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Adrian Kasnitz | Traumathek, Cologne

Photo : Alain Barbero | Texte : Adrian Kasnitz | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

« Ils montrent des films au Rabe », dit Freisenberg.
« Quel genre ? »
« Je ne sais pas vraiment. D’étudiants des Beaux Arts. »
« Quand ? »
« Dans une demi-heure. »
Bender entendit un craquement. Freisenberg raccrocha et monta les escaliers en courant. Bender avait à peine raccroché que Freisenberg était déjà dans l’encadrement de la porte et cria :  « t’as fini ? »
Il expédia ses pensées par la fenêtre et laissa toutes ses affaires de la fac, le manuel de français et ses notes du cours, qu’il voulait reprendre ce soir. Ce qui n’aura pas lieu.
Ils allèrent directement vers leur vélo, devant la maison, les enfourchèrent et partirent sans prêter attention à la signalisation ni aux feux. D’abord en direction de l’étang, puis de la Rudolfplatz. Ils descendirent des vélos, les accrochèrent à un lampadaire et ralentirent le rythme. Ils se regardèrent, observèrent la coiffure et l’habillement de l’autre, passèrent une main dans les cheveux, époussetèrent leurs vêtements, s’essuyèrent le front et firent une courte pause. Puis la porte s’ouvrit et ils se retrouvèrent dans le café Rabe. La lumière était faible, la salle enfumée.

Extrait de : Studentenroman (non publié)

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Adrian Kasnitz : La littérature est toujours synonyme d’une plongée dans un monde inconnu, d’une nouvelle perspective. C’est pour moi l’art le plus érotique car tout ce qui se passe dans son univers a lieu dans la tête, dans l’imaginaire. Dans ce texte, ce ne sont pas seulement deux êtres qui éprouvent de l’attirance, mais tous les éléments sont entremêlés, entrent en contact et se repoussent.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
AK : Je vais souvent dans les cafés. Ce sont des lieux de travail pour moi. Je n’écris pas vraiment dans les cafés. Mais j’y rencontre des gens, parfois des amis, et souvent des collègues, des journalistes, des photographes. Les appartements à Cologne sont petits, pas du tout comparables à ceux que j’ai vus dans d’autres endroits. Le salon, pour les habitants de Cologne, est tantôt le pub, tantôt le café. Pour moi, le café est le lieu représentatif qui manque à mon appartement.

Pourquoi as-tu choisi le café Traumathek ?
AK : Pendant longtemps, j’allais et venais dans un café du quartier. Mais il a perdu de son charme ces dernières années. J’aime le café Traumathek, qui était à l’origine un magasin de vidéos et qui est devenu récemment de plus en plus un cinéma d’art et essai et un lieu d’événements. Les affiches évoquent le monde des vieux films français ou italiens que je regardais tard le soir avec ma mère quand elle n’était pas de nuit et ne pouvait pas dormir.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
AK : J’aime les longues promenades, les balades en ville dans les autres quartiers, les petits détours par des endroits que je ne connais pas bien et que je surprends parfois.

 


BIO

Adrian Kasnitz est né sur les rives de la Baltique et a été élevé dans les monts de Westphalie. Il vit à Cologne depuis de nombreuses années. Il a récemment publié le sixième volume du cycle de poésies Kalendarium aux éditions parasitenpresse et le roman Bessermann aux éditions Launenweber.

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Regina Appel | Kaffee Alt Wien, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Regina Appel | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Le café n’a pas de mission. Il ne doit pas briller. Il ne s’impose pas. Il ne veut rien refourguer. Le café est une institution. C’est ce qui fait son succès. On y pénètre empli d’humilité en espérant être accepté.

C’est un espace toujours prêt à nous accueillir. On pense pouvoir le maîtriser. Mais c’est plutôt lui qui donne le ton et nous façonne.

Dans le café préféré, le temps n’a pas d’importance. Les années passent, les clients restent. Un bon café ne change pas. Et pourtant chaque visite est unique.

Il existe deux types de visiteurs dans les cafés. Certains rentrent chez eux et sont attendus, d’autres pas. Dans le café, tous sont sur le même pied d’égalité. Car là-bas règne la loi des frontières silencieuses. On ne crie pas « Hé ! » par-dessus les tables. Il faut une raison pour apostropher quelqu’un. C’est ça qui leur donne un côté cosy.

Le café retient nos pensées. Nous les accrochons à des cintres, les collons aux revers des sous-bocks, les étalons sur les tables en verre. Et lors de notre prochaine visite, elles réapparaissent, nous attendaient. Je cache certaines pensées avec plus de soin. Sur la face intérieure du comptoir du bar ou sous une pile de cartes du menu. Alors que d’autres, je les jette sur le sol, attendant que quelqu’un marche dessus et les emporte en ville.

Tout le monde a son café préféré. Celui qui lui sied parfaitement. Comme un bon soulier. Il faut le façonner. Au début, il serre un peu, puis il finit par nous aller et on aimerait ne plus jamais le quitter. Il ne s’abime pas. Il ne devient jamais trop petit. Ou un jour peut-être que si ?

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Regina Appel : Elle nous offre plus de connaissances que d’informations.

Que représentent les cafés pour toi ?
RA : La possibilité d’atténuer l’anonymat dans une ville et de se sentir partie intégrante d’une structure sociale.

Pourquoi avoir choisi le café Alt Wien ?
RA : Cela fait plus de 10 ans que j’ai mes habitudes dans ce café. J’y ai d’abord étudié, puis travaillé. Maintenant je viens pour y écrire.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
RA : Beaucoup de choses. Je ne passe pas tant de temps dans les cafés.

 

BIO

Regina Appel est née en 1987 dans le nord du Waldviertel et vit à Vienne. Elle a étudié l’informatique en lien avec les médias à l’Université technique de Vienne. Elle travaille comme webdesigner et écrit depuis 2018 des nouvelles. Diverses publications dans des revues littéraires et anthologies. Elle travaille actuellement sur son premier roman.

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Daniel Wisser | Café Wortner, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Daniel Wisser | Traduction : Georg Renöckl

À l’époque où les Salzstangerl[1] sans sel n’existaient pas encore, l’instituteur Mercier, qui enseignait aux classes de CP et de CE1, enlevait pendant la récréation le sel des Salzstangerl des élèves qui le lui demandaient, en frottant le pain contre la poignée de la porte du gymnase. Ceci faisant, il demanda un jour à une élève qui avait un œil au beurre noir comment c’était arrivé. Pendant le cours de religion, répondit l’élève, qui prit son pain et partit en courant. L’instituteur Mercier décida de ne pas laisser passer l’incident. Il raconta à Madame la proviseure Pichon avoir entendu à plusieurs reprises que le curé Reynaud, qui enseignait la religion à l’école primaire, levait la main sur les élèves. Il était convaincu qu’il fallait aussi faire comprendre à Monsieur le curé que le châtiment corporel était dépassé, expliqua Mercier. Madame la proviseure secoua la tête. « C’est sans doute votre opinion personnelle », répondit-elle. Et ajouta : « C’est d’ailleurs aussi mon opinion personnelle, mais elle ne s’est pour l’instant pas encore imposée. » Deux jours plus tard, la mère de la fille à l’œil au beurre noir vint voir l’instituteur Mercier en cherchant sa fille à l’école. Elle lui adressa un regard plein de reproches, lui dit que ses deux fils étaient enfants de chœur et qu’elle ne voulait pas de problèmes avec le curé. L’instituteur Mercier ne devait plus se mêler du cours de religion de sa fille et laisser ses Salzstangerl tranquille.

[1] Petit pain de forme allongée, saupoudré de gros sel et de carvi.

 


BIO

Daniel Wisser est né en 1971 à Klagenfurt, vit depuis 1989 à Vienne. En 2003 est paru son premier roman Dopplergasse acht. Depuis, il a publié 5 romans et une collection de textes en 2019 sous le titre Unter dem Fußboden, qui s’agrandit au fil du temps. Pour son roman Königin der Berge (2018), il a reçu le Prix littéraire autrichien Österreichischer Buchpreis et le Prix Johann-Beer. En 2021 paraîtra son nouveau roman Wir bleiben noch. Site web : www.danielwisser.net

 

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Daniel Wisser | Café Wortner, Vienne

Photo : Alain Barbero, du livre « Kinder der Poesie » (Kremayr & Scheriau, 2019) | Texte : Daniel Wisser | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Énumération

« Il y a quatre choses, que nous devons dorénavant respecter », dit Mme  Lessigang, directrice de département, au directeur Dr Vegh juste au moment où le jeune gestionnaire Spring les croisa dans le couloir du bâtiment administratif. Spring, qui connaissait bien la directrice et ses énumérations sans fin, était soulagé de ne pas être l’interlocuteur de Mme Lessigang et accéléra le pas. « Tout d’abord… », continua la directrice. Spring ne savait que trop bien ce qui allait suivre : l’énumération ne dépassera jamais le premier point, car ce dernier serait lui-même divisé en quatre sous-points, qui ne seront jamais tous évoqués, car le premier des sous-points serait lui-même de nouveau divisé en quatre sous-points, et ainsi de suite. Lorsque Spring considéra qu’il était à une distance suffisante de Mme Lessigang, il s’approcha de la fenêtre donnant sur la cour intérieure et vit que le grand cerisier avait déjà commencé, mi-mars, sa floraison. « Il existe quatre saisons, qui sont belles », se dit Spring, « mais tous ne raffolent que du printemps ».

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Daniel Wisser :
a) Elle est (devenue) mon métier, et jusqu’à présent, c’était un combat de 15 ans. Je fais donc comme la plupart et je me bats contre la peur d’être relégué.
b) La littérature est la seule chose qu’il nous reste pour décrire de nos jours la réalité. Toutes les autres options, en particulier le journalisme, ont été achetées par le capitalisme et ne représentent plus des sources d’information mais sont des outils de propagande.
c) Elle m’entoure depuis que je sais lire avec des textes que j’essaie de me rappeler, pour que je trouve quelque chose à dire à propos de sujets qui ne m’inspirent pas.

Que représentent les cafés pour toi ?
DW: Je préfère aller dans des cafés qui ne sont pas tendance, là où on peut s’asseoir dans un coin et écrire sans se faire remarquer. Je n’écris pas mes propres textes, mais simplement les conversations ou des extraits de ce que j’entends.

Pourquoi as-tu choisi le café Wortner ?
DW: Je l’aime bien parce qu’il n’est pas prétentieux. Il ne cherche ni à être moderne, ni rétro. Il est juste tel qu’il est. Et ça, c’est unique dans le 4ème arrondissement.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
DW: J’écris à mon bureau, je me promène dans les rues et chemins et je dors dans un lit. Ma vie est donc peu remarquable.

 

BIO

Daniel Wisser est né en 1971 à Klagenfurt, vit depuis 1989 à Vienne. En 2003 est paru son premier roman Dopplergasse acht. Depuis, il a publié 5 romans et une collection de textes en 2019 sous le titre Unter dem Fußboden, qui s’agrandit au fil du temps. Pour son roman Königin der Berge (2018), il a reçu le Prix littéraire autrichien Österreichischer Buchpreis et le Prix Johann-Beer. En 2021 paraîtra son nouveau roman Wir bleiben noch. Site web : www.danielwisser.net

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Petra Sturm | Velobis, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Petra Sturm | Traduction : Georg Renöckl

 

Je le dis hardiment, écrire et faire du vélo forment un tout. Car les expériences sont intimes, intenses et corporelles, et les synapses s’embrasent au rythme des coups de pédales. Une fois dans le flux, la perception du monde prend de la vitesse. Les roues, les touches, les crayons et les pédales sont des vecteurs de transmission.

Effectivement, beaucoup d’idées me viennent en pédalant. Y aurait-il un endroit plus beau pour les collecter qu’un bar qui abrite également des vélos ? Il faut un vélo-café dans chaque ville, toujours !

Un endroit où randonneuses et randonneurs se rencontrent et se saluent amicalement d’un signe de tête. Où cosmopolitisme et complicité transforment le lieu en un espace cordial.

Peut-être que je suis seulement vieux jeu. Quand je ne râle pas, je trouve poétique que les gens se croisent sur la piste cyclable, leurs regards se rencontrent un court instant, ils gardent quelque chose l’un de l’autre, furtivement, mais intensément, avant de poursuivre leur route. Vienne n’est pas toujours la ville la plus ouverte, mais une fois en selle elle s’ouvre, de temps à autre, au moins entre cyclistes. Même quand je tombe ou manque d’air, d’autres pédaleurs et pédaleuses vont m’aider à me relever, comme autrefois quand je me suis cassé une dent contre les rails du tram et que j’avais les lèvres en sang.

J’ai ramassé Cenzi dans les archives. Elle me dévisageait depuis une page d’un journal illustré de 1897. Avec un regard timide mais sûre d’elle-même, assise sur un vélo de course, elle m’a immédiatement convaincue que je devais tout savoir d’elle. Quand je descends à vélo la rue Bellaria entre l’Opéra populaire et le Théâtre populaire, j’ai des frissons. Cenzi y est décédée en 1900 lors d’une course de triplettes. Elle est morte jeune, cette grande pionnière du cyclisme, mais avant elle pédalait dans Vienne et allait au vélo-café, même en tant que femme. Je trouve cela admirable. Il faut un vélo-café dans chaque ville, toujours !

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Petra Sturm : Pour moi la littérature, c’est un espace libre. La possibilité de documenter ma perception du monde façon freestyle. Raconter des histoires qui ne me lâchent pas, qui exigent une mise en forme verbale, qui vont du ludique à l’impitoyable.

Que représentent pour toi les cafés ?
PS : Concentration et distraction à la fois. Un endroit où je me sens en confiance, où je peux rencontrer quelqu’un d’autre si je veux, quand je veux, mais où je me suffis aussi à moi-même, tant que je peux observer les autres, lire ou écrire…

Pourquoi as-tu choisi le Velobis ?
PS : Il faut au moins un vélo-café dans chaque ville ! À Vienne il y en a quelques-uns. Après la fermeture du Radlager, j’ai été très contente de découvrir le Velobis. Je n’habite pas dans le coin, mais pour tant de cosmopolitisme et de cordialité, j’accepte de faire le trajet sans problème. Et j’adore son côté francophile.

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
PS : Apprendre et percevoir la vie de beaucoup d’autres manières… dans tous les cas, faire du vélo vaut toujours le coup.

 

BIO

Petra Sturm est auteure, journaliste et historienne du vélo. Publications journalistiques, scientifiques et littéraires dans la presse écrite, revues spécialisées et recueils. Des travaux artistiques à la croisée de la littérature, de l’histoire et de la sociologie culturelle ; de la poésie visuelle et de l’actionnisme scientifique ; des projets intermédias, participatifs et performatifs.

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Safiye Can | Heimathafen, Offenbach am Main

Photo : Alain Barbero | Texte : Safiye Can, extrait de Rose und Nachtigall, Wallstein, 2020 | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Au pays des roses et des rossignols
une autre a pris la place de celle
que je devais devenir.
A présent tout se passe en des lieux
où je ne me trouve pas
on peut s’enrouler dans un kilim
se noyer dans une tasse de café
embrasser une aigrette de pissenlit
et éclater en sanglots

 


Interview de l’auteure

 

Que signifie la littérature pour toi ?
Safiye Can: Oxygène, nourriture, culture, joie. Et tellement de travail que cela confine à l’autodestruction.

Que représentent pour toi les cafés ?
SC: Cela dépend du café. Un lieu de rencontre, d’échange et dans le meilleur des cas, d’écriture.

Pourquoi as-tu choisi le Heimathafen?
SC: Pour son nom, et sa cruche (Bembel, cruche traditionnelle pour servir le cidre en Hesse) posée sur une des étagères qui ont vraiment du style.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
SC: Je trouve plus intéressant de savoir ce que fait le café quand je n’y suis pas.

 

BIO

Safiye Can, lyrique, auteure, poète de la poésie concrète et visuelle, éditrice et traductrice littéraire. Les livres de poésie de l’auteure sont devenus en peu de temps des bestsellers.
Safiye Can dirige également des ateliers d’écriture dans des écoles et des institutions pour enfants et adolescents en Allemagne et à l’étranger. Elle est également la fondatrice de l’atelier d’écriture Dichter-Club. Elle est curatrice de la Zwischenraum-Bibliothek de la fondation Heinrich Böll, a reçu notamment le prix de la poésie Else Lasker et le prix littéraire Alfred Müller Felsenburg. Elle intervient également en tant que professeure invitée notamment à l’Université d’Arizona du Nord (USA). Elle est membre du directoire de la célèbre revue pour la littérature, l’art et la critique die horen, membre de l’association internationale des écrivaines PEN, travaille bénévolement à Amnesty International et participe activement à la défense des droits des animaux.
www.safiyecan.de

Dernières publications :
Rose und Nachtigall, Liebesgedichte
Kinder der verlorenen Gesellschaft. Gedichte

 

Philippe Baudry | Aux Sportifs, Vanves

Photo : Alain Barbero | Texte : Philippe Baudry

 

Obsolescence infinie, l’ennui lézarde ses divagations, gré de l’attente à l’exact centre de l’âme. Le carton à bière éponge puis rebave d’excès l’élixir sur le vernis, ronds de cervoise collants dans l’obscurité nacrée.

Envahissant brouillard, poison amer des veines de l’insouciance. Produire du rien, de l’infini ; efficacité masquée de l’indolence. Divin secret de nos âmes, cherchant l’absolu de l’inévitable ailleurs, sourd lentement la sublime mélancolie de l’amer désir.

Fragile équilibre d’âme, sansonnet  muet, cage de vie, j’aspire à l’autre. Ciel bleu frangé de riants nuages, aucun talent pour la certitude, nécessité de vivre. Tant d’idiots autour de nous… devenir quelqu’un. Allons bon : être ne suffit-il pas ?

Le rire éclate, provocateur,  roucoulant de présence. Pièce d’un théâtre, simple, celui de la vie.
Coup d’épaule : souffle de la porte battante, gonds huilés, brouhaha, tintements de vaisselles ; le café se remplit, petites tables. Les perruches humaines surenchérissent d’un existentiel fracas.
Batman, le matou réglisse-menthe dodeline une queue empanachée, de barreau de chaise en pieds.
Je me noie dans la torpeur humaine, engourdi de bonheur…

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Philippe Baudry : Tous stupéfaits, traversons la logique de l’absurde de nos vies; alors écrire sert à :
– résoudre le cercle alchimique.
– jouir de la richesse de notre langue, la malmener aux limites d’une subtile et poétique compréhension ; petite musique intérieure de l’âme. Dévalant nos mots, nous en cherchons le secret enfoui.
– entrer en résonance avec l’universel et, libéré, se retrouver et s’ouvrir aux autres

Que représentent pour toi les cafés ?
PB : Les cafés, lieux collectifs où l’on peut vivre une solitude érémitique, avec les autres ; l’hors de soi. S’oublier, différer de l’ennuyeuse permanence de son être, no man’s land de l’attente.

Pourquoi as-tu choisi « Aux Sportifs » ?
PB : Du Titi parisien de banlieue à gogo… S’encanailler dans un vrai Café-Brasserie populaire, comme il n’y aura bientôt plus :
Deux soeurs y créent une étonnante symphonie banlieusarde ; Martha au piano (… au fourneau), Germaine, cantatrice de salle, Castafiore au rire cristallin. En matière de réplique, un Michel Audiard  ferait figure d’enfant de choeur. Thomas, le neveu y cherche en vain un minuscule espace masculin tandis que Lélé (Eleonora), toute droit sortie d’une lithographie de Toulouse Lautrec, y ajoute avec bonheur une redoutable efficacité.
De cette cuisine bourgeoise aux menus dithyrambiques, un Chirac y aurait tout dévoré, noyé dans le brouhaha crescendo. Le temps passe… la grande scène du trois vire à l’hystérie, surréaliste cacophonie.
Souvent seul à ma petite table, j’arrive à y lire, pour la quinzième fois la même ligne, luttant parfois main à main avec Lélé… pour qu’elle me laisse le menu en bois qui me sert d’ouvre-page… Enfin, quoi : un menu ne sert pas à ça !… Batman, le matou réglisse-menthe a un peu forci. Mondain et désinvolte, il y glane de furtives ébauches de caresse. Encore présente si longtemps après, la paillasse du vieux chien boiteux mort depuis, marque encore la présence-absence du souvenir de l’avant…

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
PB : Histoire, écriture, Taï Chi et Daïto Ryu, néo-généalogie, aquarelle, errements de l’âme et autre exégèse spirituelle.

 

BIO

Né le 11 Janvier 1953, Philippe Baudry, maitre ès géographie puis doctorant, s’est orienté vers la création graphique avant de se mettre à écrire, sur le tard. Sa plume cherche à réhabiliter l’idée même de géographie dans son sens le plus vivant, à renouer avec un langage physique de la matière « nature », à retrouver l’esprit universaliste de la République des Lettres.
Publication :  Du côté d’Oléron… , Ed. LOCAL 2020

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Katharina Goetze | Villa Neukölln, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Katharina Goetze | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

mars

toi, qui ne bouges pas
et moi, qui fais comme s’il y avait quelque chose à voir dehors
son ombre est encore suspendue au mur
et je te reconnais
tu es dorénavant un étranger

il serait temps pour tellement de choses
tellement de choses exigent du temps
dans tes yeux naviguent des bateaux
et sur le trottoir, un enfant écrase le premier coléoptère écarlate de l’année
si doucement meurt ton amour pour moi

 


Interview de l’auteure

 

Que signifie la littérature pour toi ?
Katharina Goetze : Liberté, aventure, espoir, utopie, beauté. Fuite devant la folie.

Quelle signification les cafés ont-ils pour toi ?
KG : Ma conception du paradis : passer toute la journée dans un café, avec un carnet et un journal ou un ordinateur et un roman. De temps à autre passent les amis, entre temps naît un nouveau texte. Le soir, on prend un Spritzer au vin blanc, nous sommes devant le café et un inconnu m’offre une cigarette, parce qu’en fait, je ne fume pas.

Pourquoi as-tu choisi le café Villa Neukölln ?
KG : Avant d’habiter à Vienne, j’ai vécu quelques années dans le quartier Neukölln. Je reviens toujours ici avec plaisir, idéalement après une balade sur l’ancien aéroport de Tempelhof. J’associe également ce café avec le souvenir de mon ancien collectif d’écrivain·e·s Novellists Anonymous. C’est ici par exemple que j’ai écrit l’une de mes premières nouvelles : « Avant de disparaître à tout jamais ».

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
KG : Ecrire des textes d’autofiction à la 2ème personne ou des lettres d’amour antisystème. Voyager avec le train de Berlin à Vienne via Dresde et Prague en passant son temps à écrire dans la voiture restaurant. Lire. Boire du thé (presque un café itinérant). Admirer la beauté rugueuse des quartiers de Plattenbau. Ne pas pouvoir me décider à chanter à tue-tête sur mon vélo. Rechercher de la chaleur dans les librairies. Remettre en ordre un monde ayant déraillé après un tour sur l’aéroport de Tempelhof ou au Prater. Aller me coucher trop tard.

 

BIO

Née en 1984 à Dresde. Après l’Angleterre, l’Egypte, le Laos, l’Autriche et l’Ethiopie, vit depuis 2020 à Berlin. A fait des études de journalisme, sociologie et sciences modernes du Proche-Orient à Londres, Le Caire et Oxford.
Prix 2017 du ” Bundeswettbewerb Treffen junger Autoren, Lyrik in Fahrt und zeilen.lauf “, Finaliste du Open Mike 2018, du FM4-Wortlaut en 2017 et 2019 ainsi que du ” Irseer Pegasus ” en 2020.
Publications dans diverses revues littéraires et anthologies. Écrit de la prose, de la poésie et des pièces de théâtre. Travaille actuellement sur son premier roman.

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Philippe Mari | Le Café des Auteurs, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Philippe Mari

 

Un café en quête d’auteurs.

J’ai participé, à la fin des années 90, à la création du café de la Maison des Auteurs, rue Ballu dans le 9ème arrondissement de Paris. Scénariste de séries TV et de jeux vidéo interactifs, je faisais à cette époque partie du Conseil d’administration de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, cette prestigieuse maison fondée par Beaumarchais en 1770 et présidée plus tard par Victor Hugo en personne. Cependant, c’est au titre de fils de bistrot qu’on m’avait demandé mon avis sur les canons d’organisation d’un café qui soit à la fois un lieu de rencontre chaleureux et un lieu de travail propice à l’éclosion de projets pour le spectacle vivant et l’audiovisuel. Un vrai café, mais seulement pour les auteurs. Je couchais donc sur le papier quelques directives, partant du principe qu’un écrivain est un client comme les autres dès qu’il s’attable face à un bar en attente d’une consommation.

Il faut croire que le pari était risqué : le lendemain de l’inauguration, les premiers arrivants équipés de leur ordinateur portable, véritables pionniers de ce qu’on appelle aujourd’hui le co-working, se sont retrouvés pêle-mêle attablés à taper sur leur clavier, s’épiant du coin de l’oeil avec la désagréable impression de jouer dans cette scène du film de Buñuel, Le Fantôme de la Liberté, où des convives sont réunis dans un salon où chacun a pris place sur un siège de toilette. Ecrire sous le regard d’autres écrivains était encore quasi obscène et il a fallu quelques années pour les voir surmonter leurs pudeurs littéraires.

Aujourd’hui, si vous avez soif d’y écrire quelques lignes à une table, je vous conseille de réserver.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour vous ?
Philippe Mari : Sans littérature il n’est de partage, ni du regard individuel sur le monde, ni du vécu de chaque conscience, les deux composantes qui scellent notre appartenance à l’humanité. La littérature, comme la plupart des arts majeurs, est le dernier rempart de l’âme contre l’intelligence artificielle.

Que représentent pour vous les cafés ?
PM : Le café est le lieu de vie de mon enfance. J’y ai passé plus de temps en culottes courtes à faire mes devoirs qu’en tenue d’écrivain devant des pages blanches.

Pourquoi le café le la Maison des Auteurs ?
PM : Ce café a été créé il y a 20 ans à l’emplacement d’un commissariat de quartier désaffecté. Je le ressens comme la victoire de la culture sur la police dans la nécessité de passer un jour ou l’autre aux aveux.

Que faites-vous quand vous n’êtes pas dans les cafés ?
PM : J’aligne des heures de marche jusqu’à l’heure de m’asseoir pour que l’éponge gorgée d’impressions prometteuses glanées en cours de route rende un jus littéraire décent à la table qui m’accueille.

 

 BIO

Formé à l’écriture et la dramaturgie interactive à travers de nombreux jeux fictions pour consoles et web, et après un long passage par les séries TV, la tentation de retour au papier a été la plus forte avec la publication de récits tels « Tch tch tchtt » ou « L’homme qui ne pouvait pas mourir » et l’écriture du dernier roman : « La Dame au Taliban ».

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Claude Ber | Le Cavalier Bleu, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Claude Ber, extrait de Mues, Ed. PUHR 2020

 

(…)
La terrasse du café fermente – queue de rêve instable et finissant.
Le temps s’est arrêté à un filet de lichen
un cadenas sur la tôle d’un garage, jaune elle aussi
un bruit de casier à bouteilles et de sonnailles.

On déchire un bout de serviette en papier, un ticket oublié dans la poche
il y a de l’application dans les gestes
une manière innocente de s’ajuster au maintenant.
Le monde shoote des têtes avec des godasses cloutées
des pieds passent chaussés de couleurs vives et lèvent des moineaux de pas en pas.
L’élan se prend dans l’appui sur le gros orteil, pas dans le mollet ni la cuisse. Dans l’apprivoisement du petit.
Que la beauté sauvera le monde est un rêve d’illuminé poursuit le pape de la tablée. Un pari de joueur plutôt. Y-a-t-il d’ailleurs quelque chose à sauver ?
Si oui, ce bafouillage minime
il nous appartient.

On n’a pas continûment la foi parolière chevillée à l’âme. Des yeux et des oreilles j’en cherche un indice. Une assonance à ma portée dans le rose fluo de la glace à la fraise.
Chercher loin ne sert à rien, chercher non plus. Et comme le monde s’écrase sur les toits terrasses des HLM, je tourne vers leurs couloirs sans porte un regard curieux et désabusé.
Qui va sortir de la caverne taguée ?
Platon et ses studieux disciples sommeillent devant les ombres. Moi devant les affiches ensoleillées et leurs charades de tavelures. La lumière est aussi propice au songe que la nuit.
(…)

Le matin tombe en piqué sur sa fin
des choses entrebâillées – fenêtres, bouches, portails, mains demi ouvertes – s’interrompent
il fait minuit quelque part ailleurs et midi au ras des stores baissés
la politesse voudrait qu’on sache vivre pareillement.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Claude Ber : Elle est indissociable de la vie. C’est ma manière d’être au monde.

Que représentent pour toi les cafés ?
CB : Un lieu de rencontre et d’observation alliant le familier et l’inconnu. J’y retrouve l’atmosphère des samedis d’enfance dans le café tenu par mon grand-père, où j’observais visages et scènes dans leur mélange d’inattendu et de rituel – celui des habitués, de l’apéritif, du café… -. J’y fais provision d’impressions, d’images.

Pourquoi as-tu choisi « Le Cavalier Bleu » ?
CB : Le Cavalier Bleu est situé dans un quartier central de Paris, où je retrouve régulièrement des amis après un spectacle ou une de mes lectures à la Maison de la Poésie de Paris ou encore après la visite d’une exposition au Centre Pompidou.
J’aime son agitation de brasserie parisienne, où se côtoient gens de toutes sortes, et son nom de Cavalier Bleu, avec ce que ce qu’il incarne pour moi de lien avec la peinture et de souvenirs de l’Allemagne. S’y croisent plusieurs imaginaires. La Serveuse de bocks de Manet rencontre les Kandinsky et les Bacon de Beaubourg, le fantôme du Blaue Reiter le quotidien animé et cosmopolite de la vie parisienne…

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
CB : Je vis ! J’aime, j’écris, je lis, parle, écoute, voyage, visite, promène, rêve, rencontre, marche, mange, nage, dors, respire, regarde, contemple etc. etc.

 

BIO

Après un cursus lettres et philosophie, Claude Ber a notamment enseigné dans le secondaire et le supérieur. Elle a publié essentiellement en poésie, mais aussi des textes de théâtre, créés en scène nationale. De multiples articles, études et revues ont été consacrés à ses ouvrages traduits en plusieurs langues. Derniers livres parus:  Il y a des choses que non, La Mort n’est jamais comme (prix international de poésie Ivan Goll) Ed. Bruno Doucey, Mues, Ed. PUHR Site : www.claude-ber.org