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Sophia Fritz | Café Schwesterherz, Cologne

Photo : Alain Barbero | Texte : Sophia Fritz, extrait de Neue Männer, alte Löcher | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Ivre, elle m’a énuméré les cinq principales pensées qu’elle a lorsqu’il entre en elle, et en tout premier se trouve le bouquet de fleurs sur le bureau et la manière dont elle essaie de ne pas perdre le vase de vue. Nous lui avons imaginé de nouveaux mots.
On dit boite à saucisses, on dit boisson gratuite, on dit repère, on dit finger food, on dit cendrier, on dit zone de confort, on dit dépression estivale, on dit cave à vin.
Quand elle parle de son petit ami, elle dit juste qu’ils ne communiquent pas vraiment, qu’ils se contentent de gouttes, qu’ils basculent parfois l’un dans l’autre, qu’ils se mélangent de temps en temps et appellent ça l’unité.
Elle dit qu’elle lui a reproché toutes ses décisions au cours des sept dernières années, qu’elle a fait de lui l’agresseur et d’elle-même la victime, et qu’il est si difficile de sortir de rôles qui ne sont plus des jeux de rôle et qu’on devrait peut-être mettre fin à une relation lorsqu’on ne se parle plus d’égal à égal.
Elle dit qu’elle n’accorde pas grande valeur aux résolutions, mais que l’année prochaine, elle sera assez courageuse pour créer une liste de choses à faire pour ses moments de faiblesse et l’accrocher à la porte du réfrigérateur, et je veux peindre ces points autour de son nombril, je veux lui demander si elle te prend parfois pour un panneau EXIT ou une salle d’attente, si elle se tient parfois devant les boissons fraiches et pense à toi, si tu as exactement une playlist ou si tu en crées toujours plusieurs, si tu as une chanson que tu passes quand tu pénètres, si on t’écrit parfois en même temps, si je peux aussi mettre mes doigts à l’intérieur de ses cuisses, si je peux aussi remonter sa robe.

 

Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Sophia Fritz : La littérature, pour moi, ce sont des sentiments et des calculs, et le meilleur moyen que j’aie trouvé pour mettre de l’ordre dans le monde. Grâce à la littérature, on peut transformer son monde émotionnel intérieur en un musée en plein air.

Quelle signification les cafés ont-ils pour toi ?
SF : Pour moi, les cafés sont comme des messages d’amis qui n’attendent pas de réponse. Des endroits qui peuvent vous supporter, dans le meilleur des cas, des endroits où l’on peut venir sans intention.

Pourquoi as-tu choisi le Café Schwesterherz ?
SF : Parce que j’aime beaucoup ce nom et sa signification. Parce que j’aime la fraternité et l’amour.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
SF : Je continue à écrire à la table de ma cuisine. Je fais une bonne bolognaise et je regarde par les fenêtres des trains les chemins de campagne. Je profite de la pesanteur de la piscine après avoir nagé.

 

BIO

Sophia Fritz est née en 1997 à Tübingen, elle étudie à la HFF (École supérieure de télévision et de cinéma) de Munich, département écriture de scénario. Avant ses études, elle a travaillé pendant un an dans un orphelinat en Bolivie et a suivi une formation pour accompagner les personnes mourantes. Son troisième roman a été publié aux Éditions Herder en mars 2019. Elle est sous contrat avec l’agence littéraire Röll depuis juin 2019. Actuellement, elle travaille à deux formats de divertissement en série.

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Manuela Bibrach | Café Enjoy, Bischofswerda

Photo : Alain Barbero | Texte : Manuela Bibrach | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Je me suis entraînée à lâcher prise
sur de jeunes oiseaux et sur des chats
dans des salles blanches à l’odeur piquante
de désinfection
un jour, j’ai écrasé une souris mourante
des jours après, je sentais encore
son corps sous ma chaussure
un léger renflement
sur lequel j’ai roulé en marchant
et le serpent blessé
dont j’ai écrasé la tête
est sûrement encore dans le champ
où je l’ai déposé
un squelette délicat
ce n’est pas comme si
je m’y étais habituée
je ne l’ai jamais appris
comme tous ces autres vocables muets
de la vie une débutante sanglante
c’est ce que je serai
au dernier moment
qui aurait le courage de me porter de l’autre côté
et qui aurait la légitimité de le faire

 


Interview de l’auteure

Que signifie pour toi la littérature ?
Manuela Bibrach : Je t’aime comme le sel dans la soupe, dit la princesse, et elle fut chassée du château par le roi parce que le sel n’était pas assez signifiant pour lui. Je connais la valeur du sel et peux dire que la littérature est aussi importante pour moi que cela.

Que représentent les cafés pour toi ?
MB : Les cafés m’attirent parce que le bruit de fond des conversations des autres clients m’ouvre l’esprit et m’inspire. Je vais dans les cafés pour travailler en solitaire mes textes et échanger avec d’autres écrivain(e)s. Pendant mon séjour à Wroclaw pour ma bourse littéraire en 2018, le “Literatka” était mon endroit préféré où j’aimais travailler à mon manuscrit. Cependant, on ne peut pas faire l’expérience de la vraie culture des cafés (viennois) ici, cela reste donc un rêve nostalgique pour moi.

Pourquoi as-tu choisi le Café Enjoy ?
MB : Le Enjoy à Bischofswerda est l’un des cafés où je rencontre souvent d’autres auteur(e)s. Je choisis mes cafés selon plusieurs critères : excellent espresso, ni trop bruyant, ni trop calme, absence de napperons sur les tables. Au fond du Enjoy, c’est sombre et mystérieux et on peut y déguster de fantastiques cocktails.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
MB : Quand je ne suis pas au café, on peut me trouver chez moi derrière l’ordinateur en train d’écrire et de lire, en train de parler à l’un de mes chats, ou dans mon camping-car en train d’explorer de nouvelles contrées avec mon chéri.


BIO

Manuela Bibrach est originaire de Dresde et ingénieure diplômée en aménagement du territoire et protection de la nature, spécialisée dans l’éducation et la psychologie environnementale. Elle écrit depuis qu’elle sait écrire, principalement de la poésie et des textes courts. Il y a environ treize ans, elle a rendu pour la première fois ses textes publics. Depuis, elle a remporté quatre prix littéraires et reçu une bourse littéraire à Wrocław de la Fondation culturelle de Saxe. Jusqu’à ce jour, elle a déménagé treize fois et et vit actuellement en Haute-Lusace. Pour gagner sa vie, elle travaille comme rédactrice.

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Klaus Berndl | Café Steinecke, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Klaus Berndl | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Cela pourrait tout aussi bien être différent. Si on était en 1312, de l’herbe épineuse et broussailleuse pousserait à cet endroit, une boulaie claire ferait office de décoration boisée, et les trois ouvriers là-bas en pantalon de travail seraient des paysans, et ils parleraient la langue du pays de Havel et non le polonais. Nous serions très certainement assis ensemble ; car en 1312, on se retrouverait ainsi, on mangerait ensemble pour ne pas s’entretuer, car on ne tue pas ceux avec qui on partage le repas. Les trois ouvriers s’en vont, laissent un sac derrière eux – cela n’arriverait pas en 1312 ; je les interpelle.

Je pourrais tout aussi bien être la femme là-bas, milieu de quarantaine : je porterais alors un épais maquillage – presque comme un masque – je pèserais probablement le double et tendrais le bras vers la tasse de manière plus pesante qu’aujourd’hui, je prendrais une gorgée, me rincerait la bouche avec le café, reposerait la tasse et continuerait de lire : introduction à la microéconomie. Quelques phrases et mon rendez-vous arrive. Ma fille ? Non. Nous nous embrassons, elle s’assoie, nous causons et je lui tends quelques boites de médicaments. Je pointe mon doigt vers la première et j’explique – comme mon ongle violet est long ! – puis je passe à la suivante et elle acquiesce. Je sais pertinemment qu’elle ne va pas s’en rappeler. Pourtant il n’y a pas de notice à l’intérieur, dans les boîtes se trouve autre chose que l’intitulé indiqué.

Si on était en 2312, on retrouverait ici de la prairie, du silence – pas d’oiseaux ni de mouches – et je serais assis sur un banc rond en pierre, qui ferait partie d’un mémorial de l’attentat de 2020, oublié depuis longtemps – il ne resterait qu’un petit parc, un endroit avec vue panoramique au-dessus duquel les nuages de la taille d’un vaisseau passeraient, virevolteraient – les palmes bruisseraient au-dessus de moi et un homme maigre, au visage pale pénètrerait sur la pelouse. Il viendrait dans ma direction, à grands pas. Me dévisagerait.

Cela pourrait tout aussi bien se dérouler autrement, ailleurs ou dans un autre temps. Il pourrait aussi ne rien se passer. Je pourrais rester silencieux.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Klaus Berndl : La littérature est la seule forme de communication qui fasse vraiment sens. C’est le seul moyen de dire les choses exactement de la manière souhaitée, et de pouvoir exprimer tout ce que l’on veut dire. Seule cette communication est vraiment complète ; seule cette communication est vraiment une jouissance.

Que signifient les cafés pour toi ?
KB : Chaleur. Calme. Café, odeur de café. Et plein de gens qui nous laissent tranquilles : des espaces de calme dans le jeu de dés de la vie. Lieux où l’on peut être. Lieux.

Être.

Pourquoi as-tu choisi le Café Steinecke ?
KB : Pour la plupart des gens, ce n’est pas un endroit pour rester, mais un lieu de rendez-vous entre la station de S-Bahn et le magasin de bricolage. Ici, on se retrouve, on vient se chercher, on fait des plans. Personne ne reste longtemps. Personne ne lève la tête et voit la beauté de cette pièce : cette hauteur, cette liberté d’esprit, cette sensation de l’infini. D’ici, on voit le soleil se coucher au Nord.

Ici, je n’attire pas l’attention. Ici, je suis en sécurité.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
KB : Je pense, et par conséquent je suis.

 

BIO

Né en 1966 à Mayen, Klaus Berndl a grandi en Bavière et vit à Berlin. Antiquité tardive, haut Moyen Âge, Moyen Âge central et bas Moyen Âge. Époque moderne (18ème siècle). 20ème siècle (époque contemporaine).
www.klausberndl.de  www.wortrandale.de  www.889fmkultur.de

Feindberührung: Hamburg, 2004. (Hg.) Wenn im Norden das Licht schmilzt: Tübingen, 2020. Der Brand: Berlin, 2022.
Prix Martha Saalfeld, Prix Agatha Christie , … Écrivain pour la ville de Beeskow en 2016.

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Christian Szabo | Verse Toujours, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Christian Szabo (Christone), tiré de la chanson It’s up to you

 

They just go to work endless hours a day
Without givin’ a damn, it’s not their way.
Bein’ indifferent, they won’t even try,
Watchin’ life is just passing by.

But you, you had a dream once.
So make it come true.

 


Interview de l’auteur

Que signifie pour toi la littérature ?
Christian Szabo : Ma mère est professeure de littérature, l’écriture a donc toujours été très présente pour moi, du plus jeune âge jusqu’à aujourd’hui. Comme musicien je pratique une certaine forme d’écriture au travers des textes de mes chansons, écrits en anglais.

Que signifient pour toi les cafés ?
CS : Ils sont indissociables des livres. Je cherche volontiers le cadre d’un café pour me plonger dans un livre. Je voyage beaucoup, et la première chose que je fais en arrivant dans une ville est de chercher mon café, comme une oasis. Pouvoir ensuite y revenir, retrouver mes repères, me faire connaître comme un habitué. Un ” A home away from home”. Les premiers souvenirs d’une ville sont souvent les souvenirs d’un café. A l’évocation de Salzbourg par exemple me revient ce que j’ai écouté dans un de ses cafés.

Pourquoi as-tu choisi le ” Verse Toujours ” ?
CS : C’est mon café, l’endroit où je vais chaque jour. J’aime sa décoration, typique des cafés français avec ses références au cinéma et à la littérature. Un véritable café de quartier à l’angle de ma rue, dans un des coins les plus charmants de Paris, près du Jardin des Plantes. Les serveurs me connaissent bien, je fais très “local patriot” dans le 5ème arrondissement.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
CS : Je fais des concerts, et entre les concerts, je voyage et trouve d’autres cafés.

 

BIO

Christian Szabo a toujours rêvé de faire de la musique, dès son plus jeune âge. Sa passion ne l’a jamais quitté, son diplôme en économie en poche, il s’installe à Monaco, puis à Paris où il commence à donner des concerts, sous le nom de Christone. Amoureux des voyages, il emmène sa musique à travers le Monde : Brésil, Espagne et Indonésie, toujours en train de jouer, toujours en train d’écrire. Son morceau “Another chance” le fait remarquer auprès des critiques et de ses pairs. Il enregistre depuis à New-York, et la sortie de son dernier clip est imminente.

https://www.christonemusic.com/

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Ron Winkler | Ocelot, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Ron Winkler | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Erratum

Il faut que je le redise : seul le roman comble, si un poème ne le peut. C’est pour cela que j’ai tant de virgules, ces gouttes de pluie de la grammaire. Un tram s’avance pour l’armée. As-tu besoin d’une confirmation ? Un sac ou un geste qui survit à la survie ? Rempli de phrases qu’il faut chauffer à un peu moins de cent degrés dans le carburateur. Toutes celles qui y entrent font tourner les pages et cherchent leur nom. J’avais aussi un vélo-dynamite comme celui garé devant le magasin, l’épicerie, le café. La fenêtre entre lui et moi ternit les gens toute la journée, tandis que je papillonne dans mon carnet (sur la face de ma vie opposée à la déclaration de revenus). Il faut que ce soit dit. Le monde (la vie) est la couverture de ce lieu (la vie). Et le café moulu est fait de chacune des secondes, où j’étais ici, où je suis devenu ce que je suis. Je figure dans l’ours : en tant que matière, taille de référence pour le vase sur la table mis en valeur par des fleurs. Les faits, qui n’existent pas, je les remplis. A l’instar de champs lexicaux, qui me caractérisent. Avec des lividités cadavériques, je suppose. Peut-être aussi des astres aux extraits de caféine dans le champ de force du vase d’Achille. Des foyers, qui ne forment aucun texte, à aucune vitesse ocelotienne. Une chaleur paît dans la ville, forte d’au moins dix mille pages. Du foin avec plein de lettres : le parc de Weinberg. Une minute ici est composée de vingt arbres, que je ne vais pas redire une nouvelle fois. Des arbres qui semblent être beaucoup plus en stock que moi, plus extérieurs que moi, plus boisés que moi. Mais je suis doué pour défictionnaliser, moi-même. Et il m’en reste tout de même sur les lèvres, de ces nuées d’abeilles que forment tous ces livres. Des ganglions. Des moments inédits emballés dans des mots. Qui sont précurseurs, sortent du cadre, ont des intuitions. Engranger parfois un peu de saletés dans le cœur des papiers fins. Déduis-le des impôts. Efface-le entre les virgules. Souhaite-le à tes pires moments de leucosélophobie.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Ron Winkler : Oh.

Que représentent les cafés pour toi ?
RW : Ils sont une bouée de sauvetage face à mon propre appartement. Au café, je m’impose quelque chose d’étranger, d’autres énergies, d’autres voix. Et des contraintes du simple fait de la présence des autres. Je peux rencontrer ou pas. Je peux me mettre en mode poésie ou m’en distancier en revenant dans le monde réel. Les reboots sont essentiels.

Pourquoi as-tu choisi le café Ocelot ?
RW : À cause de sa proximité et de son expertise, de son charme et de son atmosphère. Parce que c’est le berceau et le siège du vrai, du beau et du brillant. Parce que la lumière est bonne, que l’équilibre entre le calme du lieu et les nuisances extérieures est donné. En raison de la famille chaleureuse : Maria, Ludwig, Jane, Eva, Magda, Lia, Alex, Hannah, Julia et Cecilia.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
RW : Enfant, échecs, faire les courses, livres. Dénicher idées et perturbations. Réfléchir aux raisons de retourner au café.

 

BIO

Ron Winkler est né en 1973 à Jena. Il écrit et traduit principalement des poèmes. Il a publié de nombreuses anthologies lyriques. Ses poèmes ont été traduits dans plus de 25 langues. Au Mexique, en Ukraine et en Slovaquie ont été publiés des recueils de ses poèmes.

www.ronwinkler.de

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Adrian Kasnitz | Traumathek, Cologne

Photo : Alain Barbero | Texte : Adrian Kasnitz | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

« Ils montrent des films au Rabe », dit Freisenberg.
« Quel genre ? »
« Je ne sais pas vraiment. D’étudiants des Beaux Arts. »
« Quand ? »
« Dans une demi-heure. »
Bender entendit un craquement. Freisenberg raccrocha et monta les escaliers en courant. Bender avait à peine raccroché que Freisenberg était déjà dans l’encadrement de la porte et cria :  « t’as fini ? »
Il expédia ses pensées par la fenêtre et laissa toutes ses affaires de la fac, le manuel de français et ses notes du cours, qu’il voulait reprendre ce soir. Ce qui n’aura pas lieu.
Ils allèrent directement vers leur vélo, devant la maison, les enfourchèrent et partirent sans prêter attention à la signalisation ni aux feux. D’abord en direction de l’étang, puis de la Rudolfplatz. Ils descendirent des vélos, les accrochèrent à un lampadaire et ralentirent le rythme. Ils se regardèrent, observèrent la coiffure et l’habillement de l’autre, passèrent une main dans les cheveux, époussetèrent leurs vêtements, s’essuyèrent le front et firent une courte pause. Puis la porte s’ouvrit et ils se retrouvèrent dans le café Rabe. La lumière était faible, la salle enfumée.

Extrait de : Studentenroman (non publié)

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Adrian Kasnitz : La littérature est toujours synonyme d’une plongée dans un monde inconnu, d’une nouvelle perspective. C’est pour moi l’art le plus érotique car tout ce qui se passe dans son univers a lieu dans la tête, dans l’imaginaire. Dans ce texte, ce ne sont pas seulement deux êtres qui éprouvent de l’attirance, mais tous les éléments sont entremêlés, entrent en contact et se repoussent.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
AK : Je vais souvent dans les cafés. Ce sont des lieux de travail pour moi. Je n’écris pas vraiment dans les cafés. Mais j’y rencontre des gens, parfois des amis, et souvent des collègues, des journalistes, des photographes. Les appartements à Cologne sont petits, pas du tout comparables à ceux que j’ai vus dans d’autres endroits. Le salon, pour les habitants de Cologne, est tantôt le pub, tantôt le café. Pour moi, le café est le lieu représentatif qui manque à mon appartement.

Pourquoi as-tu choisi le café Traumathek ?
AK : Pendant longtemps, j’allais et venais dans un café du quartier. Mais il a perdu de son charme ces dernières années. J’aime le café Traumathek, qui était à l’origine un magasin de vidéos et qui est devenu récemment de plus en plus un cinéma d’art et essai et un lieu d’événements. Les affiches évoquent le monde des vieux films français ou italiens que je regardais tard le soir avec ma mère quand elle n’était pas de nuit et ne pouvait pas dormir.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
AK : J’aime les longues promenades, les balades en ville dans les autres quartiers, les petits détours par des endroits que je ne connais pas bien et que je surprends parfois.

 


BIO

Adrian Kasnitz est né sur les rives de la Baltique et a été élevé dans les monts de Westphalie. Il vit à Cologne depuis de nombreuses années. Il a récemment publié le sixième volume du cycle de poésies Kalendarium aux éditions parasitenpresse et le roman Bessermann aux éditions Launenweber.

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Johanna Hansen | Petit Rouge, Düsseldorf

Photo : Alain Barbero | Texte : Johanna Hansen | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Les mouches de beauté ce soir-là
sont une douzaine d’huîtres.

Elle pense ainsi plaire,
ou tenir sous les bras parfumés les rênes
d’assertions, à travers lesquelles ne passe aucun chemin
qui ne soit plus long qu’une simple évocation.

Autour du cou un collier de perles.
L’envie doit au moins lui accorder cela.

Elle a des jambes élancées à sa place
qui plaisent toujours.
Elle fait claquer ses talons, carrés,
à ses bottes, aux pieds de table,
sous les lustres.

En face d’elle, il donne un cours accéléré en haussement d’épaules,
prend d’un rien une longueur d’avance,
veut tout garder sous contrôle, alors qu’elle tente
de respirer avec les yeux,
sans perdre la vue d’ensemble.

Elle aimait bien servir l’été dans de la porcelaine blanche.
L’été entier.

Son souhait, en quelque sorte : ne rien gâcher.
Ni la pochette.
Ni le hochement de tête familier.
Ce sentiment d’être pris en flagrant délit
quand les émotions ne demandent qu’à sortir.

D’un œil exercé, dans le miroir derrière le bar,
elle fait briller sa langue.

Comme une seconde peau.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi?
Johanna Hansen : Un espace de liberté pour laisser les pensées flâner. Dans toutes les situations de la vie. Notamment en cas d’insomnies. De perplexité. Elle apporte aussi consolations et connaissances. Loisirs. Mais avant tout : Espace pour les sentiments, les mots, l’air.

Que représentent les cafés pour toi ?
JH : Ils ne représentent plus autant pour moi, depuis que la culture des cafés avec laquelle j’ai grandi et où on se retrouvait avec des amis pour parler de tout et de rien, a disparu de tant d’endroits et pas seulement de ma ville, au profit de chaînes pour les cafés à emporter.

Pourquoi as-tu choisi le café Petit Rouge ?
JH : Le Petit Rouge est le trait d’union idéal entre café, gâteaux et cuisine de bistrot, chansons et peintures originales. Un bel endroit, intime, au coin de la rue, que j’aime bien fréquenter quand j’ai une soudaine envie de changer de décor ou de rencontrer quelqu’un. Malheureusement ce petit café peu conventionnel n’a pas survécu au lockdown. Je le regrette beaucoup.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
JH : Dans la journée, je passe beaucoup de temps dans mon atelier, je peins ou j’écris. Pendant les pauses, je me balade le long du Rhin, je lis, le soir je regarde la télé ou facebook et je m’immerge régulièrement dans Youtube avec mes écouteurs pour regarder des contenus littéraires et musicaux. J’organise mon travail et fais toutes les choses du quotidien. Parfois j’invite des amis à la maison. Petites escapades de temps en temps pour aller à des lectures ou expositions ou autres événements culturels. Elles apportent des touches de couleur dans ma vie.

 


BIO

Johanna Hansen a passé son enfance en Basse-Rhénanie. Elle a étudié l’allemand et la philosophie à Bonn. Diplômée d’état 1er et 2ème niveau. A d’abord été journaliste et enseignante. Elle a commencé en 1991 ses activités artistiques.
Auteure et peintre. Depuis 1993, elle a fait de nombreuses expositions et publié de nombreux ouvrages depuis 2008. Dernière parution. « Zugluft der Stille », aux éditions offenes Feld en 2020. En 2019, elle a remporté le prix littéraire Postpoetry de la région de Rhénanie-Nord-Westphalie.

Depuis 2013, elle publie la revue littéraire WORTSCHAU.
www.wortschau.com

En collaboration avec des musiciens, compositeurs et artistes vidéastes sont nées des performances, films poétiques et projets réunissant littérature, musique et images.

www.johannahansen.de

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Dominique Zay | Ad’hoc Café, Amiens

Photo : Alain Barbero | Texte : Dominique Zay

 

Une photo, ça nous regarde, ça nous interroge, ça nous demande de vivre une émotion, et nous avons le choix. Des paysages aux visages, d’ici ou d’ailleurs, au dehors tôt ou tard dans un bar, une photo respire aussi bien les ambiances que les silences, l’agitation que le calme.
C’est un tour de magie qui arrête le temps pour mieux en célébrer le mouvement et qui transforme une fraction de seconde en éternité.
Les couleurs jalousent le noir et blanc et nous transportent pour un voyage en images. Alors que plus rien ne bouge, tout se transforme. Le monde change quand le regard se pose et sensiblement, nous aussi.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Dominique Zay : Une fenêtre, une source de lumière, une résilience…

Que représentent pour toi les cafés ?
DZ : Un autre chez moi où je suis l’invité.
Et aussi un formidable spectacle où j’observe les gens, je leur fabrique des scénarios de vies… inépuisable.

Pourquoi as-tu choisi le « Ad’hoc Café » ?
DZ : C’est lui qui m’a choisi : je m’y suis assis et il m’a tout de suite semblé que le monde était bien ordonné, tout simplement. Chaque chose était à sa place et moi aussi, en harmonie.

Que fais-tu quand tu n’es pas dans les cafés ?
DZ : Salons polar, BD, ateliers en prisons, et écriture, écriture…
En fait, j’y suis peu dans les cafés, je suis un sauvage qui se soigne, d’où l’exigence quand je sors de me sentir en complicité avec le lieu qui sera peu commun…une intimité collective.

 

BIO

Dominique Zay n’a pas eu d’enfance, il est né directement à l’âge de 16 ans, dans un cirque. On le retrouve dans les coulisses d’un théâtre et son portrait apparaît sur des couvertures de romans policiers.
On perd sa trace à l’orée d’une forêt.
Son nom ressurgit car il fonde un parti politique qui prône la « fin de tout ». En l’an 2000, il refuse le Prix Nobel de l’Apeuprès. En 2010, il fait ses adieux au patinage artistique.
En 2013, il commence la BD.
On ne l’arrête plus, même Interpol y a renoncé.
Dernier détail : Dominique Zay ne ressemble absolument pas à George Clooney !

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Bastian Schneider | Chante Cocotte, Cologne

Photo : Alain Barbero | Texte : Bastian Schneider | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

La pépite

Dans le café était assis un homme. Un poil fin dépassait de sa narine gauche. L’extrémité étincelait au soleil. Le soleil brillait à travers la fenêtre. À la fenêtre était assise une jeune femme qui mordait dans une tartine à la ciboulette. La ciboulette renvoyait des reflets verts. La femme avait un parapluie ouvert, tatoué sur son poignet droit. L’extrémité du parapluie pointait vers l’homme. L’homme se moucha le nez. Le poil du nez étincelait.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Bastian Schneider : C’est le plaisir de la langue, un outil puissant pour appréhender le monde et parfois, la littérature est le moyen parfait pour se disperser.

Que représentent les cafés pour toi ?
BS : Cela fait plus de 20 ans que je vais régulièrement dans les cafés, pour rencontrer des amis, observer les gens et travailler. Les cafés sont pour moi une sorte d’extension de mon salon et ma pièce de travail.

Pourquoi avoir choisi Chante Cocotte ?
BS : Le café y est bon, les tables sont parfaites pour écrire, les murs en briques apparentes rayonnent chaleureusement. En plus, il n’est pas très grand et on y savoure la tranquillité. J’aime aussi la petite terrasse dans la cour intérieure.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
BS : Je me languis de retourner au café.

 

BIO

Bastian Schneider a étudié la littérature française et allemande à Marbourg et Paris ainsi que l’art de l’écriture à Vienne. Dernièrement sont parus les livres avec de courts textes « Die Schrift, die Mitte, der Trost » (2018) et « Paris im Titel » (2020) aux éditions Viennoises Sonderzahl Verlag. Il vit à Cologne et à Vienne.

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Olivia Kuderewski | Szimpla, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Olivia Kuderewski, extrait de Lux, Voland & Quist, 2021 | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Le néon des enseignes se dissipe en Lux comme l’encre dans l’eau. Elle allume la Camel, prend une bouffée si profonde qu’elle en tousse, et son regard suit avec avidité les contours des caractères d’imprimerie, les messages des écrans. Elle fixe les couleurs pures et pénétrantes, au-dessus le ciel, noir et méconnaissable, les mots qui défilent lui tournent la tête ; elle s’attache à une lettre, la suit jusqu’à ce qu’elle disparaisse, puis à la suivante, jusqu’à ce que les muscles des yeux lui fassent mal. Lux avale le néon, l’engloutit mais n’est toujours pas rassasiée. Corps et visages, vêtements et masques, et l’intrigue des films qu’elle connaît tous, sur écrans géants LCD, acteurs et modèles grands comme Godzilla, mais inoffensifs avec leurs membres disproportionnés à travers les rues. Cette netteté des écrans, jamais elle ne pourra détourner le regard, et ce qui lui a toujours plu, c’est l’action sans le son. Les vidéos tournent sans bruit dans le murmure de la ville, nourri par les taxis jaunes et les courants d’air.

Tu es un point minuscule entre les tours de pierre carrées, dans la vallée archéologique la plus profonde d’Amérique, dans le canyon de New York, tu es si enfouie dans le paradis des néons, qu’il est impossible de deviner la moindre étoile. Tu es au cœur de l’Amérique. Tu es dans le cœur sacré de l’Amérique, se dit-elle, et son propre cœur s’apaise.

Lux devient transparente. Elle devient part de cette ville, en quelques minutes, Lux se transforme en Amérique, comme dans le conte. Tu es au cœur de l’Amérique, se dit-elle de nouveau et hoche la tête, tout son corps approuve, un peu d’eau se forme sous ses paupières et elle doit, juste un instant, fermer ses yeux brûlants.

 


Interview de l’auteure

 

Que signifie la littérature pour toi ?
Olivia Kuderewski : L’oubli de soi-même, la culture et la communication.

Quelle signification les cafés ont-ils pour toi ?
OK : Avant, je n’osais jamais aller seule dans les cafés. J’en avais vraiment envie, mais il n’y avait que des retraités, plongés dans leurs pensées ; j’avais le sentiment d’être trop exposée et ne pas pouvoir me détendre. Peu à peu, j’ai pris confiance en moi-même – c’est pour moi une véritable victoire territoriale ! Maintenant je m’y sens tellement bien qu’il faut même que je fasse attention à ne pas me laisser aller à jouer avec mon nez.

Pourquoi avoir choisi le café Szimpla Berlin ?
OK : Ils faisaient des pogaça au fromage. Il s’agit d’un type de pain rond et salé, qui fait partie de la cuisine du bassin des Carpates, dans les Balkans et la Turquie. J’aimais bien le mélange entre café et bar. Malheureusement, le café a fermé après 10 années d’activité, parce que visiblement, la Place de Boxhagener est trop avide et avait besoin de magasins plus rentables.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
OK : J’écris dans l’appartement d’une amie, parce qu’il est plus lumineux que le mien, j’essaie de rester informée et je me balade sur mon longboard.

 

BIO

Olivia Kuderewski est née en 1989, a travaillé bien trop longtemps sur son premier roman Lux qui va enfin sortir au printemps 2021 chez Voland & Quist.