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Sofie Steinfest | Strohauer’s Café Alt Heidelberg

Photo : Alain Barbero | Texte : Sofie Steinfest | Traduction :  Sylvie Barbero-Vibet 

 

Moi comme un tableau .:. et juste avant .:. un peu le trac .:. et un peu .:. mon effet en tant qu’image comme une terre défrichée .:. comme un pays jusqu’alors inconnu .:. les heures jusqu’alors trop concaves .:. pour que je puisse y voir mon reflet .:. mais ici .:. forêt cinéraire au milieu du bruit de vaisselle et de l’odeur des grains .:. Stylo et carnet et sucrier .:. regroupés autour de moi comme des possessions .:. rien de tout cela ne m’appartient vraiment .:. jamais en tant que simple objet .:. agrippé avidement au stylo du mal du pays viennois comme à une dernière bouffée de cigarette .:. la prétendue pose .:. Les moments où je n’écris pas déclenchent le désarroi .:. s’évaporent dans la mémoire des miroirs .:. ici, cependant .:. se promenant agréablement entre les langues .:. le malentendu reste absent .:. le courant d’air retenu .:. in sich gewandt .:. den Atem einladend .:. à travers la vitre le champ de vision témoigne secrètement .:. rencontre du monde avec l’inexorable .:. l’écriture dans le café .:

à l’intérieur
là où mes yeux
te connaissent
se trouve notre humanité
idée pure
et chaque querelle arrangée
avant qu’elle ne s’enflamme

regarde
en toute confiance se rapproche
la queue d’une comète
une étincelle de compassion
comme un pacte impérieux
appréhension en silence :
fenêtre sur la membrane du cœur.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Sofie Steinfest : Je trouve du réconfort dans la lecture. C’est pour moi la preuve vivante de l’existence d’âmes sœurs. En écrivant, je transforme dans le meilleur des cas l’inconscient en matière communicable.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
SS : Ce sont des lieux d’écriture où, en tant que Viennoise, je trouve une sorte de second chez-moi dans le monde entier. Un endroit, qui ne me contraint à aucune autre obligation que celle de ma simple présence. Je ne suis pas obligée de les aimer, les cafés, donc je peux le faire.

Pourquoi as-tu choisi le Strohauer’s Café Alt Heidelberg ?
SS : Parce qu’il pourrait tout aussi bien être à Vienne. Je suppose que ça a quelque chose à voir avec la façon dont ce café se définit. Ou avec ma Vienne intérieure. Dans mon livre ” Geburtsstunde der Donaustörung “, les protagonistes se rencontrent ici à travers le jeu des miroirs.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
SS : Comment ça, il y a quelque chose en dehors des cafés?

 

BIO

Née à Vienne en 1972, Sofie Steinfest (pseudonyme Sofie Morin) est arrivée près de Heidelberg après quelques années passées à Bruxelles. Elle a revêtu les langues comme on revêt des blouses de laboratoire et a fait deux études au siècle dernier qui, de l’avis des gens sensés, ne vont pas du tout ensemble. Elle a été nominée pour plusieurs prix littéraires sans jamais en remporter. Malgré tout, elle publie sans relâche dans de nombreuses revues littéraires et anthologies. Elle trouve refuge dans la poésie lorsque la prose est encore en train de bouillonner.

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Alexandra Turek | Salettl Pavillon, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Alexandra Turek | Traduction : Alexandra Turek & Sylvie Barbero-Vibet 

 

Le bateau, le bateau (le paquebot) qui chavire. Tandis que les arbres se replient, en plus ils se secouent ce jour là, je discerne le long du chemin – l’été est à sa fin, les hirondelles volent haut – un gant … oh mon capitaine ! je crie ton nom.
Du vert à perte de vue nous attend là-haut.(montons, allez, on avance) Plus loin, devant la porte du cimetière, je les aperçois, debout, tous vêtus de noir. Ton manteau dans le vent, enfin vint la pluie, elle tombait doucement sur le toit couvert de cuivre. Les images unes à unes d’un calendrier, et ton petit nom me revient. Nous jouions à cache-cache. Il était facile de s’échapper. (un regard, un seul pas, et la porte du jardin s’ouvrit) Nous étions blottis dans le silence au fond d’une cabane, nos cahiers sur nos genoux. Et nous nagions ensemble dans le lac froid, te souviens-tu ? Sérénade. Regarde. La cuillère devant la bouche, le geste simple d’un enfant. Et les vieux qui lèchent les cuillères d´argent. Et les cailloux, non, les galets blancs dans nos souliers. Tandis que nous mangions la « Frittatensuppe » ­tout en dansant – là-haut, à la périphérie de la ville, sur le pont du navire. Et l’équipe qui peu à peu se réunit pour frotter le plancher, levez les voiles ! Nos longues après-midi portaient le parfum de l’aventure. Après la tempête : le ciel, une image déchirée. Plus tard, je montais sur le pont, pour observer le spectacle: l’eau jaillissait, les éclairs qui irradient, la barbe de l’empereur sonnait la nuit bleue. Les arbres peuvent-ils encore m’accompagner pour un certain temps ? S’ensuit une question plusieurs fois répétée, urgente comme le besoin d’un enfant : Et après, que ferons-nous après ?

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Alexandra Turek : Tout d’abord, il n’y a pas qu’une seule littérature pour moi, mais plusieurs. Et des multiples formes. Parfois, il est possible d’habiter un espace avec la langue pendant un bref instant, de créer des liens, des relations. La littérature, c’est aussi explorer, découvrir, comme le font les enfants. C’est pourquoi j’aime le concret, les petites choses de la vie de tous les jours. La beauté de la langue se révèle à moi à travers le rythme ; j’ai toujours été attirée par la littérature dont le langage est mélodique et intense, qui vibre, craque, laisse des traces. La littérature française, que j’ai lue dès mon plus jeune âge et pour laquelle j’ai écrit au début, m’a montré combien notre monde est beau. Et puis il y a des poètes aussi merveilleux que François Villon ou Charles Baudelaire ; son regard sur les autres, sur les faibles, la vieillesse, m’a touchée.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
AT : Je vais dans les cafés pour rencontrer des amis. Et bien sûr, j’aime boire du café.

Pourquoi as-tu choisi le  Salettl Pavillon ?
AT : J’y aime l’atmosphère. Il existe ainsi des lieux qui semblent venir d’une autre époque. Il y a beaucoup de verdure tout autour et une belle vue sur une partie de la ville. Dans un coin se trouve un piano noir et chaque dimanche soir, un pianiste y jouait.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
AT : Se lever, travailler, manger, dormir. Lever et coucher de soleil.

 

BIO

Née en 1971 à Vienne, Alexandra Turek est une auteure autrichienne d’origine française. Elle a étudié le journalisme et les sciences de la communication, la politique et le théâtre à l’Université de Vienne. Sa thèse de doctorat porte sur Bernard-Marie Koltès. Assistante et dramaturge au théâtre, elle a également écrit des pièces. En 2015/2016, elle est chargée de cours à l’Institut d’études théâtrales, cinématographiques et médiatiques. Elle a réalisé plusieurs séjours d’études et de travail en France. Elle a notamment participé à Transfer-Théâtral, au festival d’été La mousson d’été (2016). Elle a également remporté en 2015 le Premier Prix des Exil-Literaturpreise. Nombreuses publications de poésie et de courts textes dans des revues littéraires et des anthologies. Dernière publication : flugschrift, n° 32, septembre 2020. Alexandra Turek vit à Vienne.

 

 

 

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Juliane Sophie Kayser | Café Rossi, Heidelberg

Photo : Alain Barbero | Texte : Juliane Sophie Kayser | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Nostalgie des pays lointains

J’écris ton nom en l’air
En lettres cyrilliques, bien sûr.
Puis je plie
la carte du monde
en un origami
et
je laisse les trois pays
qui nous séparent
disparaître d’un simple pliage.
Ainsi je couds
ta frontière
à la mienne.
Puis je te subtilise
quelques Carpates
et les dépose
au milieu
devant la Porte de Brandebourg.
Pour me consoler de
tout ce qui n’est pas possible.

 


Interview de l’auteure

Que représente la littérature pour toi ?
Juliane Sophie Kayser : Écrire est pour moi en quelque sorte comme voler. La gravité n’a plus autant d’impact sur moi. Tout ce qui est extérieur, étranger à moi se détache de moi et seul ce qui reste en moi prend les commandes. Lire : avoir le droit d’oublier le monde pour un moment.

Que représentent les cafés pour toi ?
JSK : Ensemble, on est moins seul, en fait on est seul différemment. Dans une ambiance sonore et visuelle stimulante, je peux entendre mes pensées grandir.
Et j’aime observer implacablement les gens. Les vibrations entre eux comme les blocages, comme par exemples le staccato de leurs échanges : tout est matière.

Pourquoi as-tu choisi le café Rossi ?
JSK : J’aime l’ambiance grande ville que dégage le café Rossi.
Et je l’ai aussi choisi parce qu’il y a beaucoup d’espace. J’ai toujours besoin d’espace. Espace dans la pièce. Espace dans la tête. Quand je pense à mes cafés préférés à Vienne, Varsovie, Berlin, Venise, le café Rossi est le lieu de nostalgie des pays lointains.

 


BIO

Rêveur en plein jour germano-américain, noctambule, poète, artiste-ambassadeur chez IJM*, écrivain, découvreur d’univers de mots, conjoint, mère de trois enfants et quatre livres. (Si Else Lasker-Schüler peut se définir comme le Prince de Thèbes, alors je peux aussi me désigner comme écrivain, quand mon côté masculin prend les commandes).
www.julianekayser.de    * www.ijm-deutschland.de

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Daniela Gerlach | Café Strickmann, Dortmund

Photo : Alain Barbero | Texte : Daniela Gerlach | Traduction : Iris Harlammert

 

Feuille blanche sur la table en verre, encore et toujours sur fond vert. Vert profond comme l’odeur du passé, fondamentalement. Mme W. y pose une tasse de café. Un coup d’œil rapide, qui reflète toute l’histoire de cet endroit des 30 dernières années. Me reconnaît-elle ?
Elle sait quelque chose sur moi que j’ignore.
Feuille blanche. Je n’écris pas. Elle le voit aussi.
Le gâteau dans ce café console au-delà des épreuves vécues et survécues, des mauvaises comme des bonnes expériences, des pertes, des moments gardés en mémoire. Ici tout est nostalgie. Je demande inutilement : nostalgie de quoi ? Enfoui en moi, disponible à tout moment dans le fond vert des tables.
Un instant. Un endroit où je. Suis.

 


Interview de l’auteure

Que signifie pour toi la littérature ?
Daniela Gerlach : Elle est d’une importance existentielle, une nécessité. Sans littérature, l’homme n’est pas entier. Cela vaut pour moi aussi, évidemment.

Que signifient pour toi les cafés ?
DG : Ils reflètent la spécificité d’un lieu, par exemple d’une ville. J’aime bien m’y plonger. C’est comme passer à travers un mur pour regarder derrière. Je peux soudain me retrouver entourée, tirer mes propres conclusions ou réfléchir à mes sentiments.

Pourquoi as-tu choisi le Café Strickmann ?
DG : Parce que j’ai tendance à être mélancolique et sentimentale. Le café Strickmann me rappelle la culture des cafés du passé, quelque chose qui d’après moi est en train de se perdre, et c’est très triste. Ici on préserve un peu le passé en le transmettant au présent. Un cadeau. De plus, les gâteaux sont bons et le service est très convivial.
Je viens ici depuis que je suis enfant. Cette connexion entre la petite Daniela et la femme que je suis aujourd’hui – ça me rend sentimentale.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
DG : J’observe dehors et parfois je me précipite dans la vie.

 

BIO

Daniela Gerlach est née à Dortmund. Depuis 1997 elle vit en Espagne où elle dirige la ñ, un salon de la culture. Elle fait la navette entre l’Espagne et la région de la Ruhr. Elle est liée à la LiteraturRaumDortmundRuhr.
Publications (romans) : Revierkönige ; Was das Meer nicht will, Stories&Friends

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René Freund | Café Feichtner, Grünau im Almtal

Photo : Alain Barbero | Texte : René Freund | Traduction : Georg Renöckl

 

Nous venons au monde et l’attente commence. Nous attendons d’abord que le cordon ombilical soit coupé, puis la première gorgée de lait maternel, puis le jour où nous pourrons enfin marcher seul. Nous attendons de rentrer à l’école. Après deux jours, nous attendons le moment où la scolarité sera enfin et définitivement finie. Entre-temps, nous attendons le premier baiser. Nous attendons toujours que le temps soit meilleur. Nous attendons le train, le ramoneur et nous attendons dans la salle d’attente du dentiste. Plein d’espoir, nous attendons des jours meilleurs, et plein d’inquiétude nous attendons la fin des jours meilleurs. Nous attendons un salaire plus élevé, le gros lot au loto, la retraite et le Tatort du dimanche soir. Nous attendons des nuits entières que vienne enfin le sommeil. Nous attendons la pizza, la bière, et finalement, nous attendons la mort. Enfin, ce n’est peut-être pas la mort que nous attendons, mais elle qui nous attend.

 


Interview de l’auteur

 

Que signifie pour toi la littérature ?
René Freund : De la nourriture !

Que représentent pour toi les cafés ?
RF : Le meilleur endroit pour être seul en compagnie.

Pourquoi as-tu choisi le Café Feichtner ?
RF : J’habite dans le coin, les gens sont sympa et le café est délicieux.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
RF : Je bois du thé.

 

BIO

René Freund est né en 1967 le jour de la Saint Valentin à Vienne. Son parrain, le dramaturge Fritz Hochwälder, indiqua dans le document officiel de naissance que sa confession était « écrivain ». Cela a dû déteindre sur lui. Il vit depuis 25 ans dans la vallée de l’Alm en Haute-Autriche, et écrit. Une vue d’ensemble de ses livres et pièces de théâtre est reprise sur sa page web :   http://www.renefreund.net/

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Ron Winkler | Ocelot, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Ron Winkler | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Erratum

Il faut que je le redise : seul le roman comble, si un poème ne le peut. C’est pour cela que j’ai tant de virgules, ces gouttes de pluie de la grammaire. Un tram s’avance pour l’armée. As-tu besoin d’une confirmation ? Un sac ou un geste qui survit à la survie ? Rempli de phrases qu’il faut chauffer à un peu moins de cent degrés dans le carburateur. Toutes celles qui y entrent font tourner les pages et cherchent leur nom. J’avais aussi un vélo-dynamite comme celui garé devant le magasin, l’épicerie, le café. La fenêtre entre lui et moi ternit les gens toute la journée, tandis que je papillonne dans mon carnet (sur la face de ma vie opposée à la déclaration de revenus). Il faut que ce soit dit. Le monde (la vie) est la couverture de ce lieu (la vie). Et le café moulu est fait de chacune des secondes, où j’étais ici, où je suis devenu ce que je suis. Je figure dans l’ours : en tant que matière, taille de référence pour le vase sur la table mis en valeur par des fleurs. Les faits, qui n’existent pas, je les remplis. A l’instar de champs lexicaux, qui me caractérisent. Avec des lividités cadavériques, je suppose. Peut-être aussi des astres aux extraits de caféine dans le champ de force du vase d’Achille. Des foyers, qui ne forment aucun texte, à aucune vitesse ocelotienne. Une chaleur paît dans la ville, forte d’au moins dix mille pages. Du foin avec plein de lettres : le parc de Weinberg. Une minute ici est composée de vingt arbres, que je ne vais pas redire une nouvelle fois. Des arbres qui semblent être beaucoup plus en stock que moi, plus extérieurs que moi, plus boisés que moi. Mais je suis doué pour défictionnaliser, moi-même. Et il m’en reste tout de même sur les lèvres, de ces nuées d’abeilles que forment tous ces livres. Des ganglions. Des moments inédits emballés dans des mots. Qui sont précurseurs, sortent du cadre, ont des intuitions. Engranger parfois un peu de saletés dans le cœur des papiers fins. Déduis-le des impôts. Efface-le entre les virgules. Souhaite-le à tes pires moments de leucosélophobie.

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Ron Winkler : Oh.

Que représentent les cafés pour toi ?
RW : Ils sont une bouée de sauvetage face à mon propre appartement. Au café, je m’impose quelque chose d’étranger, d’autres énergies, d’autres voix. Et des contraintes du simple fait de la présence des autres. Je peux rencontrer ou pas. Je peux me mettre en mode poésie ou m’en distancier en revenant dans le monde réel. Les reboots sont essentiels.

Pourquoi as-tu choisi le café Ocelot ?
RW : À cause de sa proximité et de son expertise, de son charme et de son atmosphère. Parce que c’est le berceau et le siège du vrai, du beau et du brillant. Parce que la lumière est bonne, que l’équilibre entre le calme du lieu et les nuisances extérieures est donné. En raison de la famille chaleureuse : Maria, Ludwig, Jane, Eva, Magda, Lia, Alex, Hannah, Julia et Cecilia.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
RW : Enfant, échecs, faire les courses, livres. Dénicher idées et perturbations. Réfléchir aux raisons de retourner au café.

 

BIO

Ron Winkler est né en 1973 à Jena. Il écrit et traduit principalement des poèmes. Il a publié de nombreuses anthologies lyriques. Ses poèmes ont été traduits dans plus de 25 langues. Au Mexique, en Ukraine et en Slovaquie ont été publiés des recueils de ses poèmes.

www.ronwinkler.de

Eva Woska-Nimmervoll | Café Central, Baden

Photo : Alain Barbero | Texte : Eva Woska-Nimmervoll | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Je rentre dans le café.

Est-ce que je marche droit ? Je titube. Dans les grands miroirs, j’observe mon reflet, et les autres qui m’observent. Voir et être vu, voilà ce qui a toujours été important. On regarde instinctivement quand quelque chose bouge : en ce moment c’est moi, en train d’accrocher mon manteau. Mes cheveux sont en pagaille. J’ai l’air bizarre. Le rouge à lèvres était-il vraiment nécessaire ? Je ne mets jamais de maquillage d’habitude, ne connais pas d’astuce pour rendre ma bouche pulpeuse. Je ne suis pas une blogueuse de mode. J’écris des textes littéraires, et ça va sans porter de rouge à lèvres. Et avec des poils sous les bras. Sans maquillage et non épilée, je peux, et on peut me prendre plus au sérieux. C’est authentique. C’est pour cette raison que les jeunes écrivaines ne s’épilent pas. Les aisselles non rasées crient I don’t give a damn, se contredisent elles-mêmes. Mais c’est la manière dont elles se contredisent qui est cool. Avant, j’étais pareille, au cours des dernières années, plus lâche et épilée.

Je commande un café.

Et finalement, on enverrait au diable l’épilation juste parce que les jeunes le font aussi ? Ca pourrait m’être complètement égal, ce que pensent les autres. Ce n’est pas le cas. D’un autre côté, on n’est pas obligé de prendre position sur tout. Aujourd’hui comme ci, demain comme ça. Parfois du rouge à lèvres, juste parce que j’en ai envie. Dans tous les cas n’en pas faire des tonnes. Pourquoi j’aurais besoin d’applaudissements ? Suis-je coquette ou n’ai-je pas confiance en moi ? De toute évidence, je ne supporte pas d’être regardée avec dégoût voire mépris au lieu de susciter l’admiration. Le café donne un goût amer à mes doutes, l’eau aussi, ainsi que chaque pâtisserie.

Un peu plus tard, je repars en titubant à travers la pièce, avec mes lèvres maquillées de manière dilettante, et je me comporte comme si j’étais cool. Personne ne me regarde. Je transpire tellement je réfléchis. Seul celui qui ne se demande jamais s’il est cool, est vraiment cool.

Je rentre donc chez moi et j’écris.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Eva Woska-Nimmervoll : Lire et écrire des textes exigeants, qui me touchent et qui me procurent de nouvelles manières de penser. Quand j’écris, je fais connaissance avec des personnages, qui racontent quelque chose sur moi. La littérature et son commerce constituent également un monde parallèle. Empli de miroirs et de petites choses coquettes qui font également partie des aspects sans prétention. Les piles de livres servent d’estrades et de rampes de lancement vers quelque part.

Que représentent les cafés pour toi ?
EW-N : Dans une ville, ils sont synonymes de refuge et de havre de paix. Dans un village, c’est le lieu de rencontre et d’animation. Les cafés sont des lieux cultes avec des rituels mystiques, et pas seulement pour les habitués.

Pourquoi as-tu choisi le Café Central à Baden ?
EW-N : Parce qu’il est calme et intemporel. Il ne joue pas la carte du vieux, ni du moderne. On sait en quelle époque on est uniquement au sèche-mains électrique dans les toilettes et à l’assortiment branché de thés. Sinon on pourrait se croire 30 ans en arrière. A l’époque j’avais déjà l’impression qu’il me faisait penser au passé. La vue sur la colonne de la peste nous rappelle toujours d’être heureux, de vivre aujourd’hui et non à l’époque de la peste.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
EW-N : Je m’assoie sur mon balcon et je fais semblant d’être au café.

 

BIO

Née en 1969 à Mödling, Eva Woska-Nimmervoll a grandi à Baden en Basse-Autriche. Elle a fait des études de journalisme et des sciences de la communication à Vienne. Journaliste à son compte, elle enseigne également l’écriture. De temps à autre, elle chante également (compositrice, Folk irlandais). Elle est membre de l’Association des écrivaines de Graz (Grazer Autorinnen Autorenversammlung) et du BÖS (Association des enseignantes en pédagogie de l’écriture). Elle a gagné divers prix et bourses (en particulier le Förderpreis Harder Literaturpreis 2016). Elle a également publié dans des anthologies et revues littéraires. En 2019 est paru son premier roman Heinz und sein Herrl aux Editions Kremayr & Scheriau.

Boris Konstriktor & Boris Kipnis | Café Rubinstein, Saint-Pétersbourg

Photo : Alain Barbero | Texte : Boris Konstriktor |  Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

planning

privilégier :
au trésor
la désespérance

éteindre :
la cigarette
des émotions

aller :
sous la douche dissonante
de la mort

courir :
dans le désert
de sa propre
désolation

 

Original

режим дня

предпочесть
самому дорогому
безнадёжность

затушить
сигарету
эмоций

принять
контрастный душ
смерти

бегать трусцой
в пустыне
собственной
опустошённости


Interview avec les artistes

Sylvie Barbero-Vibet : Que signifie la littérature pour vous ?
Boris Konstriktor : La littérature, c’est la vie. Les poèmes viennent tout seul. La prose est un travail.

SBV : Que représente la musique pour vous ?
BKO : Notre duo signifie lutte à deux. C’est comme une sorte de sport. Mais nous ne luttons pas l’un contre l’autre. C’est le théâtre des deux Boris, le théâtre “DvoeBor’e”. Nous sommes un théâtre à nous deux, en quelque sorte.

SBV : Et au commencement d’une création du théâtre “DvoeBor’e” y a-t-il d’abord la littérature ou la musique ?
Boris Kipnis : Au début, il y a le texte. Enfin, le texte existe déjà. Il (Boris Konstriktor) ne compose pas de poésie spécialement pour ces représentations. Avant de commencer, nous décidons ensemble du choix du texte. Lorsque nous créons une telle composition, je choisis des passages et j’en raie des passages. Je sélectionne ce qui va me permettre de créer une certaine composition musicale. C’est ainsi que nous parvenons à une version finale.
Nous pensons que notre théâtre “DvoeBor’e” est une nouvelle forme artistique. Nous l’appelons la double vibration. Nous mêlons voix et musique, avec différentes tonalités, en utilisant le violon, mais pas seulement.

SBV : Avec quelles tonalités, quelles musiques travaillez-vous exactement ?
BKI : La plupart du temps, avec un violon, mais cela peut varier. Parfois, nous créons des compositions avec des sons, que j’enregistre spécialement. J’utilise parfois aussi la musique d’autres compositeurs, comme celle de Stockhausen ou encore Bach, Chopin. Je peux tout utiliser, mais je trouve que ça vient comme ça, la musique est une sorte d’histoire en parallèle. Et parfois elle joue le rôle d’accompagnement : j’illustre ou je complète un texte, mais souvent, ce sont deux chemins différents qui évoluent en parallèle

SBV : Boris Kipnis, comment êtes-vous venu à la musique et à la littérature ?
BKI : En principe, je suis un musicien classique, violoniste. Mais j’aime bien improviser, du jazz notamment et de la musique romane. Dans mon enfance, je lisais beaucoup. J’ai appris à aimer la littérature. En rencontrant Boris, j’ai pu réunir ces deux passions : celle pour la littérature et celle pour la musique.
Dans cette collaboration avec Boris je peux intégrer ma passion, mon amour et ma compétence pour la musique non seulement en jouant du violon, mais aussi en utilisant toute sorte de sons que je compose moi-même. Je réutilise beaucoup des sons créés avec Boris dans d’autres oeuvres, dans des pièces de théâtre par exemple.

SBV : Boris Konstriktor, comment êtes-vous venu à la littérature ?
BKO : Par désespoir. En Union Soviétique, tout était morne, rien ne changeait. La vie était terriblement ennuyeuse. Un jour, j’ai atterri dans une rue à Saint-Petersbourg du nom de Malaia Sadovaia. C’est là que se réunissaient des bohémiens, des gens qui s’intéressaient à l’art, des artistes, des philosophes, des poètes. Dans cet univers je me devais de faire quelque chose. Je suis arrivé là-bas à force d’ennui, et je devais produire quelque chose car sinon, je n’aurais pas été au bon endroit. Et c’est comme cela que j’ai commencé à dessiner, sans avoir aucune formation artistique. Ensuite, j’ai composé de la poésie, puis de la prose. J’ai écrit une trilogie “Fin de la citation”.

SBV : Avez-vous collaboré avec d’autres artistes que Boris ?
BKO : En principe, je travaille seul, mais j’ai eu des coopérations. J’ai illustré certains poèmes d’autres poètes. Je me dois ici aussi de parler du Transfurisme. C’était une sorte de mouvement artistique underground en Russie. Il y a eu une exposition au Puschkinskaia 10 avec un catalogue. Il y avait quatre artistes dans ce groupe, quatre transfuristes : Ry Nikonova, Sergei Sigei, Anik et moi. Je suis le dernier survivant, tous les autres sont morts.

SBV : Depuis quand travaillez-vous ensemble avec Boris ?
BKO : Environ une vingtaine d’années.

SBV : Travaillez-vous aussi avec des artistes internationaux ?
BKO : Parfois oui. Pas aussi souvent qu’on le souhaiterait. Nous avons été plusieurs fois en Allemagne, à Cologne et Berlin. Pas en France. Ni à Vienne d’ailleurs.
Quand j’étais plus jeune, j’ai vécu quelques mois en Allemagne. Là-bas, j’ai composé un poème en allemand. Voici son histoire : j’ai cassé mes lunettes et j’avais donc besoin d’une nouvelle paire. Je suis allé chez l’opticien en lui disant qu’elle ne devait pas être chère. Il m’a vendu une paire rose, pour les enfants. Lorsque j’ai commandé des lunettes pour adulte, j’ai dû payer 500 Marks. Cela a fait une forte impression sur moi et sur le chemin du retour, je passais par une petite colline à travers la forêt. Et c’est là qu’est né le poème suivant :

Nouvelles lunettes

aujourd’hui, j’ai de nouveaux yeux
aujourd’hui, je n’ai pas de questions
aujourd’hui je ne souhaite affirmer qu’une seule chose
je vois mieux ma mort

BIO

Boris Konstriktor
Né en 1950 à Saint-Petersbourg. C’est là qu’il travaille en tant que graphiste freelance, peintre et homme de lettres. Au début des années 70 ses diverses performances non officielles l’ont fait connaître comme l’un des leaders de la scène underground de la poésie. Depuis 1990, il a participé à des expositions internationales, avec notamment pour thématique la poésie expérimentale en Russie, Allemagne et Etats-Unis. Il a publié de nombreux recueils de poésie et écrit dans des revues et anthologies.

Boris Kipnis
Violoniste, compositeur, auteur et essayiste. Il a réalisé des concerts en solo (musique classique) en Russie et dans d’autres pays, et a joué en tant que violoniste au sein de divers orchestres russes et internationaux. En 1991, il a fondé un duo avec Boris Konstriktor. Ils se sont produits de nombreuses fois à Saint-Petersbourg, Moscou et dans diverses villes en Allemagne avec leur spectacle créé en 2003 “DvoeBor’e”, c’est à dire le théâtre des deux Boris.

 


Romina Pleschko | Café Jelinek, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Romina Pleschko | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

J’ai déjà vu assez de cadavres d’oiseaux, dans le passé, j’aimais bien récupérer les bébés oiseaux dans leur nid et les élever seule courageusement. Ils sont tous morts, ils étaient encore transparents, on pouvait même voir leur digestion à travers leur corps chétif rose. Honteuse, j’ai arrêté tous mes efforts pour être une bonne maman oiseau, et n’ai jamais raconté à personne qu’ils n’étaient pas tombés du nid, mais que c’était moi qui les avais conduits à la mort.

Pendant des années, j’ai attendu de voir si j’allais devenir une meurtrière en série, mais pour ce pan de ma personnalité je peux vous rassurer Docteur. C’est juste que ce halo de dépérissement ne m’a jamais vraiment quittée, comme vous pouvez le constater.

(Extrait de „Kurzprosa“, 2017)

 


Interview de l’auteure

Pourquoi écris-tu ?
Romina Pleschko : Aucune idée. Il y a probablement un peu de toutes les raisons qui poussent quelqu’un à écrire, à des doses variées.
C’est à l’écrit que je m’exprime le mieux, c’est aussi une sorte de pression, de tout convertir en lettres. Je suis d’avis, naïf, qu’il n’y a rien qu’on ne puisse décrire. Tout est une question de lettres.

Pourquoi vas-tu au café ?
RP : En fait, je ne vais au café que pour y rencontrer des gens ou pour y boire un café, très rarement pour y écrire. J’ai besoin de calme pour travailler. Mais comme je suis très dépendante de la caféine et que je connais plein de gens sympas, on peut me trouver souvent au café.

Pourquoi as-tu choisi le Café Jelinek ?
RP : Parce que j’habite au coin et qu’en plus de l’excellent café, on y trouve aussi un poêle à bois. J’aime ces vieux poêles et à chaque fois, je rêve de l’emporter chez moi.

Catrin M. Hassa | Café Museum, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte :  Catrin M. Hassa | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Postphilofétichisme sapiosexuel ubiquitaire

Solitude apprêtée
& le regard qui
trouve place dans le moindre recoin
utilise chaque lambeau de notre corps
[& l’intelligence somatique
de la peau de lait ignorant la procrastination]

(extrait de “in der herztaille”, Löcker, printemps 2018)

 


Interview de l’auteure

Pourquoi écris-tu ?
Catrin M. Hassa : Une sorte de besoin irrépressible en moi ? « La littérature est une pelle avec laquelle je me replante » (je ne sais plus trop si c’est une citation de Peter Bichsel ou de Martin Walser). Bien entendu, il ne s’agit pas (et cela ne devrait jamais être le cas) de « tourner autour de son nombril », mais une vie sans cette pelle ne me semblerait pas désirable. C’est une sorte de concrétion interne : tu vis des choses et certaines expériences se déposent en toi, s’accrochent et se transforment… et peut-être aident à toute petite échelle à dépoussiérer l’image de la poésie.

Pourquoi vas-tu au café ?
C.M.H : J’en ai besoin en tant que bureau extérieur. Je travaille essentiellement dans les cafés, c’est ce que j’ai constaté dernièrement. J’ai visiblement besoin de ce décor qui permet de vivre et d’être assaillie de sentiments suscités par des images ou des mots, de se laisser impressionner par des sons, des bruits de fond, ou des impressions mises en évidence dans un endroit public, quand on pense à quel point les gens se comportent comme dans leur vie privée. Attablé au café, on peut être dans son coin ou sur scène. Et c’est que j’apprécie particulièrement.

Pourquoi as-tu choisi le CaféMuseum ?
C.M.H : J’aime beaucoup Loos. Mais j’aime aussi les surnoms du Museum : ” Bar des sécessionnistes” ou “Café du nihilisme”.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
C.M.H : Hummm, alors je passe du temps avec des gens qui me sont chers, je vis de nouvelles expériences, je bouge un peu plus que d’habitude ou je recharge complètement mes batteries en dormant beaucoup.