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Raoul Eisele | Café Weingartner, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Raoul Eisele | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Ne regarde pas le fond, porte ton regard vers moi

un lit de coquillages une ruche
d’un océan bourdonnant et vrombissant –
chants capturés des baleines à bosse
sombres, comme ils retentissent
pleins de promesses, un aperçu
venant des fonds, à bout de souffle
et par trop merveilleux, dans les confins
de ma chambre, de mon
appartement, il en résonne
comme un port des nuits grecques, qui
parfois si chuchoté, si susurré
au creux de l’oreille, Ondine

 

Pour Charlotte

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Raoul Eisele : La littérature est une langue et la langue est tout ce que l’homme a toujours connu et expérimenté. Ainsi, tout ce qui est écrit est un élément nécessaire de la (sur)vie humaine – sans cela, nous n’aurions rien pour nous orienter, rien pour savoir, qu’est-ce qui s’est passé, où et quand, nous ne saurions rien de notre passé, de nous-mêmes. Ce sont des histoires, des poèmes et des écrits que nous utilisons pour recréer un monde passé, pour exprimer des sentiments, pour les revivre et en tirer des leçons. La littérature est donc une mise en scène et un essai, une mise en évidence et une manière d’attirer l’attention sur les griefs, ainsi qu’une exploration de son espace intérieur pour mieux se comprendre soi-même et son environnement.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
RE : Pendant longtemps, les cafés ont été pour moi un espace de développement, de tranquillité et en même temps d’activité, comme une balade, où l’on voit les gens aller et venir, où l’on peut échanger des idées. Depuis, les cafés ont perdu une partie de leur importance pour moi – aujourd’hui, ils sont beaucoup moins un lieu de travail ou d’inspiration pour moi.

Pourquoi as-tu choisi le café Weingartner ?
RE : C’est l’un des premiers cafés que j’ai connu avant ma période viennoise – c’est donc quelque part le début de mon amour pour les cafés.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
RE : Toutes sortes d’activités avec des gens qui me sont chers, mais aussi beaucoup de choses pour moi comme lire, écrire, travailler au théâtre, dans la mesure du possible en cette période.

 

BIO

Raoul Eisele est né en 1991 et vit à Vienne. Il a étudié la littérature allemande et comparative. En 2017, il a débuté avec son recueil de poésie « morgen glätten wir träume » (Graz : Edition Yara). En 2021, son recueil de poésie « einmal hatte wir schwarze Löcher gezählt » sera publié (Berlin : Schiler&Mücke).
En 2019, il a reçu plusieurs prix et en 2020 la bourse « Startstipendium für Literatur » de la ville de Vienne. Il a également été admis dans la résidence d’artistes de Salzbourg (Salzburger Künstlerhaus). À l’automne 2021, il sera Stadtschreiber à Stuttgart (chroniqueur de la ville de Stuttgart). Depuis 2020, il est, avec Martin Peichl, co-fondateur de la série de lectures « Mondmeer & Marguérite ».

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Patrick Wilden | Café Combo, Dresde

Photo : Alain Barbero | Texte : Patrick Wilden | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet 

 

Je ne sais pas vers où aller

“la condition préalable à l’écriture d’un poème est que tu sois fou et que tu le commences sans intention”.
Friederike Mayröcker

Le carlin invisible de la table du café est accroupi
à côté de moi sur la banquette et pose
son front dans les replis de sa peau.

Je fais subtilement froisser le journal
et je tends la tête de manière ostentatoire vers la serveuse
qui se déplace, vit sa propre vie
et fait des bruits avec la machine à café.

Je ne sais pas vers où diriger mes pensées
ou qui a conduit ma main
dans un café presque oublié
cette main légèrement tremblante :

le regard porté en profondeur
dans le verre troublé de perspectives et à moitié vide,
et le carlin à double tête
– rivage calme du flot de pensées –
haletait à côté de moi sur la banquette –
à un moment donné, nous avons glissé sous la table

… c’est un peu exagéré :
o   regards odeurs évidences
o   matinées négligées pleines d’espérances
o   soirées avec une langue lourde endurcie

Le carlin invisible (celui de la photo !) ronchonne
parce que je ne peux plus payer l’addition pour nous deux
et l’horloge tique et la serveuse vit
sa propre survie au-delà des mots….

Je suis triste en-dessous du niveau de la conscience

(avril / mai 2021)

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Patrick Wilden : En tant que mot, c’est trop grand pour moi, trop exclusif. La littérature est, au mieux, ce que les lecteurs imaginent derrière l’écrit. J’ai lu récemment que Fernando Pessoa considérait la littérature comme le but de tout effort humain. On ne saurait mieux dire, d’autant que pour nous, écrivains, il est toujours question de tout. Ou comme dirait Pessoa :”Bouger c’est vivre, transposer en mots c’est survivre”.

Quelle est la signification des cafés pour toi ?
PW : Les cafés, si on prend le terme dans une acception plus large « à la française », comprennent les bars, les pubs, plus généralement les lieux où l’on boit, discute et même où l’on écrit. Ce sont des endroits qui permettent tout le champ des possibilités – les échanges humains : pouvoir être tourné vers soi et en même temps être entouré. Le fait que cela n’aille pas de soi ne se révèle douloureusement que lorsque les cafés sont hors de portée. Il manque quelque chose de profondément humain.

Pourquoi as-tu choisi le Café Combo ?
PW : J’y suis venu pour la première fois après le premier confinement pour rencontrer une journaliste de la revue de Dresde “Der Maulkorb” qui habite à proximité. Le look rétro aux couleurs et formes criardes des années 70 que j’ai connu étant enfant me semblait approprié. C’est l’un des derniers cafés que j’ai visité avant le deuxième confinement, qui a duré plus de six mois.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
PW : Actuellement, j’attends qu’il y en ait un qui rouvre.

 

BIO

Né en 1973 à Paderborn, Patrick Wilden a passé sa scolarité dans la région de Kassel et fait ses études à Tübingen. Il vit depuis 2004 à Dresde, où il a travaillé pendant de nombreuses années dans une librairie ancienne et où il travaille actuellement dans une grande bibliothèque. Il écrit de la poésie, de la prose courte, des critiques et est rédacteur de la revue “Ostragehege”. Le recueil de poésie “Alte Karten von Flandern” a été publié aux Editions Lese-Zeichen à Jena en 2019 dans le cadre du concours “Raniser Debüt”.

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Lisa-Viktoria Niederberger | Madame Wu Teesalon, Linz

Photo : Alain Barbero | Texte : Lisa-Viktoria Niederberger | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Regarde et réfléchis. Puis oublie tout immédiatement, ou garde-le au fond de toi pour toujours. Dis-moi un jour dans le futur que tu t’es retrouvé dans un texte, ou pas. La prochaine fois que tu te promènes, raconte à la personne qui t’accompagne : la Niederberger, elle compare dans une de ses histoires l’écorce des platanes avec la peau des dinosaures. Et puis, agrippe l’écorce, regarde le jaune vif et le vert grinçant, l’arbre, le lichen, et surtout le grincement : as-tu déjà entendu de jeunes faucons affamés ? Comme ils crient, comme ils grincent ? On dirait une manivelle rouillée, une manivelle rouillée pour les auvents. Tu sais, ces auvents à rayures marron et orange que tout le monde connaît. Suis-moi dans mes suppositions : l’oiseau à ressort de Murakami, ce doit être un faucon. J’aime que tu te demandes : est-ce vrai tout ce qu’elle dit ? Que la Niederberger s’assoit réellement dans les arbres des heures durant lorsqu’elle écrit sur l’occupation des arbres, qu’elle rédige des notes pendant des heures et qu’elle supprime ensuite les trois quarts du texte ? Mémorise des faits, trouve des conseils de lecture par l’intertextualité. Aie des sentiments, sois en colère contre moi. Nous devrions tous être plus en colère. A un moment donné, on se demandera si on doit pleurer à la lecture des mêmes passages de mes écrits. Je veux que tu marques un temps d’arrêt. Que tu regardes attentivement, que tu lises attentivement. Mais aussi que tu fasses avec moi une pause, une pause du quotidien. Que tu apprennes quelque chose. Que j’apprenne de mes recherches, de mes personnages et de leurs choix. Qu’ils puissent faire les erreurs que je ne me permets pas de faire. Qu’ils pourraient incarner nos « et que se passerait-il si… ». Et que nous puissions co-créer, changer, nous laisser aller, inspirer. Imagine : si tu n’aimes pas ma fin, invente la tienne et raconte-la-moi.

 


Interview de l’auteure

 

Que signifie la littérature pour toi ?
Lisa-Viktoria Niederberger : de manière passive : éducation, immersion, effacement, mais aussi : avoir le droit de comprendre le mode de vie des autres et de l’apprendre. De manière active : un privilège, avant tout. Qu’il y ait des gens qui prennent de leur temps (et de leur argent) pour lire ce que j’ai écrit m’honore, me fait parfois aussi me poser des questions. Cela implique aussi des responsabilités. Bien sûr, c’est aussi un privilège de bénéficier des conditions économiques qui permettent de travailler dans le domaine artistique. Parce que, surtout au début, il n’y a que la précarité.

Que représentent les cafés pour toi ?
L-VN : C’est mon lieu de travail préféré, depuis mes années scolaires. Qu’est-ce qu’on a pu passer comme cours de physique dans des cafés, avec clopes, livres et papotage. J’aime le bruit de fond, observer et écouter. Mais aussi : se récompenser d’avoir écrit/étudié avec des boissons ou des petites choses à manger, ce qu’on n’a pas à la maison..

Pourquoi as-tu choisi le salon de thé Madame Wu ?
L-VN : Ça ne fait pas longtemps que je suis revenue à Linz, je n’ai donc pas encore vraiment de café où j’ai mes habitudes pour travailler. J’associe de très bons souvenirs personnels à ce salon de thé.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
L-VN : Actuellement, je travaille à la maison. Ça va, plus ou moins. Lire. Trop de rendez-vous sur zoom. Et je vais bien sûr me promener : chaque jour avec moins d’enthousiasme. Rêver de lectures ou de séances de cinéma.

 

BIO

Née à Linz en 1988, Lisa-Viktoria Niederberger a étudié l’histoire de l’art et la littérature allemande à Salzbourg. Elle a travaillé en tant que rédactrice pour le magazine littéraire erostepost et pour la radio Freies Radio. Elle a fait ses premiers pas littéraires avec la publication de “Misteln” chez edition.mosaik en mars 2018. Récipiendaire du fonds pour la promotion des talents de la province de Haute-Autriche pour la littérature 2019. Elle étudie actuellement les sciences de la culture à l’Université des arts de Linz et travaille en free-lance sur divers projets littéraires.

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Nina Panholzer | Café Bar Stern, Linz

Photo : Alain Barbero | Texte : Nina Panholzer| Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Il est 11 heures passées. Je suis assise en tailleur sur le lit d’hôpital en attendant qu’on m’autorise à sortir. Je me souviens de l’imprécision avec laquelle j’avais répondu à la question de savoir quelles parties de mon corps j’aimais : mes seins, mon poignet et mes épaules, avais-je alors dit. Quelle frivole approximation, je me dis aujourd’hui. J’aimais mes deux poignets, la ceinture scapulaire dans son ensemble et mes deux seins. C’est vrai que je n’ai pas donné de nom à mes seins et que je ne leur prêtais guère attention. Mais ils avaient une belle forme, étaient fermes et tenaient bien dans la main, c’était en tout cas mon avis.

Je pose ma main droite à l’emplacement de mon sein gauche, et sens mon poignet épouser la courbe de mon sein droit et mes doigts remplir l’espace laissé vacant sur le côté gauche. Ils forment une ligne : mon sein survivant, mon poignet, mon sein manquant et mon épaule.

Deux heures plus tard, on me remet mes papiers de sortie. Je dis au revoir à l’équipe 5 d’oncologie, prends ma valise et me dirige vers l’ascenseur.

Dans l’ascenseur, j’enlève mon masque. Même si ma chemise en jean dissimule la différence, elle est perceptible. Je sens les larmes venir et place de nouveau ma main droite sur mon sein gauche manquant pour me protéger. Je me mords les lèvres et ravale mes larmes. Puis je me redresse et me tourne vers la sortie. “Fuck you”, et je remets le masque en place.

Au moment où je gagne la sortie, il me vient à l’esprit que je pourrais allonger la liste. J’aime mon nez – le profil de mon nez, pour être précis.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Nina Panholzer : Travail et repos – toujours une bonne chose.

Que représentent les cafés pour toi ?
NP : Idem.

Pourquoi as-tu choisi le Café Bar Stern ?
NP : Des souvenirs. On avait l’habitude de fumer ici dans le temps. Et pour fumer, ça on a fumé.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
NP : Je pense à ce que j’aimerais être.

 

BIO

Née à Linz en 1981, Nina Panholzer a étudié l’économie sociale. Elle travaille depuis plus de 20 ans en tant que consultante en communication. Elle est également formée au coaching et à la supervision. Diplômée de l’Académie littéraire de Leonding en 2016/17, elle a également reçu une bourse de travail de la région Haute-Autriche en 2017.

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Jasmin Maria David | Café Bar Stern, Linz

Photo : Alain Barbero | Texte : Jasmin Maria David | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Langueur

Si je pouvais, j’entrerais, lui ferais un signe de la tête, puis sourirais et regarderais par terre. Je le chercherais du regard, avec langueur et discrétion. Je m’assiérais, pleine de joie, parce qu’il m’attend, encore et toujours. Je m’installerais, regarderais autour de moi et verrais dans la vitre en face, mon reflet. J’attendrais et m’attarderais jusqu’à ce qu’il vienne me demander, comme d’habitude ?… Je confirmerais d’un hochement de tête et effleurerais timidement la banquette. Je la retrouverais, la petite cicatrice, l’explorerais avec mes doigts et la caresserais délicatement. Je lui adresserais un sourire à son retour, le remercierais et le suivrais du regard, en écho. Je le toucherais, l’étreindrais de mes mains et le tirerais doucement vers moi. Je me réchaufferais, l’effleurerais de mes lèvres, soufflerais dessus et arrêterais un instant le temps. Je prendrais une gorgée, papilles, puis avalerais, langue, palais, gorge, poitrine. Je fermerais les yeux, m’adosserais, je savourerais et jouirais du moment.

Tout cela, je le ferais si je pouvais faire ce que je voulais. Je sourirais, j’aimerais, je vivrais. Jusqu’à ce que je puisse faire tout ce que je veux, j’attendrais et me languirais. Jour après jour.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Jasmin Maria David : La littérature est la porte d’entrée d’un monde merveilleusement chatoyant. Elle permet une (auto)réflexion tout en étant un jeu. Au sein d’elle et avec elle, tout est possible et le néant est atteignable. Pour moi, la littérature est une condition nécessaire pour me sentir moi-même.

Que représentent les cafés pour toi ?
JMD : Les cafés sont des lieux magiques, pleins de vie, d’amour et d’histoires, où je passe bien trop peu de temps.

Pourquoi as-tu choisi le Café Bar Stern ?
JMD : Parce que je m’y sens un peu comme chez moi. Un lieu à l’atmosphère incroyablement belle, où les gens de cœur se rencontrent. Derrière le bar, de temps en temps, une fée, et au plafond autant de vrilles de feuilles que dans la forêt tropicale

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
JMD : Bien trop d’autres choses.

 

BIO

Née en 1985 à Linz, Jasmin Maria David est titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art et en philosophie. Elle vit et travaille à Linz. Publications de textes sur les sciences de l’art, de nouvelles, de poèmes et de critiques de livres dans divers magazines, plateformes en ligne et journaux. Elle est également diplômée de l’Académie de littérature de Leonding. Elle s’attache principalement aux thématiques portant sur l’observation de son environnement et de la nature, sur les rencontres interpersonnelles et sur sa propre histoire. De nombreux textes contiennent des éléments autobiographiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Katherina Braschel | Café Anno, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Katherina Braschel | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

comment : enfoncer les ongles dans le vernis du bois, les retirer, les faire crisser, mais l’intérieur, il doit rester un intérieur, dans le cadre, si elle veut parler, non crier, non hurler, quand elle veut s’extraire de la peau, mais seulement de sa propre peau, ou bien : l’écharde, enfoncée sous la peau, les ongles, incrustés en soi, s’arrimer, semer des spores, sous-cutanées, qui se transformeront en arbre, peut-être en forêt, en bois de chauffage, ça flambe
elle : une colonne sertie, elle respire, la table, elle vacille, la bière, elle goutte, elle : une colonne incrustée tout autour, la chaise, elle vacille, le cendrier, il tombe, dans les têtes, dans les mots, provoque des déchirures, une écorchure sur ses paumes, le verre, la fraîcheur en elle, aucun résidu de fibre,
seulement des fractures nettes

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Katherina Braschel : Peut-être aussi : la recherche d’une réponse à cette question qui ne soit pas ringarde. Ou ringarde dans le bon sens du terme ? Dans tous les cas, une recherche, une (auto)exposition, un chez-soi (compliqué), un refuge, une caresse, une gifle. Et le pouvoir.

Quelle signification les cafés ont-ils pour toi ?
KB : J’apprécie les cafés surtout comme des endroits où l’on peut disparaître sans disparaître. Et j’en ai besoin pour pouvoir écrire.
Dans un vrai café, je n’ai pas besoin de me boucher les oreilles pour accéder à la langue, à l’écriture, car ce certain mélange de silence, de voix et de bruits de vaisselle le fait pour moi.
Bien sûr, il faut pouvoir se payer des cafés, et cela ne va pas de soi.

Pourquoi as-tu choisi le Café Anno ?
KB : Parce que je viens ici en général une fois par semaine, puisque je suis co-organisatrice de deux séries de lectures. Parce que la littérature trouve ici un espace facilement accessible et je pense que c’est extrêmement important. Le Café Anno est tout simplement un endroit où je peux être, et ce depuis longtemps, où je me sens à l’aise et où je sais qu’il y a des stylos et des feuilles derrière le bar, au cas où je n’aurais pas de carnet sur moi.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
KB : En ce moment, je pense aux cafés et ils me manquent beaucoup. Je ne peux presque pas écrire à la maison et je remarque à quel point cela me mine.
Autrement : travailler, lire, passer du temps avec des personnes adorables, s’emporter et regarder des vidéos en ligne de cargos.

 

BIO

Élevée à Salzbourg, Disneyland baroque, Katherina Braschel vit et travaille à Vienne depuis 2011, où elle a également étudié le théâtre, le cinéma et les médias. Elle écrit principalement de la prose. Elle a déjà reçu à ce titre divers prix et bourses, notamment le Rauriser Förderungspreis et le Wortmeldungen Förderpreis de la Fondation Crespo de Francfort, tous deux en 2019. Son premier roman “es fehlt viel” a été publié aux Editions Mosaik en 2020.
Elle croit en la solidarité féministe, la bonne bière et le pouvoir délicat de la langue.

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Sofie Steinfest | Strohauer’s Café Alt Heidelberg

Photo : Alain Barbero | Texte : Sofie Steinfest | Traduction :  Sylvie Barbero-Vibet 

 

Moi comme un tableau .:. et juste avant .:. un peu le trac .:. et un peu .:. mon effet en tant qu’image comme une terre défrichée .:. comme un pays jusqu’alors inconnu .:. les heures jusqu’alors trop concaves .:. pour que je puisse y voir mon reflet .:. mais ici .:. forêt cinéraire au milieu du bruit de vaisselle et de l’odeur des grains .:. Stylo et carnet et sucrier .:. regroupés autour de moi comme des possessions .:. rien de tout cela ne m’appartient vraiment .:. jamais en tant que simple objet .:. agrippé avidement au stylo du mal du pays viennois comme à une dernière bouffée de cigarette .:. la prétendue pose .:. Les moments où je n’écris pas déclenchent le désarroi .:. s’évaporent dans la mémoire des miroirs .:. ici, cependant .:. se promenant agréablement entre les langues .:. le malentendu reste absent .:. le courant d’air retenu .:. in sich gewandt .:. den Atem einladend .:. à travers la vitre le champ de vision témoigne secrètement .:. rencontre du monde avec l’inexorable .:. l’écriture dans le café .:

à l’intérieur
là où mes yeux
te connaissent
se trouve notre humanité
idée pure
et chaque querelle arrangée
avant qu’elle ne s’enflamme

regarde
en toute confiance se rapproche
la queue d’une comète
une étincelle de compassion
comme un pacte impérieux
appréhension en silence :
fenêtre sur la membrane du cœur.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Sofie Steinfest : Je trouve du réconfort dans la lecture. C’est pour moi la preuve vivante de l’existence d’âmes sœurs. En écrivant, je transforme dans le meilleur des cas l’inconscient en matière communicable.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
SS : Ce sont des lieux d’écriture où, en tant que Viennoise, je trouve une sorte de second chez-moi dans le monde entier. Un endroit, qui ne me contraint à aucune autre obligation que celle de ma simple présence. Je ne suis pas obligée de les aimer, les cafés, donc je peux le faire.

Pourquoi as-tu choisi le Strohauer’s Café Alt Heidelberg ?
SS : Parce qu’il pourrait tout aussi bien être à Vienne. Je suppose que ça a quelque chose à voir avec la façon dont ce café se définit. Ou avec ma Vienne intérieure. Dans mon livre ” Geburtsstunde der Donaustörung “, les protagonistes se rencontrent ici à travers le jeu des miroirs.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
SS : Comment ça, il y a quelque chose en dehors des cafés?

 

BIO

Née à Vienne en 1972, Sofie Steinfest (pseudonyme Sofie Morin) est arrivée près de Heidelberg après quelques années passées à Bruxelles. Elle a revêtu les langues comme on revêt des blouses de laboratoire et a fait deux études au siècle dernier qui, de l’avis des gens sensés, ne vont pas du tout ensemble. Elle a été nominée pour plusieurs prix littéraires sans jamais en remporter. Malgré tout, elle publie sans relâche dans de nombreuses revues littéraires et anthologies. Elle trouve refuge dans la poésie lorsque la prose est encore en train de bouillonner.

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Alexandra Turek | Salettl Pavillon, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Alexandra Turek | Traduction : Alexandra Turek & Sylvie Barbero-Vibet 

 

Le bateau, le bateau (le paquebot) qui chavire. Tandis que les arbres se replient, en plus ils se secouent ce jour là, je discerne le long du chemin – l’été est à sa fin, les hirondelles volent haut – un gant … oh mon capitaine ! je crie ton nom.
Du vert à perte de vue nous attend là-haut.(montons, allez, on avance) Plus loin, devant la porte du cimetière, je les aperçois, debout, tous vêtus de noir. Ton manteau dans le vent, enfin vint la pluie, elle tombait doucement sur le toit couvert de cuivre. Les images unes à unes d’un calendrier, et ton petit nom me revient. Nous jouions à cache-cache. Il était facile de s’échapper. (un regard, un seul pas, et la porte du jardin s’ouvrit) Nous étions blottis dans le silence au fond d’une cabane, nos cahiers sur nos genoux. Et nous nagions ensemble dans le lac froid, te souviens-tu ? Sérénade. Regarde. La cuillère devant la bouche, le geste simple d’un enfant. Et les vieux qui lèchent les cuillères d´argent. Et les cailloux, non, les galets blancs dans nos souliers. Tandis que nous mangions la « Frittatensuppe » ­tout en dansant – là-haut, à la périphérie de la ville, sur le pont du navire. Et l’équipe qui peu à peu se réunit pour frotter le plancher, levez les voiles ! Nos longues après-midi portaient le parfum de l’aventure. Après la tempête : le ciel, une image déchirée. Plus tard, je montais sur le pont, pour observer le spectacle: l’eau jaillissait, les éclairs qui irradient, la barbe de l’empereur sonnait la nuit bleue. Les arbres peuvent-ils encore m’accompagner pour un certain temps ? S’ensuit une question plusieurs fois répétée, urgente comme le besoin d’un enfant : Et après, que ferons-nous après ?

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Alexandra Turek : Tout d’abord, il n’y a pas qu’une seule littérature pour moi, mais plusieurs. Et des multiples formes. Parfois, il est possible d’habiter un espace avec la langue pendant un bref instant, de créer des liens, des relations. La littérature, c’est aussi explorer, découvrir, comme le font les enfants. C’est pourquoi j’aime le concret, les petites choses de la vie de tous les jours. La beauté de la langue se révèle à moi à travers le rythme ; j’ai toujours été attirée par la littérature dont le langage est mélodique et intense, qui vibre, craque, laisse des traces. La littérature française, que j’ai lue dès mon plus jeune âge et pour laquelle j’ai écrit au début, m’a montré combien notre monde est beau. Et puis il y a des poètes aussi merveilleux que François Villon ou Charles Baudelaire ; son regard sur les autres, sur les faibles, la vieillesse, m’a touchée.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
AT : Je vais dans les cafés pour rencontrer des amis. Et bien sûr, j’aime boire du café.

Pourquoi as-tu choisi le  Salettl Pavillon ?
AT : J’y aime l’atmosphère. Il existe ainsi des lieux qui semblent venir d’une autre époque. Il y a beaucoup de verdure tout autour et une belle vue sur une partie de la ville. Dans un coin se trouve un piano noir et chaque dimanche soir, un pianiste y jouait.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
AT : Se lever, travailler, manger, dormir. Lever et coucher de soleil.

 

BIO

Née en 1971 à Vienne, Alexandra Turek est une auteure autrichienne d’origine française. Elle a étudié le journalisme et les sciences de la communication, la politique et le théâtre à l’Université de Vienne. Sa thèse de doctorat porte sur Bernard-Marie Koltès. Assistante et dramaturge au théâtre, elle a également écrit des pièces. En 2015/2016, elle est chargée de cours à l’Institut d’études théâtrales, cinématographiques et médiatiques. Elle a réalisé plusieurs séjours d’études et de travail en France. Elle a notamment participé à Transfer-Théâtral, au festival d’été La mousson d’été (2016). Elle a également remporté en 2015 le Premier Prix des Exil-Literaturpreise. Nombreuses publications de poésie et de courts textes dans des revues littéraires et des anthologies. Dernière publication : flugschrift, n° 32, septembre 2020. Alexandra Turek vit à Vienne.

 

 

 

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Jana Volkmann | Bateau Ivre, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Jana Volkmann
Extrait du recueil Investitionsruinen, Limbus, 2021 | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

Tu es assis à côté de moi si près
que ma jambe ne peut que
toucher la tienne
c’est la plus petite table
qu’un café viennois
n’ait jamais proposée
elle se blottit pudique
dans l’angle entre
la pièce et la porte
et s’excuse
pour sa taille
et pour le fait que nous
ne puissions pas manger
du gâteau dessus
seulement prendre un expresso
ou un schnaps
avec ton coude
tu touches la fenêtre
et moi avec le mien
le serveur
Tu ne remarques pas
comme ta cigarette
crée une brèche
dans la tapisserie
comme je replie mes bras
dans mon dos
tout en me tortillant
le nez en avant
je m’y faufile et disparais

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Jana Volkmann : Pour moi, la littérature est une forme de philosophie avec des moyens artistiques, l’interface entre le langage, l’esthétique et l’idée. L’écriture et la lecture sont pour moi des outils de connaissance essentiels.

Que signifient les cafés pour toi ?
JV : Les cafés sont une grande découverte ; j’envie vraiment les cultures où ils ont un statut encore plus élevé et sont l’épicentre de toutes sortes d’événements culturels et politiques. J’aime particulièrement l’imprévu auquel on est exposé dans le café : ne pas savoir qui va passer la porte et quel journal va être laissé à la table voisine. Et les codes de comportement spécifiques et subtils qui permettent de contrer ces impondérables avec fiabilité.

Pourquoi as-tu choisi le Bateau Ivre ?
JV : J’ai rencontré une amie très chère au Bateau Ivre. C’était notre premier rendez-vous, elle était assise là avec un livre de Nabokov. Elle vit maintenant à Leipzig et moi à Vienne, beaucoup de choses se sont passées depuis lors. J’associe ce lieu à elle et, d’une manière générale, à cette période marquante. J’aime aussi particulièrement la lumière ici.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
JV : En ce moment, je fais des recherches pour mon prochain roman sur les animaux et le travail ; c’est mieux de le faire chez moi, à mon bureau, j’ai aussi vraiment hâte que les bibliothèques ouvrent. Parfois, je fais des bêtises ou rien du tout. Récemment, ma petite amie m’a offert un kendama que j’adore. C’est un jouet d’adresse japonais qui, selon la légende, a également été utilisé comme arme par les geishas.

 

BIO

Née en 1983 à Kassel, Jana Volkmann vit comme auteure et journaliste à Vienne. Elle est rédactrice en chef de la revue Tagebuch et écrit des essais et des critiques littéraires notamment pour Freitag, neues deutschland et Der Standard. Pour son roman Auwald, paru en 2020 aux éditions Verbrecher Verlag, elle a reçu le Förderpreis dans le cadre du festival de littérature de Brême 2021 et a été retenue dans la sélection mensuelle du jury de la radio ORF.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Fabian Lenthe, Café Dampfnudelbäck, Café, Nürnberg, Nuremberg

Christa Nebenführ | Café Raimann, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Christa Nebenführ | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Premier éloge funèbre

Je ne me trouve pas ici sur scène, mais à une heure amère de ma vie, où il s’agit de trouver les mots justes pour dire adieu à jamais à ses parents.
Mais comment dire au revoir à des personnes qui, à un moment donné, ont pris le mauvais chemin et n’ont pu jamais être convaincues de faire demi-tour ? Qui se trouvaient dans une impasse parce que la haie le long du passage dans lequel ils s’étaient nichés pendant des décennies était devenue impénétrable. Mission que nous avons laissé inachevée, de peur de nous retrouver nous-mêmes pris comme de malheureux princes dans les ronces dont on ne peut ni revenir en arrière ni aller de l’avant ?

J’ai regardé les visages des parents âgés dans l’assemblée et je devais faire un effort pour reconnaitre ceux que j’avais connus plus jeunes lorsque je jouais avec eux, enfant. Nous avions choisi une cérémonie sans prêtre. Et même si ma grand-mère sanglotait sans retenue dans son fauteuil roulant, je ne craignais aucun reproche. Aucune main n’est sortie du cercueil, aucun souffle d’air n’est passé. Rarement l’assemblée aura été si petite et la profusion de gerbes si grande. Les iris et les roses, tissés par centaines en couronnes, et parce qu’ils ne pouvaient avoir d’autres prétentions, embaumaient impassiblement.

Si le téléphone sonne, je ne décrocherai pas.
Ce sera ma mère.
Que fais-tu en ce moment ?
J’étais aux toilettes. Je regarde la télévision. Je suis occupée.
A quoi ?
J’écris.
Quoi ?
Ton éloge funèbre, Mère.

A l’heure amère qui sera, qui a été, qui n’a ni début ni fin, je me trouve face au choix entre le deuil de tout ce que j’aurais dû faire et le soulagement que personne ne me reproche de ne pas l’avoir fait.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Christa Nebenführ : Le contraire de l’évasion. La tentative d’exprimer et/ou d’entrevoir l’inexprimable. La tentative de refléter et/ou d’attraper des éclats de la contingence et la complexité du perceptible. La tentative d’être impliqué dans la création et l’élucidation d’un mystère. La tentative d’établir des liens. La tentative de comprendre.

Que signifient les cafés pour toi ?
CN : La signification était d’ordre social, ce qui est apparu brusquement au début des années 1970, et qui a décliné depuis. 

Pourquoi as-tu choisi le Café Raimann ?
CN : Parce que pendant mes années de lycée, j’y traînais avec mes camarades de classe, je jouais au billard, je bavardais, je flirtais, je pestais contre le serveur et les toasts brûlés, et je prenais des cours de rattrapage en mathématiques avec un copain d’école.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
CN : Ohhh … Je passe beaucoup de temps à rêvasser et à réfléchir. Je crée des émissions de radio qui répondent à mon besoin d’éclairer et me permettent de gagner ma vie. Et depuis 2008, j’écris un roman tentaculaire que j’ai annoncé dans mon journal intime en 1973 et sur Radio U8, l’émission des étudiants, en 1986. Je lutte courageusement (enfin, pas toujours) pour faire les courses, cuisiner, ranger, calculer au quotidien. J’essaie d’éviter toute intrusion. De temps en temps, je m’impose. Imposer inspire, repousser épuise. Parfois, je suis amoureuse.

 

BIO

Christa Nebenführ est née à Vienne. Actrice notamment dans les théâtres des Länder allemands, elle a étudié la philosophie à Vienne et à Stony Brook (États-Unis). Diplômée en 1996. Poésie (notamment Podium Portrait 2020, Inzwischen der Zeit, Deuticke 1997, Erst bin ich laut, Grasl 1995), roman (Blutsbrüderinnen, Milena 2006), publications scientifiques (notamment Sexualität zwischen Liebe und Gewalt, Milena 1997), émissions radio pour Ö1, essais, éditrice d’anthologies (notamment Länderheft Kroatien des Podium), direction d’ateliers d’écriture, organisation de la série de lectures d’été au Café Prückel de 2003 à 2018.