Heike Fiedler | Café Gavroche, Genève
Photo : Alain Barbero | Texte : Heike Fiedler
Je suis ici, à cause de la limonade délicieuse faite maison, à cause de l’ambiance chaleureuse, à cause de la discussion engagée des jeunes artistes à l’autre table, à cause du soleil qui jette sa lumière à travers la façade vitrée, à cause de la pluie qui tombe, quand il pleut. Le Café Gavroche est nommé d’après un personnage du roman Les Misérables de Victor Hugo. Ce dernier s’était inspiré, dit-on, du tableau La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix. Là-bas, une fresque colorée : on y voit une manifestation multiculturelle contre la guerre, comme l’indique, si on ne le devine pas en regardant tout simplement, la seule pancarte au premier plan : stop war. Au mur de la petite niche derrière le bar, une affiche sobre, aux dimensions A4, dix-neuf lettres dorées sur fond noir : kein mensch ist illegal. Sur un des autres murs, le poème Liberté de Paul Eluard, illustré par Fernand Léger, en reproduction, bien sûr. Il y a quelques jours, je travaillais ici avec Maryam Jafari Azarmani, poétesse de l’Iran, ce n’est pas anodin de le dire. Il y a le souvenir aussi de deux lectures auxquelles j’ai participé au Gavroche, dont le plus lointain remonte au vernissage du recueil collectif an deiner statt / à ta place, édité et organisé par Les Éditions d’en bas. Tout autour de ma table, le va-et-vient de nous dans le monde qui respire, malgré tout, avancer, créer, découvrir d’autres lieux et d’autres réalités. Lire des livres, surtout j’écris. Dans le mot écrire, il y a le cri, le rire ; à la quête perpétuelle de nos libertés, graver les roches, gavrocher* contre les pouvoirs et les dominations. Merci au Café Gavroche, merci à Devrim, responsable serveuse depuis 20 ans, pour ce lieu apaisant dans l’agitation ambiante. Je sors du café, plus riche d’un mot en turc : Devrim veut dire révolution.
*gavrocher : mot offert par l’autrice du texte
Interview de l’auteure
Ton travail se situe entre page, voix, performance. Quand tu écris, as-tu déjà en tête la scène, penses- tu déjà à la voix et au corps, ou la dimension performative vient-elle après coup ?
Heike Fiedler : Je ne pense pas à la voix et au corps, j’écris avec la voix et le corps. Mon écriture se crée dans cette interaction, qui peut prendre et générer des formes différentes. Dans ce sens, écrire est en soi un acte performatif. Les sons des mots, les sons des phrases et des lettres sont aussi très importants : cette matérialité sonore de la langue appelle souvent les fragments présents dans un texte donné. Ainsi, entre son et sens, sont nés par exemple mes poèmes, dans lesquels cohabitent différentes langues. Quant à la scène, il ne faut pas perdre de vue que la page blanche à remplir représente elle-même une scène, sur laquelle le texte se déploie. Je perçois l’espace de la performance comme une sorte de prolongation de la page ou alors, comme une « scène d’écriture », « Schreibszene » en allemand, un concept que j’emprunte à la recherche en littérature. Dans cette perspective, le fait même de performer est pour moi un acte d’écriture, surtout quand j’utilise de la technologie audiovisuelle. La rencontre des éléments présents, les gestes qui se succèdent et se superposent, mais aussi la co-présence des personnes présentes dans l’espace de la performance, font surgir un texte nouveau, au delà de celui qui est (peut-être) présent au départ.
Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
HF : Cette question est omniprésente dans un sens plus large : Comment manger, comment écrire, comment aller au cinéma, comment dormir dans un endroit bien chaud, comment danser, comment faire la fête, comment continuer face à la situation du monde ? Faire tout cela malgré tout, c’est un acte de résistance, minimaliste certes, mais à ne pas ignorer. Essayer de résister à devenir inactive, passive, déprimée, tout en faisant des choix ou apprendre à faire des choix ; interroger nos gestes quotidiens, avec la conscience des nouveaux enjeux que les recherches et pratiques socio- et interculturelles ont réussi à développer, à thématiser. Faire rentrer le monde dans les cafés : se rencontrer, discuter. Déconstruire ensemble la colonisation capitaliste et patriarcale de la pensée. Ce n’est pas toujours confortable, mais oh combien savoureux, comme un bon café ou un bon chocolat chaud, produit où ? Par qui, dans quelles conditions, comment sont-ils parvenus jusqu’ici, jusqu’à ma bouche, mon intérieur…
Où te sens-tu chez toi ?
HF : Je me sens bien dans les espaces dans lesquelles je ressens une fluidité, une circulation d’énergies positives, c’est-à-dire non violentes, accueillantes et non-exclusives, horizontales pour le dire autrement. L’idée que j’associe à la notion du chez moi ou alors chez toi ou chez soi reflète ces aspects. L’idée de fluidité renvoie aussi à la perméabilité des frontières. C’est un processus de vie, avec des épreuves parfois difficiles à traverser. En tout cas, depuis l’âge de jeune adulte, j’ai préféré vivre dans les structures de vie collectives et communautaires, à commencer par le fait de l’avoir expérimenté, jeunes étudiant.e.s que nous étions avec nos enfants, dans un chalet ici, à Genève. Nous y avons partagé et structuré, à plusieurs dans la même situation, nos joies et obligations. Actuellement, mon appartement fait partie d’une coopérative, mon chez moi en extension. C’est dans ces extensions, ces entre-deux que se créent des espaces de liberté, la littérature, la poésie.
BIO
Heike Fiedler (CH/D) – écrivaine, performeure, poétesse sonore et visuelle.
Elle a grandi en Allemagne et vit à Genève depuis 1987, où elle a obtenu son Master of Arts en littérature et un certificat en Études Genre. Polyglotte, Heike Fiedler écrit en français, en allemand et entre les langues. Elle lit et performe ses textes dans les festivals à travers le monde, elle participe à des projets collectifs et a écrit huit livres à ce jour. Son travail a obtenu des soutiens de Pro Helvetia, de la Ville et du Canton de Genève. https://heikefiedler.ch/


