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Adrian Kasnitz | Traumathek, Cologne

Photo : Alain Barbero | Texte : Adrian Kasnitz | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

« Ils montrent des films au Rabe », dit Freisenberg.
« Quel genre ? »
« Je ne sais pas vraiment. D’étudiants des Beaux Arts. »
« Quand ? »
« Dans une demi-heure. »
Bender entendit un craquement. Freisenberg raccrocha et monta les escaliers en courant. Bender avait à peine raccroché que Freisenberg était déjà dans l’encadrement de la porte et cria :  « t’as fini ? »
Il expédia ses pensées par la fenêtre et laissa toutes ses affaires de la fac, le manuel de français et ses notes du cours, qu’il voulait reprendre ce soir. Ce qui n’aura pas lieu.
Ils allèrent directement vers leur vélo, devant la maison, les enfourchèrent et partirent sans prêter attention à la signalisation ni aux feux. D’abord en direction de l’étang, puis de la Rudolfplatz. Ils descendirent des vélos, les accrochèrent à un lampadaire et ralentirent le rythme. Ils se regardèrent, observèrent la coiffure et l’habillement de l’autre, passèrent une main dans les cheveux, époussetèrent leurs vêtements, s’essuyèrent le front et firent une courte pause. Puis la porte s’ouvrit et ils se retrouvèrent dans le café Rabe. La lumière était faible, la salle enfumée.

Extrait de : Studentenroman (non publié)

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Adrian Kasnitz : La littérature est toujours synonyme d’une plongée dans un monde inconnu, d’une nouvelle perspective. C’est pour moi l’art le plus érotique car tout ce qui se passe dans son univers a lieu dans la tête, dans l’imaginaire. Dans ce texte, ce ne sont pas seulement deux êtres qui éprouvent de l’attirance, mais tous les éléments sont entremêlés, entrent en contact et se repoussent.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
AK : Je vais souvent dans les cafés. Ce sont des lieux de travail pour moi. Je n’écris pas vraiment dans les cafés. Mais j’y rencontre des gens, parfois des amis, et souvent des collègues, des journalistes, des photographes. Les appartements à Cologne sont petits, pas du tout comparables à ceux que j’ai vus dans d’autres endroits. Le salon, pour les habitants de Cologne, est tantôt le pub, tantôt le café. Pour moi, le café est le lieu représentatif qui manque à mon appartement.

Pourquoi as-tu choisi le café Traumathek ?
AK : Pendant longtemps, j’allais et venais dans un café du quartier. Mais il a perdu de son charme ces dernières années. J’aime le café Traumathek, qui était à l’origine un magasin de vidéos et qui est devenu récemment de plus en plus un cinéma d’art et essai et un lieu d’événements. Les affiches évoquent le monde des vieux films français ou italiens que je regardais tard le soir avec ma mère quand elle n’était pas de nuit et ne pouvait pas dormir.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
AK : J’aime les longues promenades, les balades en ville dans les autres quartiers, les petits détours par des endroits que je ne connais pas bien et que je surprends parfois.

 


BIO

Adrian Kasnitz est né sur les rives de la Baltique et a été élevé dans les monts de Westphalie. Il vit à Cologne depuis de nombreuses années. Il a récemment publié le sixième volume du cycle de poésies Kalendarium aux éditions parasitenpresse et le roman Bessermann aux éditions Launenweber.

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Johanna Hansen | Petit Rouge, Düsseldorf

Photo : Alain Barbero | Texte : Johanna Hansen | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Les mouches de beauté ce soir-là
sont une douzaine d’huîtres.

Elle pense ainsi plaire,
ou tenir sous les bras parfumés les rênes
d’assertions, à travers lesquelles ne passe aucun chemin
qui ne soit plus long qu’une simple évocation.

Autour du cou un collier de perles.
L’envie doit au moins lui accorder cela.

Elle a des jambes élancées à sa place
qui plaisent toujours.
Elle fait claquer ses talons, carrés,
à ses bottes, aux pieds de table,
sous les lustres.

En face d’elle, il donne un cours accéléré en haussement d’épaules,
prend d’un rien une longueur d’avance,
veut tout garder sous contrôle, alors qu’elle tente
de respirer avec les yeux,
sans perdre la vue d’ensemble.

Elle aimait bien servir l’été dans de la porcelaine blanche.
L’été entier.

Son souhait, en quelque sorte : ne rien gâcher.
Ni la pochette.
Ni le hochement de tête familier.
Ce sentiment d’être pris en flagrant délit
quand les émotions ne demandent qu’à sortir.

D’un œil exercé, dans le miroir derrière le bar,
elle fait briller sa langue.

Comme une seconde peau.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi?
Johanna Hansen : Un espace de liberté pour laisser les pensées flâner. Dans toutes les situations de la vie. Notamment en cas d’insomnies. De perplexité. Elle apporte aussi consolations et connaissances. Loisirs. Mais avant tout : Espace pour les sentiments, les mots, l’air.

Que représentent les cafés pour toi ?
JH : Ils ne représentent plus autant pour moi, depuis que la culture des cafés avec laquelle j’ai grandi et où on se retrouvait avec des amis pour parler de tout et de rien, a disparu de tant d’endroits et pas seulement de ma ville, au profit de chaînes pour les cafés à emporter.

Pourquoi as-tu choisi le café Petit Rouge ?
JH : Le Petit Rouge est le trait d’union idéal entre café, gâteaux et cuisine de bistrot, chansons et peintures originales. Un bel endroit, intime, au coin de la rue, que j’aime bien fréquenter quand j’ai une soudaine envie de changer de décor ou de rencontrer quelqu’un. Malheureusement ce petit café peu conventionnel n’a pas survécu au lockdown. Je le regrette beaucoup.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
JH : Dans la journée, je passe beaucoup de temps dans mon atelier, je peins ou j’écris. Pendant les pauses, je me balade le long du Rhin, je lis, le soir je regarde la télé ou facebook et je m’immerge régulièrement dans Youtube avec mes écouteurs pour regarder des contenus littéraires et musicaux. J’organise mon travail et fais toutes les choses du quotidien. Parfois j’invite des amis à la maison. Petites escapades de temps en temps pour aller à des lectures ou expositions ou autres événements culturels. Elles apportent des touches de couleur dans ma vie.

 


BIO

Johanna Hansen a passé son enfance en Basse-Rhénanie. Elle a étudié l’allemand et la philosophie à Bonn. Diplômée d’état 1er et 2ème niveau. A d’abord été journaliste et enseignante. Elle a commencé en 1991 ses activités artistiques.
Auteure et peintre. Depuis 1993, elle a fait de nombreuses expositions et publié de nombreux ouvrages depuis 2008. Dernière parution. « Zugluft der Stille », aux éditions offenes Feld en 2020. En 2019, elle a remporté le prix littéraire Postpoetry de la région de Rhénanie-Nord-Westphalie.

Depuis 2013, elle publie la revue littéraire WORTSCHAU.
www.wortschau.com

En collaboration avec des musiciens, compositeurs et artistes vidéastes sont nées des performances, films poétiques et projets réunissant littérature, musique et images.

www.johannahansen.de

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Regina Appel | Kaffee Alt Wien, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Regina Appel | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Le café n’a pas de mission. Il ne doit pas briller. Il ne s’impose pas. Il ne veut rien refourguer. Le café est une institution. C’est ce qui fait son succès. On y pénètre empli d’humilité en espérant être accepté.

C’est un espace toujours prêt à nous accueillir. On pense pouvoir le maîtriser. Mais c’est plutôt lui qui donne le ton et nous façonne.

Dans le café préféré, le temps n’a pas d’importance. Les années passent, les clients restent. Un bon café ne change pas. Et pourtant chaque visite est unique.

Il existe deux types de visiteurs dans les cafés. Certains rentrent chez eux et sont attendus, d’autres pas. Dans le café, tous sont sur le même pied d’égalité. Car là-bas règne la loi des frontières silencieuses. On ne crie pas « Hé ! » par-dessus les tables. Il faut une raison pour apostropher quelqu’un. C’est ça qui leur donne un côté cosy.

Le café retient nos pensées. Nous les accrochons à des cintres, les collons aux revers des sous-bocks, les étalons sur les tables en verre. Et lors de notre prochaine visite, elles réapparaissent, nous attendaient. Je cache certaines pensées avec plus de soin. Sur la face intérieure du comptoir du bar ou sous une pile de cartes du menu. Alors que d’autres, je les jette sur le sol, attendant que quelqu’un marche dessus et les emporte en ville.

Tout le monde a son café préféré. Celui qui lui sied parfaitement. Comme un bon soulier. Il faut le façonner. Au début, il serre un peu, puis il finit par nous aller et on aimerait ne plus jamais le quitter. Il ne s’abime pas. Il ne devient jamais trop petit. Ou un jour peut-être que si ?

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Regina Appel : Elle nous offre plus de connaissances que d’informations.

Que représentent les cafés pour toi ?
RA : La possibilité d’atténuer l’anonymat dans une ville et de se sentir partie intégrante d’une structure sociale.

Pourquoi avoir choisi le café Alt Wien ?
RA : Cela fait plus de 10 ans que j’ai mes habitudes dans ce café. J’y ai d’abord étudié, puis travaillé. Maintenant je viens pour y écrire.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
RA : Beaucoup de choses. Je ne passe pas tant de temps dans les cafés.

 

BIO

Regina Appel est née en 1987 dans le nord du Waldviertel et vit à Vienne. Elle a étudié l’informatique en lien avec les médias à l’Université technique de Vienne. Elle travaille comme webdesigner et écrit depuis 2018 des nouvelles. Diverses publications dans des revues littéraires et anthologies. Elle travaille actuellement sur son premier roman.

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Bastian Schneider | Chante Cocotte, Cologne

Photo : Alain Barbero | Texte : Bastian Schneider | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

La pépite

Dans le café était assis un homme. Un poil fin dépassait de sa narine gauche. L’extrémité étincelait au soleil. Le soleil brillait à travers la fenêtre. À la fenêtre était assise une jeune femme qui mordait dans une tartine à la ciboulette. La ciboulette renvoyait des reflets verts. La femme avait un parapluie ouvert, tatoué sur son poignet droit. L’extrémité du parapluie pointait vers l’homme. L’homme se moucha le nez. Le poil du nez étincelait.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Bastian Schneider : C’est le plaisir de la langue, un outil puissant pour appréhender le monde et parfois, la littérature est le moyen parfait pour se disperser.

Que représentent les cafés pour toi ?
BS : Cela fait plus de 20 ans que je vais régulièrement dans les cafés, pour rencontrer des amis, observer les gens et travailler. Les cafés sont pour moi une sorte d’extension de mon salon et ma pièce de travail.

Pourquoi avoir choisi Chante Cocotte ?
BS : Le café y est bon, les tables sont parfaites pour écrire, les murs en briques apparentes rayonnent chaleureusement. En plus, il n’est pas très grand et on y savoure la tranquillité. J’aime aussi la petite terrasse dans la cour intérieure.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
BS : Je me languis de retourner au café.

 

BIO

Bastian Schneider a étudié la littérature française et allemande à Marbourg et Paris ainsi que l’art de l’écriture à Vienne. Dernièrement sont parus les livres avec de courts textes « Die Schrift, die Mitte, der Trost » (2018) et « Paris im Titel » (2020) aux éditions Viennoises Sonderzahl Verlag. Il vit à Cologne et à Vienne.

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Daniel Wisser | Café Wortner, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Daniel Wisser | Traduction : Georg Renöckl

À l’époque où les Salzstangerl[1] sans sel n’existaient pas encore, l’instituteur Mercier, qui enseignait aux classes de CP et de CE1, enlevait pendant la récréation le sel des Salzstangerl des élèves qui le lui demandaient, en frottant le pain contre la poignée de la porte du gymnase. Ceci faisant, il demanda un jour à une élève qui avait un œil au beurre noir comment c’était arrivé. Pendant le cours de religion, répondit l’élève, qui prit son pain et partit en courant. L’instituteur Mercier décida de ne pas laisser passer l’incident. Il raconta à Madame la proviseure Pichon avoir entendu à plusieurs reprises que le curé Reynaud, qui enseignait la religion à l’école primaire, levait la main sur les élèves. Il était convaincu qu’il fallait aussi faire comprendre à Monsieur le curé que le châtiment corporel était dépassé, expliqua Mercier. Madame la proviseure secoua la tête. « C’est sans doute votre opinion personnelle », répondit-elle. Et ajouta : « C’est d’ailleurs aussi mon opinion personnelle, mais elle ne s’est pour l’instant pas encore imposée. » Deux jours plus tard, la mère de la fille à l’œil au beurre noir vint voir l’instituteur Mercier en cherchant sa fille à l’école. Elle lui adressa un regard plein de reproches, lui dit que ses deux fils étaient enfants de chœur et qu’elle ne voulait pas de problèmes avec le curé. L’instituteur Mercier ne devait plus se mêler du cours de religion de sa fille et laisser ses Salzstangerl tranquille.

[1] Petit pain de forme allongée, saupoudré de gros sel et de carvi.

 


BIO

Daniel Wisser est né en 1971 à Klagenfurt, vit depuis 1989 à Vienne. En 2003 est paru son premier roman Dopplergasse acht. Depuis, il a publié 5 romans et une collection de textes en 2019 sous le titre Unter dem Fußboden, qui s’agrandit au fil du temps. Pour son roman Königin der Berge (2018), il a reçu le Prix littéraire autrichien Österreichischer Buchpreis et le Prix Johann-Beer. En 2021 paraîtra son nouveau roman Wir bleiben noch. Site web : www.danielwisser.net

 

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Daniel Wisser | Café Wortner, Vienne

Photo : Alain Barbero, du livre « Kinder der Poesie » (Kremayr & Scheriau, 2019) | Texte : Daniel Wisser | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Énumération

« Il y a quatre choses, que nous devons dorénavant respecter », dit Mme  Lessigang, directrice de département, au directeur Dr Vegh juste au moment où le jeune gestionnaire Spring les croisa dans le couloir du bâtiment administratif. Spring, qui connaissait bien la directrice et ses énumérations sans fin, était soulagé de ne pas être l’interlocuteur de Mme Lessigang et accéléra le pas. « Tout d’abord… », continua la directrice. Spring ne savait que trop bien ce qui allait suivre : l’énumération ne dépassera jamais le premier point, car ce dernier serait lui-même divisé en quatre sous-points, qui ne seront jamais tous évoqués, car le premier des sous-points serait lui-même de nouveau divisé en quatre sous-points, et ainsi de suite. Lorsque Spring considéra qu’il était à une distance suffisante de Mme Lessigang, il s’approcha de la fenêtre donnant sur la cour intérieure et vit que le grand cerisier avait déjà commencé, mi-mars, sa floraison. « Il existe quatre saisons, qui sont belles », se dit Spring, « mais tous ne raffolent que du printemps ».

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Daniel Wisser :
a) Elle est (devenue) mon métier, et jusqu’à présent, c’était un combat de 15 ans. Je fais donc comme la plupart et je me bats contre la peur d’être relégué.
b) La littérature est la seule chose qu’il nous reste pour décrire de nos jours la réalité. Toutes les autres options, en particulier le journalisme, ont été achetées par le capitalisme et ne représentent plus des sources d’information mais sont des outils de propagande.
c) Elle m’entoure depuis que je sais lire avec des textes que j’essaie de me rappeler, pour que je trouve quelque chose à dire à propos de sujets qui ne m’inspirent pas.

Que représentent les cafés pour toi ?
DW: Je préfère aller dans des cafés qui ne sont pas tendance, là où on peut s’asseoir dans un coin et écrire sans se faire remarquer. Je n’écris pas mes propres textes, mais simplement les conversations ou des extraits de ce que j’entends.

Pourquoi as-tu choisi le café Wortner ?
DW: Je l’aime bien parce qu’il n’est pas prétentieux. Il ne cherche ni à être moderne, ni rétro. Il est juste tel qu’il est. Et ça, c’est unique dans le 4ème arrondissement.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
DW: J’écris à mon bureau, je me promène dans les rues et chemins et je dors dans un lit. Ma vie est donc peu remarquable.

 

BIO

Daniel Wisser est né en 1971 à Klagenfurt, vit depuis 1989 à Vienne. En 2003 est paru son premier roman Dopplergasse acht. Depuis, il a publié 5 romans et une collection de textes en 2019 sous le titre Unter dem Fußboden, qui s’agrandit au fil du temps. Pour son roman Königin der Berge (2018), il a reçu le Prix littéraire autrichien Österreichischer Buchpreis et le Prix Johann-Beer. En 2021 paraîtra son nouveau roman Wir bleiben noch. Site web : www.danielwisser.net

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Olivia Kuderewski | Szimpla, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Olivia Kuderewski, extrait de Lux, Voland & Quist, 2021 | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Le néon des enseignes se dissipe en Lux comme l’encre dans l’eau. Elle allume la Camel, prend une bouffée si profonde qu’elle en tousse, et son regard suit avec avidité les contours des caractères d’imprimerie, les messages des écrans. Elle fixe les couleurs pures et pénétrantes, au-dessus le ciel, noir et méconnaissable, les mots qui défilent lui tournent la tête ; elle s’attache à une lettre, la suit jusqu’à ce qu’elle disparaisse, puis à la suivante, jusqu’à ce que les muscles des yeux lui fassent mal. Lux avale le néon, l’engloutit mais n’est toujours pas rassasiée. Corps et visages, vêtements et masques, et l’intrigue des films qu’elle connaît tous, sur écrans géants LCD, acteurs et modèles grands comme Godzilla, mais inoffensifs avec leurs membres disproportionnés à travers les rues. Cette netteté des écrans, jamais elle ne pourra détourner le regard, et ce qui lui a toujours plu, c’est l’action sans le son. Les vidéos tournent sans bruit dans le murmure de la ville, nourri par les taxis jaunes et les courants d’air.

Tu es un point minuscule entre les tours de pierre carrées, dans la vallée archéologique la plus profonde d’Amérique, dans le canyon de New York, tu es si enfouie dans le paradis des néons, qu’il est impossible de deviner la moindre étoile. Tu es au cœur de l’Amérique. Tu es dans le cœur sacré de l’Amérique, se dit-elle, et son propre cœur s’apaise.

Lux devient transparente. Elle devient part de cette ville, en quelques minutes, Lux se transforme en Amérique, comme dans le conte. Tu es au cœur de l’Amérique, se dit-elle de nouveau et hoche la tête, tout son corps approuve, un peu d’eau se forme sous ses paupières et elle doit, juste un instant, fermer ses yeux brûlants.

 


Interview de l’auteure

 

Que signifie la littérature pour toi ?
Olivia Kuderewski : L’oubli de soi-même, la culture et la communication.

Quelle signification les cafés ont-ils pour toi ?
OK : Avant, je n’osais jamais aller seule dans les cafés. J’en avais vraiment envie, mais il n’y avait que des retraités, plongés dans leurs pensées ; j’avais le sentiment d’être trop exposée et ne pas pouvoir me détendre. Peu à peu, j’ai pris confiance en moi-même – c’est pour moi une véritable victoire territoriale ! Maintenant je m’y sens tellement bien qu’il faut même que je fasse attention à ne pas me laisser aller à jouer avec mon nez.

Pourquoi avoir choisi le café Szimpla Berlin ?
OK : Ils faisaient des pogaça au fromage. Il s’agit d’un type de pain rond et salé, qui fait partie de la cuisine du bassin des Carpates, dans les Balkans et la Turquie. J’aimais bien le mélange entre café et bar. Malheureusement, le café a fermé après 10 années d’activité, parce que visiblement, la Place de Boxhagener est trop avide et avait besoin de magasins plus rentables.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
OK : J’écris dans l’appartement d’une amie, parce qu’il est plus lumineux que le mien, j’essaie de rester informée et je me balade sur mon longboard.

 

BIO

Olivia Kuderewski est née en 1989, a travaillé bien trop longtemps sur son premier roman Lux qui va enfin sortir au printemps 2021 chez Voland & Quist.

 

 

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Petra Sturm | Velobis, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Petra Sturm | Traduction : Georg Renöckl

 

Je le dis hardiment, écrire et faire du vélo forment un tout. Car les expériences sont intimes, intenses et corporelles, et les synapses s’embrasent au rythme des coups de pédales. Une fois dans le flux, la perception du monde prend de la vitesse. Les roues, les touches, les crayons et les pédales sont des vecteurs de transmission.

Effectivement, beaucoup d’idées me viennent en pédalant. Y aurait-il un endroit plus beau pour les collecter qu’un bar qui abrite également des vélos ? Il faut un vélo-café dans chaque ville, toujours !

Un endroit où randonneuses et randonneurs se rencontrent et se saluent amicalement d’un signe de tête. Où cosmopolitisme et complicité transforment le lieu en un espace cordial.

Peut-être que je suis seulement vieux jeu. Quand je ne râle pas, je trouve poétique que les gens se croisent sur la piste cyclable, leurs regards se rencontrent un court instant, ils gardent quelque chose l’un de l’autre, furtivement, mais intensément, avant de poursuivre leur route. Vienne n’est pas toujours la ville la plus ouverte, mais une fois en selle elle s’ouvre, de temps à autre, au moins entre cyclistes. Même quand je tombe ou manque d’air, d’autres pédaleurs et pédaleuses vont m’aider à me relever, comme autrefois quand je me suis cassé une dent contre les rails du tram et que j’avais les lèvres en sang.

J’ai ramassé Cenzi dans les archives. Elle me dévisageait depuis une page d’un journal illustré de 1897. Avec un regard timide mais sûre d’elle-même, assise sur un vélo de course, elle m’a immédiatement convaincue que je devais tout savoir d’elle. Quand je descends à vélo la rue Bellaria entre l’Opéra populaire et le Théâtre populaire, j’ai des frissons. Cenzi y est décédée en 1900 lors d’une course de triplettes. Elle est morte jeune, cette grande pionnière du cyclisme, mais avant elle pédalait dans Vienne et allait au vélo-café, même en tant que femme. Je trouve cela admirable. Il faut un vélo-café dans chaque ville, toujours !

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Petra Sturm : Pour moi la littérature, c’est un espace libre. La possibilité de documenter ma perception du monde façon freestyle. Raconter des histoires qui ne me lâchent pas, qui exigent une mise en forme verbale, qui vont du ludique à l’impitoyable.

Que représentent pour toi les cafés ?
PS : Concentration et distraction à la fois. Un endroit où je me sens en confiance, où je peux rencontrer quelqu’un d’autre si je veux, quand je veux, mais où je me suffis aussi à moi-même, tant que je peux observer les autres, lire ou écrire…

Pourquoi as-tu choisi le Velobis ?
PS : Il faut au moins un vélo-café dans chaque ville ! À Vienne il y en a quelques-uns. Après la fermeture du Radlager, j’ai été très contente de découvrir le Velobis. Je n’habite pas dans le coin, mais pour tant de cosmopolitisme et de cordialité, j’accepte de faire le trajet sans problème. Et j’adore son côté francophile.

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
PS : Apprendre et percevoir la vie de beaucoup d’autres manières… dans tous les cas, faire du vélo vaut toujours le coup.

 

BIO

Petra Sturm est auteure, journaliste et historienne du vélo. Publications journalistiques, scientifiques et littéraires dans la presse écrite, revues spécialisées et recueils. Des travaux artistiques à la croisée de la littérature, de l’histoire et de la sociologie culturelle ; de la poésie visuelle et de l’actionnisme scientifique ; des projets intermédias, participatifs et performatifs.

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Safiye Can | Heimathafen, Offenbach am Main

Photo : Alain Barbero | Texte : Safiye Can, extrait de Rose und Nachtigall, Wallstein, 2020 | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Au pays des roses et des rossignols
une autre a pris la place de celle
que je devais devenir.
A présent tout se passe en des lieux
où je ne me trouve pas
on peut s’enrouler dans un kilim
se noyer dans une tasse de café
embrasser une aigrette de pissenlit
et éclater en sanglots

 


Interview de l’auteure

 

Que signifie la littérature pour toi ?
Safiye Can: Oxygène, nourriture, culture, joie. Et tellement de travail que cela confine à l’autodestruction.

Que représentent pour toi les cafés ?
SC: Cela dépend du café. Un lieu de rencontre, d’échange et dans le meilleur des cas, d’écriture.

Pourquoi as-tu choisi le Heimathafen?
SC: Pour son nom, et sa cruche (Bembel, cruche traditionnelle pour servir le cidre en Hesse) posée sur une des étagères qui ont vraiment du style.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
SC: Je trouve plus intéressant de savoir ce que fait le café quand je n’y suis pas.

 

BIO

Safiye Can, lyrique, auteure, poète de la poésie concrète et visuelle, éditrice et traductrice littéraire. Les livres de poésie de l’auteure sont devenus en peu de temps des bestsellers.
Safiye Can dirige également des ateliers d’écriture dans des écoles et des institutions pour enfants et adolescents en Allemagne et à l’étranger. Elle est également la fondatrice de l’atelier d’écriture Dichter-Club. Elle est curatrice de la Zwischenraum-Bibliothek de la fondation Heinrich Böll, a reçu notamment le prix de la poésie Else Lasker et le prix littéraire Alfred Müller Felsenburg. Elle intervient également en tant que professeure invitée notamment à l’Université d’Arizona du Nord (USA). Elle est membre du directoire de la célèbre revue pour la littérature, l’art et la critique die horen, membre de l’association internationale des écrivaines PEN, travaille bénévolement à Amnesty International et participe activement à la défense des droits des animaux.
www.safiyecan.de

Dernières publications :
Rose und Nachtigall, Liebesgedichte
Kinder der verlorenen Gesellschaft. Gedichte

 

Philippe Baudry | Aux Sportifs, Vanves

Photo : Alain Barbero | Texte : Philippe Baudry

 

Obsolescence infinie, l’ennui lézarde ses divagations, gré de l’attente à l’exact centre de l’âme. Le carton à bière éponge puis rebave d’excès l’élixir sur le vernis, ronds de cervoise collants dans l’obscurité nacrée.

Envahissant brouillard, poison amer des veines de l’insouciance. Produire du rien, de l’infini ; efficacité masquée de l’indolence. Divin secret de nos âmes, cherchant l’absolu de l’inévitable ailleurs, sourd lentement la sublime mélancolie de l’amer désir.

Fragile équilibre d’âme, sansonnet  muet, cage de vie, j’aspire à l’autre. Ciel bleu frangé de riants nuages, aucun talent pour la certitude, nécessité de vivre. Tant d’idiots autour de nous… devenir quelqu’un. Allons bon : être ne suffit-il pas ?

Le rire éclate, provocateur,  roucoulant de présence. Pièce d’un théâtre, simple, celui de la vie.
Coup d’épaule : souffle de la porte battante, gonds huilés, brouhaha, tintements de vaisselles ; le café se remplit, petites tables. Les perruches humaines surenchérissent d’un existentiel fracas.
Batman, le matou réglisse-menthe dodeline une queue empanachée, de barreau de chaise en pieds.
Je me noie dans la torpeur humaine, engourdi de bonheur…

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Philippe Baudry : Tous stupéfaits, traversons la logique de l’absurde de nos vies; alors écrire sert à :
– résoudre le cercle alchimique.
– jouir de la richesse de notre langue, la malmener aux limites d’une subtile et poétique compréhension ; petite musique intérieure de l’âme. Dévalant nos mots, nous en cherchons le secret enfoui.
– entrer en résonance avec l’universel et, libéré, se retrouver et s’ouvrir aux autres

Que représentent pour toi les cafés ?
PB : Les cafés, lieux collectifs où l’on peut vivre une solitude érémitique, avec les autres ; l’hors de soi. S’oublier, différer de l’ennuyeuse permanence de son être, no man’s land de l’attente.

Pourquoi as-tu choisi « Aux Sportifs » ?
PB : Du Titi parisien de banlieue à gogo… S’encanailler dans un vrai Café-Brasserie populaire, comme il n’y aura bientôt plus :
Deux soeurs y créent une étonnante symphonie banlieusarde ; Martha au piano (… au fourneau), Germaine, cantatrice de salle, Castafiore au rire cristallin. En matière de réplique, un Michel Audiard  ferait figure d’enfant de choeur. Thomas, le neveu y cherche en vain un minuscule espace masculin tandis que Lélé (Eleonora), toute droit sortie d’une lithographie de Toulouse Lautrec, y ajoute avec bonheur une redoutable efficacité.
De cette cuisine bourgeoise aux menus dithyrambiques, un Chirac y aurait tout dévoré, noyé dans le brouhaha crescendo. Le temps passe… la grande scène du trois vire à l’hystérie, surréaliste cacophonie.
Souvent seul à ma petite table, j’arrive à y lire, pour la quinzième fois la même ligne, luttant parfois main à main avec Lélé… pour qu’elle me laisse le menu en bois qui me sert d’ouvre-page… Enfin, quoi : un menu ne sert pas à ça !… Batman, le matou réglisse-menthe a un peu forci. Mondain et désinvolte, il y glane de furtives ébauches de caresse. Encore présente si longtemps après, la paillasse du vieux chien boiteux mort depuis, marque encore la présence-absence du souvenir de l’avant…

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
PB : Histoire, écriture, Taï Chi et Daïto Ryu, néo-généalogie, aquarelle, errements de l’âme et autre exégèse spirituelle.

 

BIO

Né le 11 Janvier 1953, Philippe Baudry, maitre ès géographie puis doctorant, s’est orienté vers la création graphique avant de se mettre à écrire, sur le tard. Sa plume cherche à réhabiliter l’idée même de géographie dans son sens le plus vivant, à renouer avec un langage physique de la matière « nature », à retrouver l’esprit universaliste de la République des Lettres.
Publication :  Du côté d’Oléron… , Ed. LOCAL 2020