Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Raoul Eisele, Café Weingartner, Café, Wien, Vienne

Barbara Rieger | Wirr, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger extrait de Das Natürlichste der Welt  | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet
(Parution en août 2021 dans l’anthologie Mutter werden. Mutter sein, Leykam)

 

Nous basculerons tout de suite ENTIEREMENT dans le rôle de la mère, ou nous y entrerons lentement, ou bien nous aurons toujours du mal à l’accepter, nous les  EGOISTES, nous garderons nos pensées secrètes et nous désespérerons parce que jamais, presque jamais, plus jamais, de nouveau dans dix, vingt ans, nous ne pourrons terminer calmement quelque chose, du moins tant que nous allaiterons, UNE SYMBIOSE, nous a-t-on dit, nous serons à la recherche d’autres mères, nous nous lierons alors d’amitié évidemment ! surtout avec d’autres mères, tout tournera alors vraiment ? autour de la maternité et des bébés. Nous verrons partout des femmes avec des poussettes, des hommes avec des écharpes porte-bébé, nous comparerons notre poussette avec les autres poussettes, nous comparerons notre bébé avec les autres, déjà si grand !, tout comme à l’époque notre ventre, si petit ! nous ne verrons plus que de jeunes parents partout, mais nous n’apercevrons jamais, vraiment jamais, une autre mère qui allaite en public, sur aucun banc de parc, dans aucun café, aucun restaurant, dans aucune voiture garée, nous chercherons des recoins où il n’y a pas de courant d’air (l’infection du sein !), nous chercherons des recoins où l’on ne nous voit pas (la chose la plus naturelle au monde), nous entendrons : nous pourrions mettre un linge sur le bébé et notre sein, je dis (j’exagère à peine) : avec la naissance, j’ai perdu toute notion de honte.

 


BIO

Barbara Rieger est, avec Alain Barbero, fondatrice et rédactrice en chef de cafe.entropy.at. Jusqu’à présent, elle a publié chez Kremayr & Scheriau  deux romans Bis ans Ende, Marie, 2018 et Friss oder stirb, 2020, ainsi que l’ouvrage collaboratif Reigen Reloaded, 2021. En août 2021, les éditions Leykam publieront l’anthologie Mutter werden. Mutter sein.
barbara-rieger.at

Barbara Rieger & Cäcilia | Tanzcafé Jenseits, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Elle et moi, à la recherche de l’endroit avec la bonne musique, du bar avec la bonne ambiance, de l’homme avec la bonne promesse. Je n’ai qu’à me retourner, et le type est là. Je ne suis pas indispensable, mais je les suis par monts et par vaux, à travers l’odeur de l’herbe et de la pisse, et des gaz d’échappement, avant de rentrer dans le prochain bar. Le type me demande si je suis la meilleure moitié, et me commande une double vodka. Je réponds que ça dépend comment on voit les choses. Nous prenons ce que nous pouvons avoir, dit Marie.

(extrait de Marie)

Barbara Rieger | Podium, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger dans « Melange der Poesie » Kremayr & Scheriau 2017  | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Entre deux

jusque dans sur souvent sur
le canapé devint souvent
mon habitué
reposer sa vie

jusqu’à devoir moi
j’ai dû m’approprier moi
le canapé sur lequel j’étais
devint un habitué
dans ma vie

moi dans ma
vie j’ai dû
devenir habituée
m’allonger sur le canapé
prendre vie

j’ai souvent dû
m’allonger sur le canapé
jusqu’à devenir
dans ma propre vie
une habituée

Eva | Kleines Café, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Comme une étrangère, je t’observe :
Le lieu où tu veux te rendre est fermé, pour le moment.
Dans le sac en cuir ciré reçu en héritage, le souvenir repose, protégé.
Chassées par les déclics, nos années de proximité ; toi aussi tu es en noir et blanc.
Et de nouveau, toutes les places libres te sont destinées.

Barbara Rieger | Café Weidinger, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Chaque table est une île dans un océan du temps, au-dessus duquel plane un léger brouillard. Le souvenir s’estompe. Des hommes qui restent pour partir. Un étudiant qui préfère manger à la maison pour faire des économies. Un couple qui lit le journal. De vieux hippies qui roulent des cigarettes. Des ouvriers qui passent boire une bière. Des chômeurs diplômés qui débattent de textes scientifiques. Une femme qui part après deux Spritzers et un homme qui s’en va alors pour tout perdre en paris. Des clients qui ne sont pas servis assez vite et qui s’éprennent ailleurs. Des regards auxquels personne ne répond. Il n’y a pas de wifi ici, il n’y a que du vin. Il n’y a pas de vie, il y a une table de billard. Il n’y a pas d’interdiction de fumer, il n’y a qu’une grosse horloge. C’est le temps, qui jamais ne s’arrête, mais qui s’alanguit parfois.
“Qu’est-ce qui nous relie à ce lieu?”, demande A.

Jing | Café Griensteidl, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Un habitué s’assoie à sa place, même si elle n’a pas encore été débarrassée. Au mur se trouve une tapisserie avec un motif de Klimt et une fleur voyage jusqu’à la table pour eux. A. avale de travers un clown, qui loge dans la bouteille de bière et qui désormais s’exprime du fond de lui.
Des Français à Shanghai, des Chinoises dans un film, un homme de Carinthie, un autre de Haute-Autriche : de quoi parlent-ils ? Ils font la fête, s’envolent, se partagent des jambonneaux ; il n’y a que l’amour et l’enseignement qu’ils ne mélangent pas.
A. demande l’heure au serveur.

Barbara Rieger | Café Am Heumarkt, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Entre nous, un parquet glissant, une attente de bonheur, de perfection et de passion. Mais les pas du serveur sont lents, et ses mains protégées de plastique. Il porte un manteau blanc.
A. est étonné de constater comme je suis petite et capable de me dédoubler si vite. Il remplit le vide. Le verre sur la table tremble, et je suis envahie par la sensation d’être déjà venue. Dans un lieu à la fois désert et plein de souvenirs, dans un rêve, où je ne peux évoluer qu’avec prudence. La vitrine est vide. La place au piano n’a jamais été réservée pour moi.
Notre regard s’arrête sur la porte, qui s’ouvre lentement. Fini de photographier, car les clients sont arrivés. Ils viennent nous chercher, boivent un verre, gravent des mots dans la glace, dînent, nous ramènent à la maison.

Sylvie | Café Phil, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Elle est arrivée par le train de la ville de l’amour, et y a renvoyé une image. Celle d’un jour de fête dans un lieu empli de livres, de mélancolie, de mélodies et d’appels au bonheur. Elle a bu son Spritzer avec un sandwich aux falafels et s’est remémorée : la ville recherche un homme pour la photographier, elle et ses enfants disparus.

 


Interview de la traductrice Sylvie Barbero-Vibet

Comment abordes-tu la traduction des textes ?
Sylvie Barbero-Vibet : Contrairement aux textes scientifiques ou techniques, les textes littéraires font appel à la sensibilité et à l’interprétation du traducteur. Une expression italienne “traduttore, traditore”, ou “traduire c’est trahir” souligne de manière extrême qu’il est parfois difficile de respecter parfaitement le texte de l’oeuvre originale. Il faut donc s’imprégner du texte et laisser libre cours à sa plume.

Qu’est-ce qui te plait dans les cafés viennois ?
SVB : On ne se trouve jamais à plus de 500 mètres d’une station de métro à Paris. Pour moi, c’est un peu la même chose pour les cafés viennois à Vienne. J’aime leur diversité, plus ou moins cosy, plus ou moins grands, plus ou moins fréquentés. Des lieux où un livre est inutile : il suffit de regarder autour de soi pour être au premier rang d’un spectacle.

Pourquoi as-tu choisi le café Phil ?
SVB : Lorsque j’ai emménagé à Vienne, c’est le premier café où j’ai trouvé refuge. On peut y boire et manger, acheter des livres et des DVD. Et skyper avec mon mari resté à Paris.

Qu’aimes-tu faire par ailleurs?
SVB : J’aime par-dessus tout lire, en français et en allemand. Beaucoup de livres policiers, mais aussi des romans étrangers notamment américains et sud-américains, également en version traduite.

Sylvie & Barbara Rieger | Café Else, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Tu aimes
Ce qui t’est proche et un peu étranger
A droite et à gauche ton regard passe à côté

Ton reflet dans la vitre, aux abîmes et aux cimes
Rivé au cadre, tu redoutes comme tu souhaites
Que tu te brises en morceaux
D’identités, de solitude et d’orgueil

Et tu écris
Ce que tu ne vis pas et tu ne vis
Que lorsque tu écris

 

Alain | Café Schopenhauer, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

« Pourquoi viens-tu ici ? », demande A.
« J’ai perdu un élève. »
« Un photographe n’est qu’un observateur. », dit-il, inébranlable comme un phare. Par son seul regard, il me transforme. Le froid ne l’atteint pas.
Pour se protéger de la douleur, il se munit d’un appareil photo et mesure le chaos tout en décrétant :
« Dis-moi quel est ton café préféré et je te dirai qui tu es. »

 


Interview avec le photographe Alain Barbero

Quel rôle joue la photographie dans ta vie ?
Alain Barbero : la photographie m’éclaire, m’apaise, me donne du sens.

Qu’est-ce qui te fascine dans les cafés viennois ?
AB : Le café viennois est un lieu unique, privilégié, hors temps et hors-champ. C’est une bulle protégée du monde, avec ses codes et ses règles. On peut y observer, lire, observer, écrire, observer, boire & manger, et observer encore et toujours, à loisir en prenant le temps, tout son temps, car le temps s’y arrête.

Quel rôle joue le café Schopenhauer pour toi ?
AB : Il joue un rôle majeur puisqu’il a accueilli le 25 octobre 2014 la première exposition Café Entropy. Un peu en retrait de la foule, habitués et joueurs de cartes se retrouvent dans son cadre traditionnel rénové. Barbara et moi aimions beaucoup y discuter de notre projet Café Entropy.

Que fais-tu quand tu ne photographies pas des auteurs dans les cafés viennois ?
AB : Je travaille les photos de ces auteurs jusqu’à créer l’ambiance attendue. Sinon je me réfugie dans les salles obscures parisiennes, où je peux voir 24 images par seconde.