité de journaliste, il publie depuis 2007 de nombreux articles dans des quotidiens arabes comme Al Hayat et Al Mustakbal. En 2013, il quitte Damas pour Nouakchott en Mauritanie pour y travailler en tant que dentiste et part en 2014 pour Beyrouth, où il exerce dans un centre médical pour les réfugiés syriens. Il vit aujourd’hui à Berlin, marié et père de deux filles. Sur Facebook, Assaf Alassaf écrit depuis 2013 des anecdotes littéraires sur la révolution et la guerre dans son pays, sur son séjour en Mauritanie, sur sa vie au Liban et sur le cabinet dentaire. Des posts et des histoires sur « Abu Jürgen, l’ambassadeur allemand », ont été écrits entre novembre 2014 et février 2015 et publiés en 2015 sous le titre Abu Jürgen. Ma vie avec l’ambassadeur allemand (roman) aux éditions mikrotext, traduction de Sandra Hetzl . Début janvier 2016, il a obtenu une bourse dans la cadre du « Literarisches Colloquium Berlin », et de mai à juillet 2016, il a résidé au château de Solitude.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, José Oliver, Eiscafé Venezia, Hausach

José F.A. Oliver | Eiscafé Venezia, Hausach

Photo : Alain Barbero | Texte : José F.A. Oliver | Trad. : Tim Trzaskalik

 

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
José F.A. Oliver : Toujours une rencontre avec moi.

Quelle importance ont les Cafés pour toi ?
JO : Ils sont une ambiance. Un don de temps pour la communication intérieure et extérieure.
Pour des dialogues détendus avec tous mes sens et perceptions.
Les cafés, ce sont des manuels pour la beauté de la vie. Des lieux où l’âme reprend son souffle.

Pourquoi as-tu choisi le Café Venezia?
JO : Pour moi, c’est un lieu amical et familier où s’unissent hospitalité, artisanat et régal.
Annett et Damiano Colle sont chaleureux, stimulants et respectueux.
Leur « Benvenuto ! » veut toujours dire « Bienvenu ! »

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
JO : Je cherche d’autres lieux de paix intérieure.

 

BIO