Archive d’étiquettes pour : Café

Dejan Gacond | Café L’Antabuse, La Chaux-de-Fonds (Suisse)

Photo : Alain Barbero | Texte : Dejan Gacond

 

Rencontre

On a parlé de vivre autrement. Forcément. On était ailleurs. 
On a évoqué des images qui se figent au fil des rencontres. Du temps qui s’écoule jusqu’à l’instant d’une photographie. Des idées qui infusent. Du réel qui dérive. 
On s’est souvenu de nos activités passées. 
Lui dans les trains. Moi, ici, à l’Antabuse. 
Mémoire du flux. Mémoire du fluide. 
Toutes sortes de villes qui défilent. 
Toutes sortes de vies qui s’enfuient. 
On s’est rencontré dans un bar sans enseigne qui a le nom d’un médicament pour arrêter l’alcool. Dans un club de rien pour celles et ceux que le grand tout a oublié. 
Ici, c’est ailleurs… et ailleurs, c’est le lieu des utopies tu sais ?
L’image s’est figée. L’instant s’est évaporé.

 


Interview de l’auteur

Quelle place occupent les cafés dans ton imaginaire d’écrivain ? Sont-ils pour toi des espaces d’inspiration, de retrait, ou de confrontation au réel ?
Dejan Gacond : Devant la vitesse du réel, les cafés sont un espace de lenteur bienvenue. Les cafés sont comme des photographies figeant le grand film du monde. Sans être hors de la réalité, les cafés sont des îlots rassurants. Ils sont autant espaces d’inspiration que de recul. Ils permettent la sincérité des rencontres, la mixité des horizons, le brassage des idéaux. Les cafés m’inspirent et je m’y perds, me nourrissent et m’abreuvent il faut dire aussi. Les cafés renouent avec la magie là où le monde s’est perdu dans sa violente accélération. Je n’y vais pas pour écrire, mais plutôt pour y faire infuser ou diluer mon travail du jour.

Le café L’Antabuse affiche une certaine marginalité, véritable contrepoint d’un monde culturel souvent lisse et calibré. Te reconnais-tu dans cette forme de dissidence ? Ton écriture est-elle un acte de résistance face aux normes contemporaines ?
DG : Mon écriture n’est pas une résistance contre les normes culturelles, souvent lisses et calibrées en effet. Il y cependant une volonté d’amener la littérature hors de ses cadres de confort, de partager la poésie avec des gens y étant à priori hermétiques, et de remuer un peu les codes établis. L’Antabuse est un endroit rempli de marginaux, de gens hors des cases sociales ou mis au ban de la société. Je m’y retrouve autrement. Il y souvent plus de poésie dans la réalité brute de l’Antabuse que dans les musées. Une poésie en liberté. Intense. Sans filtre. Par ailleurs, des endroits comme l’Antabuse sont le théâtre d’événements qu’aucune fiction n’aurait pu imaginer…

Où te sens-tu chez toi ?
DG : Partout où ça se ressemble à ailleurs.

 

BIO

Dejan Gacond vit et travaille à La Chaux-de-Fonds (Suisse). Les mots sont au centre de tous ses projets. Des mots partagés dans des installations immersives, dans des livres, mais aussi sur scène, à travers des projets musicaux et théâtraux. Depuis une quinzaine d’années, il imagine et réalise avec l’artiste new-yorkais Kit Brown les installations A Kaleidoscope of nothingness. Aussi habitué des scènes musicales, Dejan collabore avec de nombreux artistes et musiciens, dont l’icône underground Lydia Lunch. 

Bernd Lüttgerding | Café De Kat, Anvers

Photo : Alain Barbero | Texte : Bernd Lüttgerding | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Chant pour De Kat, ou pour rien (1)
Je croise le regard du barman,
qui me jauge depuis le comptoir,
et je heurte une gamelle pour chien
qui dans un fracas, esquive mon coup de pied.

Être remarqué c’est pour moi une preuve réconfortante
que j’existe, que je suis
vraiment ici et non un tiret flou,
qui s’efface avec le temps.

Je saisis la chaise, par le dossier
graissé par tant de doigts,
mais une fois assis, je ne trouve malheureusement
pas tout de suite ma posture. Voici le décor posé.

À présent, les heures sont comme mises au pilon,
et ce qui pourrait leur donner corps, s’évapore.
Qu’ai-je fait aujourd’hui ― accompli ?
Je le supporte d’un pas léger, sans conviction,

en l’imaginant en or, couronné de mousse
allant de temps à autre vers l’urinoir
et je me dis, encore une année de perdue,
comme les deux précédentes, mais cela ne me dérange guère.

Car je sais comment rentrer chez moi, je sais
où les rails attrapent les pneus du vélo,
je connais la route devant moi, ne danse-t-elle et ne vibre-t-elle pas
comme la queue d’un chat nerveux ?

La rédemption, d’accord. J’en connais aussi le prix,
et sans me plaindre, je suis prêt à le payer,

quand l’aube me déchire la poitrine
et, grognant, réclame mon cœur ;
la gueule maculée de sang, elle le place dans la splendeur
d’or et d’écume de son ostensoir céleste.

 

(1) jeu de mot sur le nom du café qui signifie littéralement « le chat », mais aussi fait référence à une expression en allemand signifiant « qui ne sert à rien » 

Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Bernd Lüttgerding : La littérature est le pont qui me relie aux choses de la vie ; c’est mon véhicule (ou mon « chemin », au sens du yâna dans le bouddhisme, si cette comparaison est admise), où je réfléchis et tente de me rapprocher de moi-même, de mes semblables, de la Terre peut-être, de l’univers ou de Dieu, si l’on veut faire appel à lui dans ce contexte. Malheureusement, cela semble un peu pompeux ― Je trouve tout simplement que la littérature est une grande cause.

Quelle importance revêtent les cafés pour toi
BL : Le café est en fait une illusion. En tant qu’espace social, il donne l’impression d’être un croisement entre un salon et le monde extérieur, bien qu’il soit aussi un mélange de bulles de filtres et de commerce. Dans les cafés belges plus traditionnels, j’apprécie les grandes baies vitrées qui soulignent cette première caractéristique. Je m’y assieds, exposé (comme dans un aquarium), mais en même temps protégé (comme dans une serre), et je peux me concentrer tour à tour sur ce que je vois et sur ma visibilité, quand j’en ai envie. Je n’écris pas dans les cafés, ou seulement lorsque mon travail à mon bureau est dans l’impasse et que j’ai besoin d’une perturbation, de résistances extérieures qui contrebalancent mes résistances intérieures et, au mieux, les adoucissent. Pour moi, les cafés sont avant tout des lieux de conversation. Là, dans cet espace à la fois protecteur et perturbateur, m’asseoir face à un ami ou une amie et discuter, par exemple, de la représentation de l’arrière-plan dans l’image, de l’hexamètre comme locomotive d’un récit, des points douloureux de la situation mondiale, ou parcourir ensemble, au fil de la conversation, les étranges jardins de l’amour et du traumatisme : cela me suffit généralement pour tenir quelques jours.

Pourquoi as-tu choisi le Café De Kat ?
BL : Quand j’habitais encore à Bruxelles, j’aimais bien le café Au Daringman, avec ses superbes boiseries rehaussées d’incrustations rouge vif et ses plateaux de table tout aussi rouge vif, et derrière le comptoir, Martine qui, je crois, exerçait sur ses clients une influence à la fois vivifiante et réconfortante grâce à son incroyable énergie. Mais le Daringman n’existe plus. De plus, je vis à nouveau à Anvers, où je peux choisir parmi plusieurs cafés qui me plaisent. Il y a de nombreuses années, j’étais assis au De Kat tard dans la soirée lorsqu’un groupe de personnes est entré et s’est mis à crier et à faire du bruit. Le patron les a immédiatement et fermement remis à leur place, car au De Kat, ce n’est pas « le client est roi », mais « les clients sont tous ensemble rois ». J’aime ça.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
BL : J’écris, je lis, je m’occupe de mes affaires quotidiennes, je me promène, je flâne, je fais des bêtises. Mais la plupart de ces activités relèvent, d’une manière ou d’une autre, du travail.

 

BIO

Bernd Lüttgerding, né en 1973 à Peine (Allemagne), vit en Belgique (Anvers, Bruxelles) depuis 2008. Il écrit des romans (Gesang vor Türen, Berlin 2020), des poèmes (Stäubungen et Der rote Fuchs, publiés chez parasitenpresse à Cologne) et, à l’occasion, des critiques. Depuis 2020, il travaille sur le poème épique Im Wartesaal, dans lequel l’histoire de l’humanité se reflète à travers le prisme d’un individu fatigué.

Linda Bühler | Atomic Café, Bienne (Suisse)

Photo : Alain Barbero | Texte : Linda Bühler

 

Elle attend
Un message ?
Le sourire du serveur ? 
Son matcha ?
Le retour du printemps ? 
Que la pluie cesse enfin ? 

Entre complicité et fous rires
Ils attendent 
La bonne lumière 
Que le couple à côté s’efface du champ 
Que la jolie table du fond se libère
Le matcha est froid déjà
Mais là devant le bar ce sera très joli tu verras
En confiance
Elle fait mine d’attendre encore
Lui capture l’instant

Dans ce lieu tant de fois visité
Des visages connus 
D’autres nouveaux
Les meilleures tables sont prises
En bruit de fond la musique jazz
Les discussions
L’eau qui bout dans la machine à café
Vous prendrez du sucre ? 
Ici 
Des projets naissent 
Des couples se séparent
On donne des cours de français 
Ça fera six francs cinquante
Elle écrit elle corrige elle rêve elle s’évade
On parle français ou suisse-allemand
Ou espagnol ou
Le marbre de la table est fissuré
Les autres en formica
L’ancien devenu vintage recherché
Merci bonne journée
Un sourire

Dans son bar préféré
Elle attend

 


Interview de l’auteure

Pourquoi écrire et lire encore ? 
Linda Bühler : Plus que jamais, lire et écrire ont du sens pour moi en ces temps troubles. Écrire afin de rester libres ici, où on a encore le droit de penser par soi-même. Écrire pour ne pas baisser les bras. Écrire pour dénoncer les injustices, ou pour le plaisir. Et lire, lire pour s’évader, pour penser à autre chose. Pour imaginer un monde meilleur. Ma fille de trois ans me donne le bon exemple pour ça ; si je l’écoutais, on passerait notre journée à lire des histoires. Je trouve ça beau. 

Quelle est l’importance du café pour toi ?
LB : C’est un endroit où je peux me sentir chez moi, comme ici. J’y ai mes habitudes, cela me permet de sortir de la maison et des tâches ménagères ou administratives qui entravent ma créativité. Les cafés offrent un arrêt, prendre ce temps est un luxe qu’on n’a pas tous les jours. J’aime aussi observer les gens, parfois laisser traîner une oreille et attraper des fragments de conversations qui m’enchantent. Les cafés permettent aussi une solitude sociale tolérée, moins difficile à supporter qu’en restant chez soi. Et voir d’autres personnes qui travaillent ou font semblant me motive moi aussi à écrire. 

 

BIO

Linda Bühler a terminé son Bachelor à l’Institut littéraire de Bienne en 2024. Nourrie par la maternité et le quotidien, son écriture explore les liens intergénérationnels, entre transmission et filiation, des thèmes qui lui sont chers. Elle enseigne par ailleurs. Seule ou avec l’AJAR*, elle écrit volontiers dans les cafés — chez elle, les lessives et la vie de tous les jours prennent trop souvent le dessus.

* AJAR : Association des Jeunes Auteurices Romand-e-s

Emmanuelle Bayamack-Tam | Le Pacha, Villejuif

Photo : Alain Barbero | Texte : Emmanuelle Bayamack-Tam

 

Écrire dans les cafés, c’est une expérience sensorielle particulière, car chaque lieu possède sa texture sonore, ses odeurs et son brouhaha uniques, bruit du percolateur, verres qui s’entrechoquent, conversations aux tables alentours, cris des turfistes qui suivent les courses hippiques en direct…
Écrire dans les cafés, c’est parfois le meilleur moyen de prendre le pouls d’une ville étrangère. J’arrive, je m’installe, avec mes cahiers ou mon ordinateur. Il y a des endroits où l’on me demande franchement ce que je fais là, d’autres où je me sens accueillie sans que rien ne soit dit. Je me suis un jour retrouvée à chanter avec des inconnu·es dans un bar de Cadix. J’ai assisté à une répétition d’air guitar dans un bistrot de Namur : les instruments étaient invisibles mais j’ai quand même entendu la musique.
Écrire dans les cafés, c’est être immergée dans la ville, dans la vie, sans pour autant renoncer à la solitude. 
Relisant Une Chambre à soi, je me suis fait la réflexion que je n’avais pas besoin de cet espace intime dans lequel Woolf voit la condition sine qua non de la création littéraire, ou plus exactement, que j’étais capable de recréer cet espace, où que je sois.
Écrire dans les cafés c’est être dehors sans cesser d’être dedans.

 


Interview de l’auteure

Changes-tu de café selon que tu écris un livre d’Emmanuelle Bayamack-Tam, ou un roman de Rebecca Lighieri ? Et quelle place tient Le Pacha ?
Emmanuelle Bayamack-Tam : Je décide très en amont si un livre sera publié sous mon vrai nom ou sous mon pseudonyme car ce choix conditionne toute l’écriture du texte, ses thèmes, sa structure. Avec Lighieri, je sais en général où je vais, l’intrigue est scénarisée et les grands mouvements prévus à l’avance. Avec Bayamack-Tam, l’intrigue devient très secondaire et je travaille de façon plus poétique. Les énergies sont différentes, le rythme d’écriture aussi. Pour autant, j’écris dans les mêmes cafés, quel que soit le texte en cours. Le Pacha est le premier café dans lequel j’ai écrit à mon arrivée à Villejuif, voici une vingtaine d’années. Je lui fais évidemment des infidélités, mais j’y reviens toujours. C’est aussi un lieu névralgique de la ville, un endroit où se croisent des gens de tout bord et de toutes origines – des gens très abîmés, parfois, qui savent qu’ils seront accueillis ici avec humanité. 

La littérature peut-elle encore sauver le monde ?
EBT : Si la littérature était en mesure de sauver le monde, ça se saurait, depuis le temps que nous déclamons des poèmes et racontons des histoires. Pour autant, nous avons raison de lui prêter des pouvoirs car elle est encore un espace de liberté, voire de transgression. Ecrire et lire, c’est forcément faire l’expérience de l’altérité et cette expérience est précieuse en ces temps qui nous incitent à l’intolérance et au repli frileux sur soi, sur ce qui nous ressemble et nous conforte dans nos préjugés. Autrices et auteurs, nous avons la possibilité et peut-être le devoir d’explorer les marges, les espaces de dissidence, comme autant de zones à défendre par la fiction, la poésie, le questionnement de la langue. A défaut de sauver le monde, la littérature peut secouer la société, l’amener à plus de conscience et moins d’intolérance. Encore faut-il que le livre ne soit pas un produit de niche, réservé à une élite éduquée et cultivée…

 

BIO

Emmanuelle Bayamack-Tam est née à Marseille en 1966. Elle vit actuellement à Villejuif. Depuis 1996, elle publie chez POL des romans et des pièces de théâtre, tantôt sous son nom, tantôt sous le pseudonyme de Rebecca Lighieri. Arcadie a reçu le prix du Livre Inter en 2019, et La Treizième Heure le prix Medicis en 2022.

Laure Mi Hyun Croset | L’Area, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Laure Mi Hyun Croset

 

L’Area for ever

J’ai toujours aimé la nuit. Que je lise jusqu’à une heure avancée ou que je rentre après une escapade folle, j’ai toujours aimé la nuit.

J’ai découvert l’Area grâce à un ami, Pascal Oïffer, qui connaît aussi bien les lieux mythiques de Paris que ceux qui émergent, car je crois qu’il aime ce qui est vivant, qu’il est toujours curieux des activités humaines et de ce qui anime les personnes, en particulier les artistes, dont les univers sont souvent plus condensés que ceux des gens qui ont moins de temps à consacrer à la découverte et à l’expression de leur propre vision du monde.

Quand, donc, Pascal m’a écrit un message m’exhortant de le rejoindre à L’Area, car c’était « the place to be, surtout un dimanche soir », j’ai convaincu l’ami avec lequel je dînais qu’on s’y rende. Depuis lors, ce bar, où des œuvres d’art se côtoient sans grandiloquence et où la carte affiche mets brésiliens et libanais, comme si les deux gastronomies étaient naturellement conciliables, est devenu mon QG, lorsque je séjourne à Paris.

On y rencontre un jeune producteur, une égérie Chanel ou un photographe gay ukrainien, surtout de jeunes créatifs. Un vrai casting avec des gueules magnifiques et des tenues qui ont de l’allure ! Mais ce qui surprend, c’est qu’ils sourient. Tout le monde se montre aimable, courtois. Pas d’arrogance, pas de dragueur menaçant, juste une sorte de famille de la nuit.

C’est la personnalité du patron Edouard qui crée l’atmosphère enjouée et inspirante de cet espace presque irréel par sa convivialité peuplée de créatures stylées. On paye ses consommations en sortant, car les tournées fusent. Il faut seulement prévoir d’être oisif le lendemain, car il est quasiment impossible de sortir sobre et avant la fermeture du bar !

 


Interview de l’auteure

Que peut la littérature ?
Laure Mi Hyun Croset : La littérature permet de développer notre imagination, d’être sensible à la beauté, de se soustraire à l’esprit de sérieux, d’échapper au ici et maintenant, de développer une empathie pour des gens très différents de notre condition, de vérifier si un monde est souhaitable ou, au contraire, de nous faire prendre conscience de ce qui nous menace si nous continuons à dériver.

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ?
LMHC : Pour moi, les cafés sont des lieux où l’on trouve souvent ce qu’on est venu y chercher. Si on veut afficher un lifestyle, on choisira un lieu luxueux ou branché, mais on peut aussi y venir pour de la compagnie, de la solitude ou de l’aventure. Ce sont des lieux collectifs, mais qu’on peut aussi appréhender de façon individuelle : fuir le bruit de la maison, observer la vie dans le bar ou autour.

Où te sens-tu chez toi ?
LMHC : Je peux être partout chez moi, parfois davantage dans un hôtel minable que dans mon appartement somptueux. Je me sens chez moi quand les choses matérielles qui m’entourent n’empêchent pas mes valeurs d’être alignées et mes pensées intimes d’affleurer.

 

BIO

Laure Mi Hyun Croset est une romancière suisse née à Séoul, membre du Parlement des Écrivaines Francophones. Elle a publié huit ouvrages, dont S’escrimer à l’aimer, une histoire d’amour épistolaire (finaliste Prix Lettres Frontière) Le beau monde, une satire sociale ironique, chez Albin Michel (finaliste Prix Soroptimist). Polaroïds (Prix Ève de l’Académie Romande), une autofiction sur ses hontes, et Made in Korea, un roman sur le retour d’un adopté en Corée, ont été traduits en coréen chez Esoope Publishing.

Velibor Čolić | Chez Velibor, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Velibor Čolić

 

L’exil, selon Anthony Burgess, est un état négatif : l’exilé est « rejeté par les autochtones comme par ses compatriotes ». Partir, c’est tout de même déjà arriver un peu. Depuis trente-trois ans déjà, partir pour moi n’est qu’une seconde peau, un abonnement longue durée pour la France. Un costume mal taillé qui me transforme en étranger. Constamment j’ai la sensation que je suis entre deux gares, entre deux quais, que j’attends quelque chose, quelque part. Et pourtant rien à faire. L’exil c’est la poussière, l’exil c’est l’éponge mouillée de l’oubli ; l’exil c’est avoir un accent partout, y compris chez soi. L’exil c’est partir puis rester, se faire inviter puis rester, inventer les choses, une vie toute nouvelle,

puis rester… Finalement l’exil, c’est rester.

 


BIO

Né en 1964 en Yougoslavie. Depuis 1992 vit et travaille en France. En 2008 il commence à écrire en français, la langue de son exil. Il publie ses romans aux éditions Gallimard. Ses livres on été traduits en seize langues. Naturalisé français en 2019. Il vit à Bruxelles depuis 2021.

Angelo Vannini | Bistrot littéraire Les Cascades, Paris

Photo : Alain Barbero | Texte : Angelo Vannini 

 

Le Bistrot littéraire Les Cascades est un lieu que j’aime beaucoup, car j’y vois, en arrière-plan, un projet politique de résistance à la gentrification, un refus simple et ferme de l’exploitation capitaliste. Caroline, la propriétaire, maintient délibérément les prix au plus bas. Le lieu est fréquenté surtout par les gens du quartier, et par de jeunes comédiens qui étudient dans une école de théâtre, juste à côté. Pour moi, c’est un endroit précieux. Même lorsque l’atmosphère se fait très vive, je parviens toujours, comme par magie, à m’absorber dans mon travail : lire, écrire, traduire. Y a-t-il vraiment des frontières entre ces trois gestes ? Il y a quelques jours, aux Cascades, je lisais et essayais de traduire du japonais en italien le recueil d’un ami qui vit à Tokyo. Et, un peu comme il arriva à Fortini avec Brecht, des vers inspirés par son écriture sont venus me visiter :

dato che fotografavi la bella crudeltà
con un filo di formicolio

rinasceva un senso di museo 
dopo Richter Pasolini Nakagami

cercando vicoli perduti
per la penisola di Kii

tutto il dolore del pensare
senza smalti né cammei ti fingo

ogni fine di genealogia
dal paesaggio non più mobile

Des vers que je vais tenter, juste pour te faire plaisir cher Alain, de « tourner » tant bien que mal en français :

puisque tu photographiais la belle cruauté
avec un fil de fourmillement

renaissait un sens de musée
après Richter Pasolini Nakagami

cherchant des ruelles perdues
dans la péninsule de Kii

toute la douleur du penser
sans émaux ni camées je te façonne

chaque fin de généalogie
depuis un paysage non plus mobile

 


Interview de l’auteur

La littérature peut-elle encore sauver le monde ?
Angelo Vannini : Tu dis « encore », et je me demande si elle l’a jamais fait. Probablement pas. Mais je connais des êtres qui ont été sauvés par la littérature, je crois en avoir rencontré trois ou quatre dans ma vie, au moins. Cela me suffit.

Comment pouvons-nous encore nous asseoir confortablement dans un café face à la situation du monde ?
AV : Nous ne le pouvons pas. Pas « confortablement », en tout cas. Je dois dire que depuis quelque temps, il n’y a plus rien que je parvienne à faire confortablement, et c’est peut-être mieux ainsi.

Où te sens-tu chez toi ?
AV : Nulle part. Mais j’en viens à penser que c’est peut-être cela, justement, la véritable condition pour habiter. Longtemps, j’ai habité les mots faute de pouvoir habiter le monde ; aujourd’hui, je vois que même les mots deviennent parfois inhabitables. C’est une chance. C’est cela en effet qui nous permet d’être justes – ou du moins d’en poursuivre la quête – sans nous assoupir dans ce que nous croyons être. Tu vois, avec le temps, j’ai appris qu’on peut écrire aussi avec le regard, que l’humanité est féroce et douce à la fois, et que de cette férocité comme de cette douceur nous sommes tous également – mais diversement – responsables.

 

BIO

Angelo Vannini est un écrivain italien qui vit à Paris. Il est l’auteur du recueil de poèmes Fogli di sosta (2023), du roman Stoffe da Shiga (2022) et de la méditation poétique L’intermissione dei cigni. Cinquantanove giorni alla frontiera della letteratura (2017). Ses pièces de théâtre, écrites en italien, en français et en anglais, ont été jouées à Milan (La Triennale), à Paris (Centre Pompidou ; Panthéon ; Mairie du 5e arrondissement) et à New York (La MaMa Theatre). Il dirige la collection de poésie « la lumière obstinément » pour l’éditeur italien Affinità elettive.

Serge Deruette | Le Ropieur, Mons (Belgique)

Photo : Alain Barbero | Texte : Serge Deruette

 

Le bistrot Le Ropieur, sur la grand-place de Mons, mais sur un coin. Ou si l’on préfère, sur un coin, mais sur la grand-place. Au cœur de la ville mais désaxé. Simple et discret : l’antidote à la grandiloquente et pharaonesque gare de Mons. L’antre d’une faune bigarrée, tout à la fois modeste et haute en couleurs. Une tanière d’artistes, de glandeurs, de causeurs, d’étudiants, d’hommes et de femmes, de jeunes et de vieux, qui se côtoient et se mélangent. Et du matin au soir, faisant partie des meubles « l’homme au chapeau plein de plumes et aux sandales pleines d’orteils ». Des tables de cuivre gravées de ses dessins, de ceux de Poliart et d’autres artistes locaux. Une fresque murale peinte par Marat aussi. L’esprit du Batia y plane : le Batia moûrt soû (mort saoul : « le Bateau Ivre », en bon français rimbaldien), la gazette satirique du coin ! 
À Mons, c’est mon stam café. Un repaire sans trop de repères, où tout est aussi son contraire. On s’y retrouve entre potes et on se retrouve soi-même. En y rencontrant au hasard de qui s’assied dans son voisinage, c’est soi-même que l’on rencontre. S’y enfermer est libération. Un lieu sans surprises, mais non sans des découvertes. Si l’on y a ses habitudes, elles sont toujours peuplées d’imprévus, au point où l’habitude est d’y espérer l’imprévu. 
Espace de repos fait d’agitation, d’animation faite de calme, on y entre pour mieux sortir, de soi et de la routine. On s’y pose, on s’y repose, on s’y expose. Et si l’on y échange des idées, c’est pour affiner les siennes – quoique… On s’y ressource, mais pas que d’eau : on s’y grise. Et si l’on y assomme – parfois, ou souvent, c’est selon –, on y plane aussi.
Et puis, il y a de l’Orval – pas du vieux, n’exagérons rien, c’est très difficile à trouver – mais au moins du tempéré, comme il sied de le boire, pour qui sait l’apprécier.

 


Interview de l’auteur

Quelle est pour toi l’importance de l’histoire ?
Serge Deruette : On répond habituellement qu’elle aide à comprendre le présent. Mais quelle histoire ? L’histoire des « grands hommes » ou celle des masses populaires ? Et quel présent ? Celui des belles valeurs si satisfaisantes de démocratie (laquelle ?), de liberté (pour qui ?), de Droits humains (lesquels et pour qui ?)… ou celui des rapports de forces, celui des violences, des oppressions, des guerres que ces belles valeurs masquent d’autant plus opaquement qu’elles sont bruyamment invoquées, et celui des luttes pour s’en libérer.

Et celle de l’enseignement de l’histoire ?
SD : Enseigner pour moi, c’est armer mes étudiants pour qu’ils soient, non des intellectuels au-dessus de la mêlée, mais au service des masses. Montrer que l’histoire n’est pas celle des valeurs ni des idées (mon cours d’histoire de la pensée politique est celui de l’histoire des conditions matérielles de leur émergence et de leur évolution), mais celle des classes et des luttes entre elles.

Où te sens-tu chez toi ?
SD : Dans le monde des gens simples, celui des pauvres et des opprimés, le monde d’où je viens et auquel je reste fidèle. Dans la lutte pour un monde meilleur, celle des masses travailleuses, et dans la solidarité avec les peuples que l’on écrase, que l’on réprime, que l’on humilie.

 

BIO

Serge Deruette est né et a vécu sa jeunesse à La Louvière ouvrière, terre belge de charbon. S’il enseigne à l’Université de Mons (l’UMONS) l’histoire contemporaine et celle des idées politiques, c’est en tant que résilient, comme contestataire de la pensée mainstream : l’histoire vue d’en bas, celle des masses laborieuses qui la font. Il contribue aussi à faire connaître les idées de Jean Meslier, ce bon curé athée, matérialiste, communiste et révolutionnaire du début du siècle des Lumières.

Volkmar Mühleis | Forcado Pastelaria, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Volkmar Mühleis | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Pour moi, le Forcado est un havre de paix – on pénètre dans la salle, on est accueilli par les pâtisseries les plus raffinées, par le sourire amical des dames pleines de vie derrière le comptoir, on s’essaie à la douceur de la prononciation portugaise pour indiquer son choix, on commande une boisson, selon l’heure de la journée, un café ou un porto, puis on se rend dans la partie profonde et lumineuse du café pour s’installer confortablement. Ce n’est pas un café ancien, ni un café résolument moderne, il n’y a pas de musique, seul le silence des conversations et des lectures emplit l’atmosphère (un coup d’œil sur son smartphone est toléré, mais les ordinateurs portables sont mal vus). Il vint et s’assit devant sa tasse de café / parla lentement d’une voix grave / aussi charmant et sauvage que celui qui / trouva la clé de ses jours dans les mots – Gastão Cruz. J’écoute donc ma voix intérieure, en lisant ces mots, je remercie pour le café et les pâtisseries que la femme me sert sur un plateau blanc. Un couple âgé est assis à la table d’en face, silencieux, lui regarde par la fenêtre, elle feuillette un magazine, puis elle lui montre un passage et il hoche la tête, les yeux malicieux. Une file d’attente s’est formée devant le comptoir, les touristes affluent sans cesse depuis le musée Horta situé à proximité. Je suis confortablement installé au fond du café, je feuillette mon livre, je laisse les pages et le temps défiler devant moi, les passants affairés comme les flâneurs. Je suis réveillé / par le chant d’un oiseau. C’est peut-être le soir / qui veut s’envoler – début d’un poème d’Eugénio de Andrade, et même si le temps passe vite, les deux hôtesses ont le temps, elles finissent par remonter discrètement les premières chaises, mais restez donc tranquillement assis, il n’y a pas d’urgence. Elles semblent elles-mêmes apprécier de voir un client qui prend son temps. Alors, un autre porto après le café ? Claro !

 


Interview de l’auteur

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ? 
Volkmar Mühleis : Il n’y a rien de plus agréable que de discuter avec des personnes chères dans un café, de profiter ensemble de l’ambiance, de lire, de regarder par la fenêtre. C’est à la Brasserie Verschueren à Bruxelles que j’ai fait la connaissance du poète Rashid. Nous ne nous sommes jamais dit nos noms de famille, et il semble avoir déménagé depuis quelques années. C’était un homme subtil et mondain, avec une grande nostalgie dans le regard (je lui ai consacré un passage dans mon journal bruxellois, publié en 2022). Seul avec un livre, les heures passées au café sont un plaisir d’un autre genre : intime, au milieu des autres, en voyage avec ses propres pensées…

Tu es auteur et musicien : comment cohabitent ces deux formes d’expression artistiques chez toi ?
VM : L’écriture est le fil rouge de toutes mes activités : j’écris des poèmes, des histoires, des chansons, je compose de la musique, je travaille sur des textes philosophiques. Le jour et l’heure déterminent le rythme entre ces différents travaux La poésie nécessite une bonne oreille pour les mots, la philosophie également un sens littéraire, la musique ne vit pas seulement de l’empathie, elle nécessite également un regard critique sur la vie. Je trouve cette interpénétration extrêmement enrichissante.

Où te sens-tu chez toi ?
VM : Parmi des personnes bienveillantes, dans ma langue maternelle, l’allemand, avec une musique émouvante, dans des lieux qui invitent à la contemplation…

 

BIO

Volkmar Mühleis (né en 1972) est écrivain, philosophe et musicien. Il enseigne la philosophie et l’esthétique à la LUCA School of Arts à Bruxelles et à Gand. Il a publié trois recueils de poésie, trois nouvelles, deux journaux intimes et plusieurs monographies philosophiques. Avec son ensemble d’improvisation Brussels Cleaning Masters, il se produit régulièrement depuis 2015 : aux Ateliers Claus à Bruxelles, au musée d’arts de Solingen, au 019 Gent, à l’Alter Schlachthof Eupen, etc. Plus d’informations : www.volkmarmuehleis.eu

Philippe Marczewski | Le Kleyer, Liège

Photo : Alain Barbero | Texte : Philippe Marczewski

 

J’aime entrer au Kleyer, l’hiver, en milieu de matinée, quand la lumière basse du soleil traverse les petits carreaux verts et tombe sur les tables — des tables usées, qui semblent être là depuis la nuit des temps. C’est peut-être ce que je préfère. À cette heure-là, il n’y pas pas grand monde, on a la sensation de posséder l’espace. C’est un bon moment pour lire, ou ne rien faire, et seulement se satisfaire du soleil hivernal. 

Vers 17 heures, c’est différent. J’entre, il y a un boucan d’enfer, mes lunettes se couvrent de buée. Je dois me contenter d’un coin de table concédé par des inconnus. Bizarrement, c’est le moment que je préfère pour travailler. Si, disons, je bloque sur un texte, ou si je peine plus que d’ordinaire à m’extraire du doute insondable qui est la condition de l’écriture, une séance d’une heure de travail, baigné dans le brouhaha du Kleyer en fin de journée, suffit à me remettre d’aplomb. À débloquer la machine. Je ne me l’explique pas.

Le Kleyer est installé à la lisière du quartier le plus bourgeois de la ville. C’est pourtant un café populaire, et selon l’heure, on peut y entendre des conversations politiques très diverses. De vieux conservateurs voisinent avec des militantes progressistes. Et puis c’est un café de supporters du Royal Football Club Liégeois où se retrouvent pas mal de supporters de l’autre club, le Standard de Liège. Bref, c’est ce que j’appelle un lieu de friction : une salle pas très grande où, pour ainsi dire, le linge est brassé comme dans le tambour d’une machine à laver.

J’ai beaucoup d’amis qui fréquentent le Kleyer, mais je ne les croise presque jamais par hasard. C’est, pour moi, un autre grand mystère.

 


Interview de l’auteur

Que peut faire la littérature ?
Philippe Marczewski : Chercher une forme au langage pour dire ce que nous sommes.

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ?
PM : Même les quelques purs consommateurs que j’ai connus cherchaient un peu d’interaction sociale. Ce sont des lieux où l’on se frotte au monde, aux amis comme aux inconnus.

Où te sens-tu chez toi?
PM : Avec les gens que j’aime ; dans un paysage ouvert avec un ciel immense ; et dans quelques villes, muni d’un livre et de quoi écrire.

 

BIO

Philippe Marczewski est écrivain et enseignant. Ses deux premiers livres ont été publiés par les éditions Inculte : Blues pour trois tombes et un fantôme (2019), un récit mélancolique explorant les états d’âme générés par sa ville, Liège, et Un corps tropical (2021), un roman caustique d’aventures contemporaines (Prix Victor Rossel, mention spéciale du Jury du Prix Senghor). En mars 2024, les éditions du Seuil ont publié son roman Quand Cécile (mention spéciale European Union Prize for Literature, 2025), qui évoque, sans tristesse, l’absence, le deuil, la mémoire et l’oubli. Il tient une rubrique d’exploration du territoire dans le magazine Imagine Demain le monde, et publie divers articles et chroniques dans le magazine Wilfried