Bernd Lüttgerding | Café De Kat, Anvers
Photo : Alain Barbero | Texte : Bernd Lüttgerding | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet
Chant pour De Kat, ou pour rien (1)
Je croise le regard du barman,
qui me jauge depuis le comptoir,
et je heurte une gamelle pour chien
qui dans un fracas, esquive mon coup de pied.
Être remarqué c’est pour moi une preuve réconfortante
que j’existe, que je suis
vraiment ici et non un tiret flou,
qui s’efface avec le temps.
Je saisis la chaise, par le dossier
graissé par tant de doigts,
mais une fois assis, je ne trouve malheureusement
pas tout de suite ma posture. Voici le décor posé.
À présent, les heures sont comme mises au pilon,
et ce qui pourrait leur donner corps, s’évapore.
Qu’ai-je fait aujourd’hui ― accompli ?
Je le supporte d’un pas léger, sans conviction,
en l’imaginant en or, couronné de mousse
allant de temps à autre vers l’urinoir
et je me dis, encore une année de perdue,
comme les deux précédentes, mais cela ne me dérange guère.
Car je sais comment rentrer chez moi, je sais
où les rails attrapent les pneus du vélo,
je connais la route devant moi, ne danse-t-elle et ne vibre-t-elle pas
comme la queue d’un chat nerveux ?
La rédemption, d’accord. J’en connais aussi le prix,
et sans me plaindre, je suis prêt à le payer,
quand l’aube me déchire la poitrine
et, grognant, réclame mon cœur ;
la gueule maculée de sang, elle le place dans la splendeur
d’or et d’écume de son ostensoir céleste.
(1) jeu de mot sur le nom du café qui signifie littéralement « le chat », mais aussi fait référence à une expression en allemand signifiant « qui ne sert à rien »
Interview de l’auteur
Que signifie la littérature pour toi ?
Bernd Lüttgerding : La littérature est le pont qui me relie aux choses de la vie ; c’est mon véhicule (ou mon « chemin », au sens du yâna dans le bouddhisme, si cette comparaison est admise), où je réfléchis et tente de me rapprocher de moi-même, de mes semblables, de la Terre peut-être, de l’univers ou de Dieu, si l’on veut faire appel à lui dans ce contexte. Malheureusement, cela semble un peu pompeux ― Je trouve tout simplement que la littérature est une grande cause.
Quelle importance revêtent les cafés pour toi
BL : Le café est en fait une illusion. En tant qu’espace social, il donne l’impression d’être un croisement entre un salon et le monde extérieur, bien qu’il soit aussi un mélange de bulles de filtres et de commerce. Dans les cafés belges plus traditionnels, j’apprécie les grandes baies vitrées qui soulignent cette première caractéristique. Je m’y assieds, exposé (comme dans un aquarium), mais en même temps protégé (comme dans une serre), et je peux me concentrer tour à tour sur ce que je vois et sur ma visibilité, quand j’en ai envie. Je n’écris pas dans les cafés, ou seulement lorsque mon travail à mon bureau est dans l’impasse et que j’ai besoin d’une perturbation, de résistances extérieures qui contrebalancent mes résistances intérieures et, au mieux, les adoucissent. Pour moi, les cafés sont avant tout des lieux de conversation. Là, dans cet espace à la fois protecteur et perturbateur, m’asseoir face à un ami ou une amie et discuter, par exemple, de la représentation de l’arrière-plan dans l’image, de l’hexamètre comme locomotive d’un récit, des points douloureux de la situation mondiale, ou parcourir ensemble, au fil de la conversation, les étranges jardins de l’amour et du traumatisme : cela me suffit généralement pour tenir quelques jours.
Pourquoi as-tu choisi le Café De Kat ?
BL : Quand j’habitais encore à Bruxelles, j’aimais bien le café Au Daringman, avec ses superbes boiseries rehaussées d’incrustations rouge vif et ses plateaux de table tout aussi rouge vif, et derrière le comptoir, Martine qui, je crois, exerçait sur ses clients une influence à la fois vivifiante et réconfortante grâce à son incroyable énergie. Mais le Daringman n’existe plus. De plus, je vis à nouveau à Anvers, où je peux choisir parmi plusieurs cafés qui me plaisent. Il y a de nombreuses années, j’étais assis au De Kat tard dans la soirée lorsqu’un groupe de personnes est entré et s’est mis à crier et à faire du bruit. Le patron les a immédiatement et fermement remis à leur place, car au De Kat, ce n’est pas « le client est roi », mais « les clients sont tous ensemble rois ». J’aime ça.
Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
BL : J’écris, je lis, je m’occupe de mes affaires quotidiennes, je me promène, je flâne, je fais des bêtises. Mais la plupart de ces activités relèvent, d’une manière ou d’une autre, du travail.
BIO
Bernd Lüttgerding, né en 1973 à Peine (Allemagne), vit en Belgique (Anvers, Bruxelles) depuis 2008. Il écrit des romans (Gesang vor Türen, Berlin 2020), des poèmes (Stäubungen et Der rote Fuchs, publiés chez parasitenpresse à Cologne) et, à l’occasion, des critiques. Depuis 2020, il travaille sur le poème épique Im Wartesaal, dans lequel l’histoire de l’humanité se reflète à travers le prisme d’un individu fatigué.


