Archive d’étiquettes pour : Kaffehaus

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Richard Wall, Café Traxlmayr, Berlin

Richard Wall | Café Traxlmayr, Linz

Photo : Alain Barbero | Texte : Richard Wall | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

 


Interview de l’auteur

Que signifie la littérature pour toi ?
Richard Wall : Mission, bonheur, changement de perspective, résistance, affirmation de soi.

Quelle importance ont les cafés pour toi ?
RW : Une grande importance, même si je ne suis certainement pas un  « écrivain de café ». Mais des poèmes ou des notes ont été écrits dans les cafés entre Cracovie, Venise, Paris et Prague. J’y apprécie le calme, l’offre d’un grand nombre de journaux, un service discret. Je vois aussi le café en tant que scène : les regards se croisent, et involontairement, du coin de l’œil, on perçoit des mouvements, des gens qui arrivent et partent…

Pourquoi as-tu choisi le Café Traxlmayr ?
RW : Le Café Traxlmayr existe depuis 1847, l’annexe dans laquelle je m’assois le plus souvent a été conçue en 1905 par Mauriz Balzarek, un élève d’Otto Wagner, dans le style de la Nouvelle Objectivité. Après la fermeture d’une dizaine de cafés à Linz au cours des 40 dernières années, le Traxlmayr est la seule oasis à l’ambiance historique. Lorsque j’organisais des événements littéraires, je discutais ici du déroulement des lectures bilingues avec des collègues de République tchèque et d’Irlande ; les rencontres avec Jiří Stránský, Josef Hrubý, Eva Bourke, Moya Cannon, Rita Ann Higgins et bien d’autres restent inoubliables. 

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
RW : Jardiner, écrire, faire des collages, cuisiner pour ma femme, marcher à travers champs, être sur la route…

 

BIO

Né en 1953, Richard Wall écrit de la poésie, des essais et de la prose narrative. En tant qu’artiste plasticien, il travaille dans le domaine du collage, de la peinture et du dessin. Dans les années 1990, il dirige la série Tage irischer Literatur/The Road West à la Stifterhaus de Linz. Dans ce contexte, il a réalisé la traduction de l’oeuvre poétique de Cathal Ó Searcaigh, Macdara Woods, Gabriel Rosenstock, et de bien d’autres.
Artist in Residence au Heinrich Böll-Cottage sur Achill-Island en 2014 ; bourse fédérale en 2016 ; invitation au festival international de poésie Meridian à Czernowitz en 2020. Une vingtaine de livres publiés, le dernier en date étant : Das Jahr der Ratte. Ein pandämonisches Diarium. Löcker Verlag, Wien 2021.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Jana Volkmann, Raphaela Edelbauer, Café Kriemhild, Wien, Vienne

Romina Nikolić | Theatercafé, Iéna

Photo : Alain Barbero | Texte : Romina Nikolić | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

Est-ce que je peux encore être heureuse,
Voilà ce que tu me demandes et je te réponds : regarde, la clarté
du ciel nocturne, le jardin glacé…
En toute quiétude, un cerf mâche les branches
du cerisier qui n’a jamais grandi, dans l’obscurité,
enveloppée dans une couverture, je me tiens devant la fenêtre
grande ouverte et j’aimerais que tu sois là,
nu et encore éveillé… Je dis : regarde, le bonheur
est un animal vigoureux, Orion, l’étincelle
au moment où une branche se brise

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Romina Nikolić : La littérature est ma raison de vivre. Il ne se passe pas un jour sans que je ne m’y consacre d’une manière ou d’une autre, même si je ne peux pas écrire moi-même tous les jours.

Que signifient les cafés pour toi ?
RN : Les cafés sont pour ainsi dire un prolongement de mon bureau où, en plus de pouvoir écrire, il est possible de délirer sur des idées et des concepts avec d’autres personnes. Ce n’est que l’année dernière lorsque les rencontres n’y étaient plus possibles que j’ai vraiment pris conscience de leur importance pour mon travail.

Pourquoi as-tu choisi le Theatercafé ?
RN : Je dois être un peu nostalgique… C’est joli et confortable et je le connais depuis mes études. En face, il y a la cabane de jardin de Friedrich Schiller, dans laquelle se déroulaient à l’époque de très bons séminaires littéraires de Jan Röhnert, auxquels il invitait personnellement les auteurs dont nous traitions les œuvres. Après, nous allions généralement ensemble au Theatercafé et poursuivions les discussions autour d’un café ou d’un pastis. 

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
RN : Je vais simplement discuter ailleurs ! Ou j’écris. Partout où mon travail me mène. Mais de préférence au château de Ranis.

 

BIO

Née à Suhl, Romina Nikolić a grandi à Schönbrunn (Thuringe). Elle a suivi des études de littérature et de philosophie à Iéna et Brunswick. Depuis 2009, elle contribue à divers projets de séries de livres, à des ateliers, initiatives littéraires et associations en Thuringe. En 2012, elle a reçu la bourse Walter-Dexel. Son recueil de poésie Unterholz paraîtra en 2022. Elle vit à Iéna comme poétesse, librettiste, éditrice et médiatrice littéraire.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Jana Volkmann, Raphaela Edelbauer, Café Kriemhild, Wien, Vienne

Raphaela Edelbauer & Jana Volkmann | Café Kriemhild, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Raphaela Edelbauer, extrait du roman Die Inkommensurablen (parution 2023) | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

Puis la lumière du soir a surgi, trompeuse, étouffante et soudaine.
Au milieu de l’agitation, le crépuscule nautique avait surpris la ville ; il s’était emparé des bras des gens encore humides de sueur, sur lesquels la chair de poule se propageait, car chacun était encore légèrement vêtu en raison des chaudes journées. Pendant tout l’été, l’étoffe solide d’un été indolent avait recouvert le ciel, vide d’orages et empli de la chaleur résiduelle. C’est ainsi que l’on se nourrissait encore dans les jardins et terrasses des cafés.
Mais tout à coup, on prit conscience que les aiguilles étaient tombées des cadrans et que, surprises par leur propre élan, elles oscillaient à nouveau au-dessus du chiffre neuf. Dans le même temps, les étoiles et le reflet déclinant de la journée d’été sursautèrent de leur rencontre.
Les gens, dont la peau exposée s’était soudain mise à trembler comme les crêtes de vagues, étaient encore assis à l’extérieur en riant et tentaient de faire disparaitre ce coup de tonnerre derrière des anecdotes. Pendant ce temps, la lumière se dispersait et se drapait progressivement de noir. D’abord rougeâtre, puis brisée par les faîtières en stuc des lieux, la soirée se déployait sur eux. D’un seul coup, l’excitation se répandit comme un murmure et il devint clair pour tous. Demain, l’ultimatum expirerait.

Tir de salve, attaque sur la tour, c’était la guerre.

Mais le couvre-feu n’était pas encore arrivé. Il ne se montrerait pas avant le lendemain matin. De plus en plus de gens se pressaient dans la rue, alors que les terrasses des cafés étaient depuis longtemps pleines à craquer. On s’installait donc dans la rue, comme pour montrer à l’extérieur que son propre corps n’était déjà plus le sien, mais appartenait à la société. Ce qui, rationnellement, était encore retardé par une nuit d’inertie, était déjà décidé dans l’habitus : un corps populaire, un corps guerrier.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Raphaela Edelbauer : La littérature est à la fois une philosophie appliquée et le moyen le plus direct d’aborder ma question existentielle, à savoir ce qu’est réellement le langage. Elle est politique en ce sens que nous ne pouvons pas quitter le média dans lequel elle se déroule, même pas pour en discuter.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
RE : En tant que Viennoise, c’est certainement une honte de dire cela, mais : pour mon processus d’écriture, aucune. En privé, j’aime profondément cette ville et donc sa culture des cafés – même si l’élément discursif pour lequel elle était célèbre dans le passé devrait être davantage encouragé.

Pourquoi as-tu choisi le Café Kriemhild ?
RE : C’est mon amie Jana Volkmann, qui est sans conteste assise à côté de moi sur la photo, qui l’a choisi.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
RE : Écrire, ramer et jouer aux jeux vidéo sont mes piliers.

 

BIO

Née à Vienne en 1990, Raphaela Edelbauer a notamment reçu pour ses livres le prix du public Bachmann, le prix littéraire Rauriser et le prix Theodor Körner et a été nominée pour le prix du livre allemand. Dernièrement, elle a remporté le prix du livre autrichien pour DAVE (2021)

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Petra Piuk, Café Europa, Wien, Vienne

Jana Volkmann & Raphaela Edelbauer | Café Kriemhild, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Jana Volkmann | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

À la lumière, je ne suis pas encore vidée de tous mes mots. Entre-temps, je me suis souvenue de vieux rêves qui avaient un éclairage très particulier : la pluie, la nuit, les phares des bus et la lumière qui tombe à travers les fenêtres des cafés. Et j’ai tiré les rideaux et pris une décision.
J’ai travaillé un temps dans un cinéma qui s’appelait Lux Lichtspiele. Tous les mardis, un homme venait au cinéma entre les séances, achetait un seau de pop-corn à 9 euros et disparaissait. Je me suis dit qu’il vivait peut-être séparé de sa famille et qu’il recevait chaque semaine la visite de son enfant, avec lequel il mangeait le pop-corn, mais n’allait jamais au cinéma. Les rituels sont dimensionnants. Je pense souvent à l’homme au pop-corn lorsque je passe devant un de ces cinémas vieillissants et démunis dont on ne sait même pas s’ils sont encore en activité.
Tu m’as donné il y a quelque temps le livre sur les lucioles de Georges Didi-Huberman, dans lequel il parle de l’œuvre de Pasolini et de son attitude envers la lumière. Le fascisme y est associé à des projecteurs « lointains et sauvages », éblouissants : des « yeux mécaniques ». Il leur oppose les lucioles. La lumière vivante,  organique, qui était déjà en train de disparaître du vivant de Pasolini. C’est une lumière ludique, dansante, vulnérable, faible.
J’ai consulté le site internet des Lux Lichtspiele, et je suis heureuse de pouvoir dire que le cinéma existe toujours. Vu la situation mondiale, il est devenu provisoirement un ciné-parc, situé à un carrefour d’autoroutes. On dit que la machine à pop-corn a également suivi dans le déménagement. Je me demande à quoi elle ressemble lorsqu’elle est seule sur le terrain après que les spectateurs sont rentrés chez eux. Elle a devant elle un grand écran et la nuit noire. Je me demande si la machine à pop-corn clignote quand elle fait un mauvais rêve, si elle scintille comme lors d’une interférence, mais on ne voit probablement rien depuis l’autoroute.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Jana Volkmann : Pour moi, la littérature est une forme de philosophie avec des moyens artistiques, l’interface entre le langage, l’esthétique et l’idée. L’écriture et la lecture sont pour moi des outils de connaissance essentiels.

Que signifient les cafés pour toi ?
JV : Les cafés sont une grande découverte ; j’envie vraiment les cultures où ils ont un statut encore plus élevé et sont l’épicentre de toutes sortes d’événements culturels et politiques. J’aime particulièrement l’imprévu auquel on est exposé dans le café : ne pas savoir qui va passer la porte et quel journal va être laissé à la table voisine. Et les codes de comportement spécifiques et subtils qui permettent de contrer ces impondérables avec fiabilité.

Pourquoi as-tu choisi le Café Kriemhild ?
JV : Pour être tout à fait honnête : Je l’ai choisi en imaginant la mise en scène pour la photo, car je trouve que c’est avant tout un très joli café qui a de l’allure comme décor. 

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
JV : J’aime toujours travailler à mon prochain roman, principalement de chez moi. Sinon, j’ai commencé à nager cette année et j’ai hâte de continuer dès que les piscines rouvriront : J’ai de grandes ambitions, car je veux apprendre à faire des virages, et je n’ai pas encore vraiment réussi.

 

BIO

Née en 1983 à Kassel, Jana Volkmann vit comme auteure et journaliste à Vienne. Elle est rédactrice en chef de la revue Tagebuch et écrit des essais et des critiques littéraires notamment pour Freitagneues deutschland et Der Standard. Pour son roman Auwald, paru en 2020 aux éditions Verbrecher Verlag, elle a reçu le Förderpreis dans le cadre du festival de littérature de Brême 2021 et a été retenue dans la sélection mensuelle du jury de la radio ORF.

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Sandra Gugić, Café Strauss, Berlin

Petra Piuk | Café Europa, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Petra Piuk, Extrait de Wenn Rot kommt, Éd. Kremayr&Scheriau, 2020 | Trad. : Georg Renöckl

 

16 ROUGE. CE N’EST PAS UN JEU. Ce n’est plus un jeu, Lisa. Tom ? Depuis longtemps ce n’en est plus un. Tom, où es-tu ?

6 NOIR. DITES GAMING. Tu passes la caméra à Tom, il te filme en train d’allumer une cigarette, de commencer à danser, PIXIES, lents mouvements de serpent avec les bras, en arrière-plan des machines à sous qui clignotent, quelques regards. Dis-moi ce que je dois faire quand c’est rouge. Tom réfléchit. Tu te mets à danser sur le comptoir. Tu tires sur ta cigarette, tu souffles la fumée vers la caméra, regard langoureux, je le ferais même sans jeu. Tom ricane, appuie sur SPIN, la boule tourne dans le cylindre virtuel de la roulette, 29 BLACK, YOU LOST.

 14 ROUGE. WHERE IS MY MIND? Tu dois réfléchir, réfléchir où Tom pourrait être, RÉFLÉCHIS, LISA, tu dois réfléchir, respirer, réfléchir, te défoncer, te défoncer pour ton trip, DE QUEL TRIP, penses-tu, tu dois te souvenir, CHUT, CHUT, ENCORE UNE LIGNE, LISA, ENCORE UN MOJITO, CHUT, DE L’ECSTATSY LA PLUS PURE, a-t-elle dit, tu te dis que vous ne vouliez rien prendre le dernier soir, vous ne vouliez pas aller à l’aéroport avec la gueule de bois, c’est la dernière chose dont tu te souviennes, ZOLTAR SPEAKS: REMEMBER A DAY IS A FORTUNE, IF YOU LOSE A DAY, YOU LOSE LIFE ITSELF, tu jettes un regard sur les gobelets en plastique, un rouge à lèvres, CHUT, CHUT, ON JOUE À UN JEU, LISA? 

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Petra Piuk : Un jeu avec la langue et la forme. Une expérience. Une confrontation avec la réalité. Un rire étouffé. Le doigt dans la plaie. En tout cas : pas un lieu paisible. 

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
PP : J’ai travaillé pendant des années dans des cafés, des bars ou des bars de cinémas. Et même s’il s’agissait toujours de petits boulots, j’adorais travailler derrière le bar. C’est peut-être pour cela que je préfère encore être assise au comptoir. J’y rencontre des gens, lis des journaux, j’écris, fais des projets.

Pourquoi as-tu choisi le Café Europa ?
PP : Autrefois, c’était mon deuxième salon. Je travaillais dans un club tout près et avant d’y aller j’allais à l’Europa, parfois aussi après pour le petit-déjeuner. Et j’y étais aussi les jours de repos. J’y ai écrit, appris, fait la fête. Aujourd’hui je suis bien moins souvent à l’Europa, mais il reste un de mes cafés préférés.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
PP : Actuellement : Je suis souvent à la maison. J’écris. Je fais du bénévolat. Je participe à des ateliers de danse en ligne.

 

BIO

Née en 1975 à Güssing (Autriche), Petra Piuk vit à Vienne. Elle écrit des romans, des textes courts, des livres pour enfants, des scénarios et du théâtre. Elle a reçu de nombreuses récompenses, dont le prix littéraire Wortmeldungen de la fondation Crespo en 2018. Elle a obtenu la bourse Gisela-Scherer en 2020. petrapiuk.at

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Barbara Rieger | Wirr, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger extrait de Das Natürlichste der Welt  | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet
(Parution en août 2021 dans l’anthologie Mutter werden. Mutter sein, Leykam)

 

Nous basculerons tout de suite ENTIEREMENT dans le rôle de la mère, ou nous y entrerons lentement, ou bien nous aurons toujours du mal à l’accepter, nous les  EGOISTES, nous garderons nos pensées secrètes et nous désespérerons parce que jamais, presque jamais, plus jamais, de nouveau dans dix, vingt ans, nous ne pourrons terminer calmement quelque chose, du moins tant que nous allaiterons, UNE SYMBIOSE, nous a-t-on dit, nous serons à la recherche d’autres mères, nous nous lierons alors d’amitié évidemment ! surtout avec d’autres mères, tout tournera alors vraiment ? autour de la maternité et des bébés. Nous verrons partout des femmes avec des poussettes, des hommes avec des écharpes porte-bébé, nous comparerons notre poussette avec les autres poussettes, nous comparerons notre bébé avec les autres, déjà si grand !, tout comme à l’époque notre ventre, si petit ! nous ne verrons plus que de jeunes parents partout, mais nous n’apercevrons jamais, vraiment jamais, une autre mère qui allaite en public, sur aucun banc de parc, dans aucun café, aucun restaurant, dans aucune voiture garée, nous chercherons des recoins où il n’y a pas de courant d’air (l’infection du sein !), nous chercherons des recoins où l’on ne nous voit pas (la chose la plus naturelle au monde), nous entendrons : nous pourrions mettre un linge sur le bébé et notre sein, je dis (j’exagère à peine) : avec la naissance, j’ai perdu toute notion de honte.

 


BIO

Barbara Rieger est, avec Alain Barbero, fondatrice et rédactrice en chef de cafe.entropy.at. Jusqu’à présent, elle a publié chez Kremayr & Scheriau  deux romans Bis ans Ende, Marie, 2018 et Friss oder stirb, 2020, ainsi que l’ouvrage collaboratif Reigen Reloaded, 2021. En août 2021, les éditions Leykam publieront l’anthologie Mutter werden. Mutter sein.
barbara-rieger.at

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Sofie Steinfest | Strohauer’s Café Alt Heidelberg

Photo : Alain Barbero | Texte : Sofie Steinfest | Traduction :  Sylvie Barbero-Vibet 

 

Moi comme un tableau .:. et juste avant .:. un peu le trac .:. et un peu .:. mon effet en tant qu’image comme une terre défrichée .:. comme un pays jusqu’alors inconnu .:. les heures jusqu’alors trop concaves .:. pour que je puisse y voir mon reflet .:. mais ici .:. forêt cinéraire au milieu du bruit de vaisselle et de l’odeur des grains .:. Stylo et carnet et sucrier .:. regroupés autour de moi comme des possessions .:. rien de tout cela ne m’appartient vraiment .:. jamais en tant que simple objet .:. agrippé avidement au stylo du mal du pays viennois comme à une dernière bouffée de cigarette .:. la prétendue pose .:. Les moments où je n’écris pas déclenchent le désarroi .:. s’évaporent dans la mémoire des miroirs .:. ici, cependant .:. se promenant agréablement entre les langues .:. le malentendu reste absent .:. le courant d’air retenu .:. in sich gewandt .:. den Atem einladend .:. à travers la vitre le champ de vision témoigne secrètement .:. rencontre du monde avec l’inexorable .:. l’écriture dans le café .:

à l’intérieur
là où mes yeux
te connaissent
se trouve notre humanité
idée pure
et chaque querelle arrangée
avant qu’elle ne s’enflamme

regarde
en toute confiance se rapproche
la queue d’une comète
une étincelle de compassion
comme un pacte impérieux
appréhension en silence :
fenêtre sur la membrane du cœur.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Sofie Steinfest : Je trouve du réconfort dans la lecture. C’est pour moi la preuve vivante de l’existence d’âmes sœurs. En écrivant, je transforme dans le meilleur des cas l’inconscient en matière communicable.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
SS : Ce sont des lieux d’écriture où, en tant que Viennoise, je trouve une sorte de second chez-moi dans le monde entier. Un endroit, qui ne me contraint à aucune autre obligation que celle de ma simple présence. Je ne suis pas obligée de les aimer, les cafés, donc je peux le faire.

Pourquoi as-tu choisi le Strohauer’s Café Alt Heidelberg ?
SS : Parce qu’il pourrait tout aussi bien être à Vienne. Je suppose que ça a quelque chose à voir avec la façon dont ce café se définit. Ou avec ma Vienne intérieure. Dans mon livre ” Geburtsstunde der Donaustörung “, les protagonistes se rencontrent ici à travers le jeu des miroirs.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
SS : Comment ça, il y a quelque chose en dehors des cafés?

 

BIO

Née à Vienne en 1972, Sofie Steinfest (pseudonyme Sofie Morin) est arrivée près de Heidelberg après quelques années passées à Bruxelles. Elle a revêtu les langues comme on revêt des blouses de laboratoire et a fait deux études au siècle dernier qui, de l’avis des gens sensés, ne vont pas du tout ensemble. Elle a été nominée pour plusieurs prix littéraires sans jamais en remporter. Malgré tout, elle publie sans relâche dans de nombreuses revues littéraires et anthologies. Elle trouve refuge dans la poésie lorsque la prose est encore en train de bouillonner.

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Alexandra Turek | Salettl Pavillon, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Alexandra Turek | Traduction : Alexandra Turek & Sylvie Barbero-Vibet 

 

Le bateau, le bateau (le paquebot) qui chavire. Tandis que les arbres se replient, en plus ils se secouent ce jour là, je discerne le long du chemin – l’été est à sa fin, les hirondelles volent haut – un gant … oh mon capitaine ! je crie ton nom.
Du vert à perte de vue nous attend là-haut.(montons, allez, on avance) Plus loin, devant la porte du cimetière, je les aperçois, debout, tous vêtus de noir. Ton manteau dans le vent, enfin vint la pluie, elle tombait doucement sur le toit couvert de cuivre. Les images unes à unes d’un calendrier, et ton petit nom me revient. Nous jouions à cache-cache. Il était facile de s’échapper. (un regard, un seul pas, et la porte du jardin s’ouvrit) Nous étions blottis dans le silence au fond d’une cabane, nos cahiers sur nos genoux. Et nous nagions ensemble dans le lac froid, te souviens-tu ? Sérénade. Regarde. La cuillère devant la bouche, le geste simple d’un enfant. Et les vieux qui lèchent les cuillères d´argent. Et les cailloux, non, les galets blancs dans nos souliers. Tandis que nous mangions la « Frittatensuppe » ­tout en dansant – là-haut, à la périphérie de la ville, sur le pont du navire. Et l’équipe qui peu à peu se réunit pour frotter le plancher, levez les voiles ! Nos longues après-midi portaient le parfum de l’aventure. Après la tempête : le ciel, une image déchirée. Plus tard, je montais sur le pont, pour observer le spectacle: l’eau jaillissait, les éclairs qui irradient, la barbe de l’empereur sonnait la nuit bleue. Les arbres peuvent-ils encore m’accompagner pour un certain temps ? S’ensuit une question plusieurs fois répétée, urgente comme le besoin d’un enfant : Et après, que ferons-nous après ?

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Alexandra Turek : Tout d’abord, il n’y a pas qu’une seule littérature pour moi, mais plusieurs. Et des multiples formes. Parfois, il est possible d’habiter un espace avec la langue pendant un bref instant, de créer des liens, des relations. La littérature, c’est aussi explorer, découvrir, comme le font les enfants. C’est pourquoi j’aime le concret, les petites choses de la vie de tous les jours. La beauté de la langue se révèle à moi à travers le rythme ; j’ai toujours été attirée par la littérature dont le langage est mélodique et intense, qui vibre, craque, laisse des traces. La littérature française, que j’ai lue dès mon plus jeune âge et pour laquelle j’ai écrit au début, m’a montré combien notre monde est beau. Et puis il y a des poètes aussi merveilleux que François Villon ou Charles Baudelaire ; son regard sur les autres, sur les faibles, la vieillesse, m’a touchée.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
AT : Je vais dans les cafés pour rencontrer des amis. Et bien sûr, j’aime boire du café.

Pourquoi as-tu choisi le  Salettl Pavillon ?
AT : J’y aime l’atmosphère. Il existe ainsi des lieux qui semblent venir d’une autre époque. Il y a beaucoup de verdure tout autour et une belle vue sur une partie de la ville. Dans un coin se trouve un piano noir et chaque dimanche soir, un pianiste y jouait.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
AT : Se lever, travailler, manger, dormir. Lever et coucher de soleil.

 

BIO

Née en 1971 à Vienne, Alexandra Turek est une auteure autrichienne d’origine française. Elle a étudié le journalisme et les sciences de la communication, la politique et le théâtre à l’Université de Vienne. Sa thèse de doctorat porte sur Bernard-Marie Koltès. Assistante et dramaturge au théâtre, elle a également écrit des pièces. En 2015/2016, elle est chargée de cours à l’Institut d’études théâtrales, cinématographiques et médiatiques. Elle a réalisé plusieurs séjours d’études et de travail en France. Elle a notamment participé à Transfer-Théâtral, au festival d’été La mousson d’été (2016). Elle a également remporté en 2015 le Premier Prix des Exil-Literaturpreise. Nombreuses publications de poésie et de courts textes dans des revues littéraires et des anthologies. Dernière publication : flugschrift, n° 32, septembre 2020. Alexandra Turek vit à Vienne.

 

 

 

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Juliane Sophie Kayser | Café Rossi, Heidelberg

Photo : Alain Barbero | Texte : Juliane Sophie Kayser | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Nostalgie des pays lointains

J’écris ton nom en l’air
En lettres cyrilliques, bien sûr.
Puis je plie
la carte du monde
en un origami
et
je laisse les trois pays
qui nous séparent
disparaître d’un simple pliage.
Ainsi je couds
ta frontière
à la mienne.
Puis je te subtilise
quelques Carpates
et les dépose
au milieu
devant la Porte de Brandebourg.
Pour me consoler de
tout ce qui n’est pas possible.

 


Interview de l’auteure

Que représente la littérature pour toi ?
Juliane Sophie Kayser : Écrire est pour moi en quelque sorte comme voler. La gravité n’a plus autant d’impact sur moi. Tout ce qui est extérieur, étranger à moi se détache de moi et seul ce qui reste en moi prend les commandes. Lire : avoir le droit d’oublier le monde pour un moment.

Que représentent les cafés pour toi ?
JSK : Ensemble, on est moins seul, en fait on est seul différemment. Dans une ambiance sonore et visuelle stimulante, je peux entendre mes pensées grandir.
Et j’aime observer implacablement les gens. Les vibrations entre eux comme les blocages, comme par exemples le staccato de leurs échanges : tout est matière.

Pourquoi as-tu choisi le café Rossi ?
JSK : J’aime l’ambiance grande ville que dégage le café Rossi.
Et je l’ai aussi choisi parce qu’il y a beaucoup d’espace. J’ai toujours besoin d’espace. Espace dans la pièce. Espace dans la tête. Quand je pense à mes cafés préférés à Vienne, Varsovie, Berlin, Venise, le café Rossi est le lieu de nostalgie des pays lointains.

 


BIO

Rêveur en plein jour germano-américain, noctambule, poète, artiste-ambassadeur chez IJM*, écrivain, découvreur d’univers de mots, conjoint, mère de trois enfants et quatre livres. (Si Else Lasker-Schüler peut se définir comme le Prince de Thèbes, alors je peux aussi me désigner comme écrivain, quand mon côté masculin prend les commandes).
www.julianekayser.de    * www.ijm-deutschland.de

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Daniela Gerlach | Café Strickmann, Dortmund

Photo : Alain Barbero | Texte : Daniela Gerlach | Traduction : Iris Harlammert

 

Feuille blanche sur la table en verre, encore et toujours sur fond vert. Vert profond comme l’odeur du passé, fondamentalement. Mme W. y pose une tasse de café. Un coup d’œil rapide, qui reflète toute l’histoire de cet endroit des 30 dernières années. Me reconnaît-elle ?
Elle sait quelque chose sur moi que j’ignore.
Feuille blanche. Je n’écris pas. Elle le voit aussi.
Le gâteau dans ce café console au-delà des épreuves vécues et survécues, des mauvaises comme des bonnes expériences, des pertes, des moments gardés en mémoire. Ici tout est nostalgie. Je demande inutilement : nostalgie de quoi ? Enfoui en moi, disponible à tout moment dans le fond vert des tables.
Un instant. Un endroit où je. Suis.

 


Interview de l’auteure

Que signifie pour toi la littérature ?
Daniela Gerlach : Elle est d’une importance existentielle, une nécessité. Sans littérature, l’homme n’est pas entier. Cela vaut pour moi aussi, évidemment.

Que signifient pour toi les cafés ?
DG : Ils reflètent la spécificité d’un lieu, par exemple d’une ville. J’aime bien m’y plonger. C’est comme passer à travers un mur pour regarder derrière. Je peux soudain me retrouver entourée, tirer mes propres conclusions ou réfléchir à mes sentiments.

Pourquoi as-tu choisi le Café Strickmann ?
DG : Parce que j’ai tendance à être mélancolique et sentimentale. Le café Strickmann me rappelle la culture des cafés du passé, quelque chose qui d’après moi est en train de se perdre, et c’est très triste. Ici on préserve un peu le passé en le transmettant au présent. Un cadeau. De plus, les gâteaux sont bons et le service est très convivial.
Je viens ici depuis que je suis enfant. Cette connexion entre la petite Daniela et la femme que je suis aujourd’hui – ça me rend sentimentale.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
DG : J’observe dehors et parfois je me précipite dans la vie.

 

BIO

Daniela Gerlach est née à Dortmund. Depuis 1997 elle vit en Espagne où elle dirige la ñ, un salon de la culture. Elle fait la navette entre l’Espagne et la région de la Ruhr. Elle est liée à la LiteraturRaumDortmundRuhr.
Publications (romans) : Revierkönige ; Was das Meer nicht will, Stories&Friends