Archive d’étiquettes pour : Kaffehaus

Peter Großmann | Leuthold’s 1910, Castrop-Rauxel (Allemagne)

Photo : Alain Barbero | Texte : Peter Großmann | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet 

 

En plein cœur de Castrop-Rauxel, juste à côté du marché de la vieille ville, se trouve un café qui représente pour moi bien plus qu’un simple endroit où prendre un café et une pâtisserie : le Leuthold’s 1910. 
Le bâtiment lui-même est historique, et le nom 1910 fait référence à l’année de construction de la maison. La décoration joue délibérément sur ce charme historique et rappelle les brasseries élégantes du début du siècle dernier. De hauts plafonds, une galerie et des détails raffinés vous plongent dans une sorte de petit voyage dans le temps. 

 C’est ici qu’on peut sentir battre le pouls de la vie de la Ruhr.
Dans une ancienne ville minière comme Castrop-Rauxel, un café remplit aujourd’hui souvent bien plus que son rôle classique. Il devient une sorte de salon social de la ville.  

Autrefois, les mines, le travail posté et le labeur physique intense rythmaient le quotidien de nombreuses personnes. Avec la fin de l’exploitation minière, ce ne sont pas seulement des emplois qui ont disparu, mais aussi de nombreux lieux de rencontre de l’ancienne culture ouvrière. Les bars, les locaux associatifs et les cantines ont perdu de leur importance. Tout comme la tradition du « Frühschoppen », où les mineurs se retrouvaient au bar le dimanche matin pour discuter et, bien sûr, parfois boire un peu trop. Cette époque est révolue.

Mais un café comme le 1910 peut en partie combler ce vide. Il devient un lieu de rencontre pour différentes générations. Les gens s’y retrouvent régulièrement pour échanger, raconter des anecdotes de la bonne vieille époque minière et perpétuer ainsi un pan de l’histoire de la ville. Parallèlement, les jeunes ou les familles utilisent ce café comme lieu de rencontre pour travailler, lire ou voir des amis.
C’est ainsi qu’émerge un mélange entre mémoire et présent.

Un café peut également être le symbole de la transformation d’une ville. Là où autrefois les chevalements et l’industrie dominaient le paysage, des lieux culturels voient aujourd’hui le jour.  

C’est pourquoi, dans une ville comme Castrop-Rauxel, un café peut agir comme un petit feu de camp urbain : les gens s’y rassemblent, racontent, discutent et tissent de nouveaux liens. À une époque où les structures économiques évoluent, de tels lieux contribuent à préserver la communauté, les échanges et un sentiment d’appartenance.

 


Interview de l’auteur

Sur ton site web, on peut lire « Peter Großmann est très occupé ». Avec ton emploi du temps chargé, trouves-tu encore le temps d’aller au café ? 
Peter Großmann : Mon agenda est certes bien rempli, mais mon travail à l’ARD Morgenmagazin m’offre un gros avantage : je suis de retour chez moi à Dortmund vers 11 heures, l’heure idéale pour prendre un café, et je peux donc de temps en temps m’offrir un café. Parfois au 1910, comme sur la photo, mais il y a plein d’autres endroits à proximité qui me comblent. Autour de chez moi, on trouve de superbes lieux dans d’anciennes zones industrielles.

Les cafés sont-ils importants ? Quelle importance ont ces lieux pour toi ?
PG : Dans les cafés, on sert en fait quelque chose de plus important que des grains moulus et de l’eau : un sentiment d’être chez soi. C’est déjà une bonne raison d’y aller. S’asseoir, lire, rencontrer et observer des gens, ou simplement se déconnecter, en sont d’autres. Dans le meilleur des cas, cette visite est une petite évasion de mon quotidien qui me redonne de l’énergie.

Le sport pour les enfants te tient manifestement à cœur. Quel avenir attend ces enfants ?
PG : Ce serait formidable que les enfants se dirigent vers un avenir riche en activités. D’une part, vers une vie passionnante et stimulante, qui les « fait bouger » émotionnellement au quotidien. D’autre part, cela devrait aussi être une vie active, ce qui fait actuellement défaut à la plupart des enfants, à l’ère des « parents-chauffeurs » et des téléphones portables.

 

BIO

Peter Großmann est depuis de nombreuses années animateur de télévision et de radio pour la chaîne WDR à Cologne. 
Il est auteur depuis le milieu des années 2000. Il écrit des biographies, des ouvrages consacrés à la santé et au sport, et a publié une série de romans sur une équipe de football féminine.
Il consacre son temps libre à sa famille et au sport. On le retrouve alors sur son vélo ou sur un terrain de golf.
Il est marié, a deux enfants et vit à Dortmund depuis sa naissance. 

Volkmar Mühleis | Forcado Pastelaria, Bruxelles

Photo : Alain Barbero | Texte : Volkmar Mühleis | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Pour moi, le Forcado est un havre de paix – on pénètre dans la salle, on est accueilli par les pâtisseries les plus raffinées, par le sourire amical des dames pleines de vie derrière le comptoir, on s’essaie à la douceur de la prononciation portugaise pour indiquer son choix, on commande une boisson, selon l’heure de la journée, un café ou un porto, puis on se rend dans la partie profonde et lumineuse du café pour s’installer confortablement. Ce n’est pas un café ancien, ni un café résolument moderne, il n’y a pas de musique, seul le silence des conversations et des lectures emplit l’atmosphère (un coup d’œil sur son smartphone est toléré, mais les ordinateurs portables sont mal vus). Il vint et s’assit devant sa tasse de café / parla lentement d’une voix grave / aussi charmant et sauvage que celui qui / trouva la clé de ses jours dans les mots – Gastão Cruz. J’écoute donc ma voix intérieure, en lisant ces mots, je remercie pour le café et les pâtisseries que la femme me sert sur un plateau blanc. Un couple âgé est assis à la table d’en face, silencieux, lui regarde par la fenêtre, elle feuillette un magazine, puis elle lui montre un passage et il hoche la tête, les yeux malicieux. Une file d’attente s’est formée devant le comptoir, les touristes affluent sans cesse depuis le musée Horta situé à proximité. Je suis confortablement installé au fond du café, je feuillette mon livre, je laisse les pages et le temps défiler devant moi, les passants affairés comme les flâneurs. Je suis réveillé / par le chant d’un oiseau. C’est peut-être le soir / qui veut s’envoler – début d’un poème d’Eugénio de Andrade, et même si le temps passe vite, les deux hôtesses ont le temps, elles finissent par remonter discrètement les premières chaises, mais restez donc tranquillement assis, il n’y a pas d’urgence. Elles semblent elles-mêmes apprécier de voir un client qui prend son temps. Alors, un autre porto après le café ? Claro !

 


Interview de l’auteur

Les cafés : lieux d’interaction sociale ou de pure consommation ? 
Volkmar Mühleis : Il n’y a rien de plus agréable que de discuter avec des personnes chères dans un café, de profiter ensemble de l’ambiance, de lire, de regarder par la fenêtre. C’est à la Brasserie Verschueren à Bruxelles que j’ai fait la connaissance du poète Rashid. Nous ne nous sommes jamais dit nos noms de famille, et il semble avoir déménagé depuis quelques années. C’était un homme subtil et mondain, avec une grande nostalgie dans le regard (je lui ai consacré un passage dans mon journal bruxellois, publié en 2022). Seul avec un livre, les heures passées au café sont un plaisir d’un autre genre : intime, au milieu des autres, en voyage avec ses propres pensées…

Tu es auteur et musicien : comment cohabitent ces deux formes d’expression artistiques chez toi ?
VM : L’écriture est le fil rouge de toutes mes activités : j’écris des poèmes, des histoires, des chansons, je compose de la musique, je travaille sur des textes philosophiques. Le jour et l’heure déterminent le rythme entre ces différents travaux La poésie nécessite une bonne oreille pour les mots, la philosophie également un sens littéraire, la musique ne vit pas seulement de l’empathie, elle nécessite également un regard critique sur la vie. Je trouve cette interpénétration extrêmement enrichissante.

Où te sens-tu chez toi ?
VM : Parmi des personnes bienveillantes, dans ma langue maternelle, l’allemand, avec une musique émouvante, dans des lieux qui invitent à la contemplation…

 

BIO

Volkmar Mühleis (né en 1972) est écrivain, philosophe et musicien. Il enseigne la philosophie et l’esthétique à la LUCA School of Arts à Bruxelles et à Gand. Il a publié trois recueils de poésie, trois nouvelles, deux journaux intimes et plusieurs monographies philosophiques. Avec son ensemble d’improvisation Brussels Cleaning Masters, il se produit régulièrement depuis 2015 : aux Ateliers Claus à Bruxelles, au musée d’arts de Solingen, au 019 Gent, à l’Alter Schlachthof Eupen, etc. Plus d’informations : www.volkmarmuehleis.eu

Jürgen Heimlich | Konditorei Oberlaa am Zentralfriedhof, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Jürgen Heimlich | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet  

 

15 novembre 2024
Il y a 14 jours, le cimetière central de Vienne a fêté ses 150 ans. Et aujourd’hui, je suis assis avec Alain au café du cimetière. Il était déjà là avant moi. Nous nous saluons comme de vieilles connaissances. Pendant quelques minutes, nous échangeons de manière informelle. Alain me raconte l’histoire de la création de Café Entropy. Il sirote une tasse de chocolat chaud et moi un bol de thé vert. Puis il sort son Leica et me prend pour cible. Il me photographie et me contextualise dans la pièce. Je penche la tête vers la droite et regarde par la fenêtre. Je vois une minuscule partie du cimetière central. Le début de l’allée principale qui mène de l’entrée du deuxième portail à l’église du cimetière et au-delà. Et aussi une partie de l’exposition en plein air qui présente des photos d’animaux. Personne n’a pris place dehors aujourd’hui. Il fait trop froid pour cela. Au printemps et en été, j’aime m’y asseoir. J’aime rencontrer des gens qui aiment les cimetières. Et puis nous racontons nos expériences, à l’intérieur et à l’extérieur des cimetières. Alain me demande de tourner la tête dans sa direction. Il appuie plusieurs fois sur le déclencheur. Je regarde le mur légèrement taché, je me concentre sur les cheveux hirsutes d’Alain, je pense, comme il me l’a suggéré, à un projet qui m’attend. S’il pouvait lire dans les pensées, il saurait qu’il concerne la mort. Mais Alain me fait aussi rire. C’est comme de la magie. Ça arrive comme ça. Nous discutons avec la serveuse.  Des personnes grandes et petites s’assoient à la table voisine. Une femme plus petite me sourit. Après tout, les chemins d’Alain et de moi pourraient déjà se séparer là. Mais nous nous rendons ensuite au tramway, faisons quelques arrêts ensemble et nous nous disons au revoir avant qu’Alain ne descende. Une rencontre au cimetière central qui restera gravée dans ma mémoire.

 


Interview de l’auteur

Que peut la littérature ?
Jürgen Heimlich : La littérature peut enchanter, déranger, évoquer des souvenirs, créer un contact avec des mondes étrangers et connus, mettre le monde à l’envers et à l’endroit. 

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
JH : Les cafés sont des lieux d’inspiration et de dialogue. Les cafés m’invitent à une redécouverte permanente. Les cafés ont une histoire que tous les clients, et donc moi aussi, contribuent à écrire. Les cafés me permettent de respirer et de rassembler mes forces. Les cafés ne me laissent jamais indifférent. 

Où te sens-tu chez toi ?
JH : Là où je suis en lien avec les gens et la nature. Là où je communique avec les animaux et les gens. Là où je suis hors de moi. Là où l’art me fascine. Là où je m’oublie moi-même. Là où je rencontre des merveilles déguisées en hasard. 

 

BIO

Jürgen Heimlich est né en 1971 à Vienne. Il a suivi une formation dans l’édition qui a renforcé son intérêt pour la littérature. Auteur, écrivain, rédacteur et passionné de cimetières. En 2016, il s’engage pour l’allemand simplifié en tant que genre littéraire et depuis, le thème de la résistance au régime nazi ne le quitte plus. 
Dernières publications : Einer und Keiner von 600 Hingerichteten, coéditeur, Innsalz, 2021, Blumfeld und der Tod, deux récits avec des croquis de BD de Thomas Fatzinek, Buchschmiede, 2024.

Günter Vallaster | Gasthaus Automat Welt, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Günter Vallaster | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet 

 

Le Palác Svět (palais du monde) de Prague, bâtiment constructiviste à ossature en béton armé, rectiligne et mutifonctionnel, ressemble à un grand H. Il abritait notamment le cinéma Svět et le self-service Automat Svět, où venait souvent un grand H de la littérature mondiale : Bohumil Hrabal. 
Caché à Prague depuis des décennies derrière des palissades en bois et laissé à l’abandon, on ne peut que féliciter Georg Aichmayr d’avoir fait revivre l’Automat Svět à Vienne avec l’Automat Welt en hommage à Hrabal, créant ainsi un lien parfait entre café, restaurant et littérature. Ici, je ne peux et ne veux être qu’un hôte, avec un petit h, représentant de nombreux autres clients et clientes, passionnés de littérature.
Et même si j’y vais parfois seul : au moins Hrabal est toujours là. Ou, en paraphrasant une citation de Bohumil Hrabal tirée de sa nouvelle Automat Svět, qui y est répétée à l’envi :
Et depuis le Volkertmarkt provenait une musique joyeuse et des éclats de voix, qui se transformaient en rires irrépressibles avant de pénétrer dans l’auberge Automat Welt.

 


Interview de l’auteur

Que peut la littérature ?
Günter Vallaster : La littérature peut aider à voir plus loin que le bout de son nez, éviter de dérailler, pour in fine tirer sa révérence, le devoir accompli.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
GV : L’entropie thermodynamique, c’est-à-dire le confort douillet qui se diffuse immédiatement lorsqu’on entre dans un café comme Automat Welt, ainsi que l’entropie informationnelle, c’est-à-dire le contenu qu’on peut isoler du bruit de fond et des bribes de conversation, selon la formule Quoi ? x hein ? / s’il te plaît. 

Où te sens-tu chez toi ?
GV : Dans un bon livre, avec de bonnes œuvres artistiques, de la bonne musique, un bon repas, une bonne conversation. Bref, avec tout ce qui est bon, volontiers aussi dans un bon café.

 

BIO

Günter Vallaster vit et travaille à Vienne comme auteur, éditeur, professeur de langues et pédagogue de l’écriture. Dernier article publié : Megaprompts dans V#40 – Ach, KI ! (Literatur Vorarlberg, 2024).

Erwin & Johanna Uhrmann | Café Stein, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Erwin & Johanna Uhrmann | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet   

 

Peut-on vraiment travailler sur des textes dans des cafés ? Impossible. Se rencontrer, bavarder, boire trop de café noir ou de thé, oui. Mais travailler ? Non. Tout au plus répondre à un e-mail, prendre quelques notes, faire semblant de feuilleter un livre sur lequel on ne peut de toute façon pas se concentrer en raison du bruit, ou écouter les conversations indiscrètes des voisins.  
Bien sûr, Vienne est la ville de la littérature de café. Ce qui est étonnant, c’est qu’il ne s’agit pas d’un phénomène historique de la fin du siècle ou de l’après-guerre. Il y a toujours quelqu’un assis quelque part qui tape la tête baissée sur son clavier voire qui écrit à la main. Certains aiment ça ? Grand bien leur fasse  !
Ce qu’il y a de plus beau dans les cafés viennois n’a cependant rien à voir avec l’écriture, ou peut-être que si, d’une certaine manière. Il s’agit tout simplement d’un phénomène, qui semble s’y produire automatiquement et qui fait que l’on a tendance à oublier le temps, même en pleine journée. Un phénomène qui nous frappe généralement après minuit, que la science appelle Mind after Midnight, et qui, dans le meilleur des cas, naît d’une certaine euphorie face au quotidien ou du rationnel qui s’estompe. En plein milieu de la journée. On se fiche alors soudain d’être en retard à un quelconque autre rendez-vous. Il y a encore tant de choses à se dire. Les conversations deviennent soudain elles-mêmes de la littérature. On peut s’enraciner, entre 13 et 16 heures (et non pas, comme le chante Rainhard Fendrich, « entre une et quatre heures » – en référence à l’heure précédant le lever du soleil). Tout cela se passe sans aucune ivresse. Deux doubles expressos, un soda citron ou un thé vert suffisent. C’est pourquoi l’intérieur d’un café est toujours préférable à l’extérieur. C’est comme monter à bord d’un vaisseau spatial qui glisse à travers la nuit éternelle. Cette description s’applique parfaitement au Café Stein qui, contrairement à de nombreux autres cafés, est ouvert jusque tard dans la nuit. À la table à droite de l’escalier, dans le coin, se trouve le pont. Nous avons pu nous en rendre compte nous-mêmes une fois à une heure très tardive. 

 

 


Interview des auteur(e)s

Que peut la littérature ?
Erwin & Johanna Uhrmann : La littérature peut à peu près tout. Surtout lorsqu’elle se présente en grand nombre. Une bibliothèque pleine, par exemple, est un monde complexe. Deux étagères pleines constituent déjà deux mondes complexes. Un appartement entier rempli de livres, ou même une bibliothèque, est un vaste enchevêtrement de mondes. 

Quelle est l’importance des cafés pour toi/vous ?
EU & JU : On apprend à apprécier les cafés en visitant des endroits où il n’y en a pas. Si l’on est assis dans un café où l’on reçoit l’addition dès que l’on a été servi, il est clair que l’on doit s’en aller après avoir terminé son verre – et qu’on n’aura pas le sentiment qu’il s’agit d’un espace sans contraintes. Il va de soi que l’on doit consommer dans un café. Mais on finit aussi par l’oublier. Tout comme on oublie, en se promenant, que chaque mètre carré est occupé par quelqu’un. Dans les cafés aussi, on oublie le monde où prime la propriété et on considère l’espace comme un bien commun. 

Où te sens-tu toi / Où vous sentez-vous chez vous ?
EU & JU : Chez soi est une notion qui s’étend constamment à partir d’un point. Nous sommes chez nous dans notre appartement à Vienne, devant les tableaux de Michaela Mück ou d’Oswald Tschirtner, dans une maison de Frank Lloyd Wright, dans les ruelles de Ribe, sur le marché aux choux à Brno, et souvent aussi dans les livres.

 

BIO

Erwin Uhrmann est auteur, éditeur, rédacteur et vit à Vienne. Il a publié les romans Der lange Nachkrieg, Glauber Rocha, Ich bin die Zukunft, Toko, Zeitalter ohne Bedürfnisse, les recueils de poésie Nocturnes et Abglanz Rakete Nebel ainsi que le recueil K.O.P.F. – Kartografisch Orientierte Passagen Fragmente, en collaboration avec Karlheinz Essl. Depuis 2016, il est éditeur de la série de poésies Limbus Lyrik, et depuis 2021, rédacteur littéraire au Spectrum du quotidien Die Presse.  www.erwinuhrmann.com
Johanna Uhrmann est graphiste, photographe, historienne de l’art et vit à Vienne. Elle a notamment publié un livre scientifique sur l’architecte viennois Anton Valentin et conçoit des catalogues et des livres d’art pour des musées ainsi que des ouvrages spécialisés et des magazines. Elle aime l’architecture et les voyages. www.johannauhrmann.at
Johanna et Erwin Uhrmann écrivent ensemble des livres de voyage. 

Petra Ganglbauer | Café Dommayer, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Petra Ganglbauer | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

C’est ainsi que les choses passent,
A côté des représentations.
Tu les contemples comme il se doit
Dans l’alternance des saisons.
Que reste-t-il dans le silence ?

(De l’espace !)

 


Interview de l’auteure

Que peut la littérature ? 
Petra Ganglbauer : La littérature nous ouvre le monde intérieur et extérieur et aiguise la conscience pour une perception plus précise de ce qui, pour nous les humains, est « compréhensible » (en référence à Arnold Schönberg).

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
PG : Les cafés sont des lieux intemporels qui permettent la proximité. Une proximité qui n’étouffe pas mais qui laisse une marge de manœuvre pour les processus intellectuels et psychiques.

Où te sens-tu chez toi ?
PG : Je me sens chez moi dans la nature, avec elle, avec tous les autres êtres et essences.

 

BIO

Petra Ganglbauer : née en 1958 à Graz, vit à Vienne.
Auteure, artiste radio, pédagogue de l’écriture. Travaux journalistiques.
Publications de poésie, de prose, d’essais, de pièces radiophoniques. Conceptions de projets intermédiaux. Conférences viennoises sur la littérature. A été présidente de l’assemblée des auteur(e)s de Graz et de l’association professionnelle autrichienne des pédagogues de l’écriture (BÖS)
Dernières publications : 
Lauergrenze, Mensch (Poésies, Limbus, 2023). Aschengeheimnis (Poésies, Edition Melos, 2023). Du oder Ich. Zu Maria Lassnig. In: Die wahren Bilder sind im Kopf (Dirigée par Edith Ulla Gasser, Braumüller, 2023).
Site: ganglbauer.mur.at

 

Elisabeth Wandeler-Deck | Caffetteria am Limmatplatz, Zurich

Photo : Alain Barbero | Texte : Elisabeth Wandeler-Deck | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

j’écoute le bruit émis par le doux contact d’une lèvre avec l’autre en prononçant un léger mmmm puis en ouvrant la bouche laissant libre cours au passage du souffle aaaaa je prête l’oreille au lieu. Ce lieu. Ce lieu qui m’est cher, la Caffetteria sur la Limmatplatz. Il naît dans l’écoute de l’écoute, là. mf. La machine à café, elle siffle. 

Il est déjà deux heures et demie. 

Je reproduis le tintement, les bruits, et je poursuis jusqu’à la limite de l’extinction du son, précisément jusqu’au bord ténu de la tasse de café. 

J’écoute. Je dis quelque chose. 

J’y vais ou j’y vais pas, je pousse le journal de côté, note un simple mot. ppp. Écrire. 

Là, surgit la grêle, la femme sur la banquette du café se caresse les bras, retrousse une manche, puis l’autre, d’abord la gauche sur la peau délicate et joliment dessinée du bras gauche, jusqu’à ce que le tissu semble sauvagement froncé, puis elle tourne la tête vers la rue, les boutons de rose sous la pluie incessante, ne pouvant pas éclore, expliquant que nous tous, oui, moi aussi, et je l’exprime à haute voix, louchons vers le café, les souvenirs de pâtisseries, mes mots placés dans la vitrine dont la vitre est repoussée, douceurs sucrées matinales se reflétant, rangées et saupoudrées de sucre perlé, consommer, lécher, trancher, découper, observer, ravir, pas rien. 

Sucre perlé ff, enveloppé bien cuit dans du papier de soie. 

Saupoudrage de pâtisseries. Eloignement du café. Conseil de pâtisseries. Quelqu’un le peut toujours. Question de contenu, tout simplement. Convenance disparue, elle, elle aussi. 

Sucre perlé mp

Pause je suis fatiguée, où m’allonger, où sont les miens, je cueille des citrons d’été. 

Sucre perlé. p. 

On aurait pu, les uns les autres, quelque chose, peut-être juste avant de le formuler, bruissement de mots, mf, silence, puis de nouveau bruissement de mots, rythmiques, decrescendo, crescendo, plus tard. Moi vieille femme. 

Pause. 

Et. 

Comment vas-tu. 

Il est déjà deux heures et demie. 

L’abîme. La virgule suivie de points, points d’interrogation, évoluant avec les hauts et les bas de la mélodie de la phrase. 


Interview de l’auteure

Que peut la littérature ? 
Elisabeth Wandeler-Deck : La littérature (?) ne peut (parfois) pas pouvoir / ne veut (peut-être) pas pouvoir transgresser (certaines) règles, célébrer la transgression, célébrer le langage dans la transgression, donner matière à célébrer ; la littérature, en tant que littérature, peut donc exposer la transgression dans son devenir à l’attention. La littérature peut éclairer, illuminer, et il y a encore bien d’autres choses qu’elle peut, et d’autres qu’elle ne peut pas. Potentiellement. Parfois elle peut, parfois elle a peur, elle veut s’inspirer, elle veut être célébrée… Elle ne peut rien du tout, il arrive de belles choses et parfois non. La littérature est un art humain. 

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
EWD : Les cafés sont des îles, où que ce soit. Des nœuds, mais comment. Ils interrompent, quoi que ce soit. 

Où te sens-tu chez toi ?
EWD : C’est la reine des questions. Quand je ne me la pose pas, là où je me trouve, je le sais. Zurich, Maggia, Le Caire, Visby, Zurich. Et dès qu’on me demande si je me sens chez moi à Zurich Affoltern, je m’embrouille – que veux-tu dire, toi qui poses cette question ?

 

BIO

Elisabeth WANDELER-DECK, née en 1939, vit à Zurich-Affoltern et ailleurs. À l’origine, elle est architecte et étudie la sociologie / Gestalt-analyse. En tant qu’écrivaine, elle a publié de nombreux livres ainsi que des publications dans des revues littéraires (dernièrement ZEITZOO et IDIOME ainsi que LICHTUNGEN, DAS NARR) et sur le net (notamment SIGNATUREN). Textes illustrés. Travaux scéniques. En tant que musicienne improvisatrice et rédactrice de textes, elle participe au quatuor d’improvisation bunte hörschlaufen. Collaboration avec des compositeurs et des musiciens. Elle a également réalisé un film. Publications, notamment : VERSIONENLUST, ECHO, Edition Howeg 2022 ; ANTIGONE BLÄSSHUHN ALPHABET SO NEBENHER, Ritter 2022 ; Füllflächen für Geräusche ab 09.10.2023, Klingental 2024. 

www.wandelerdeck.ch 

Brigitta Höpler | Café Am Heumarkt, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Brigitta Höpler | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet  

 

Les secousses avant le silence

La vitrine réfrigérée, emblème du café nourri au courant électrique.
Un bruit de fond bourdonnant. Les secousses avant le silence.
Parfois, à midi, il y a de la soupe aux œufs.
Et des saucisses d’Augsbourg avec des pommes de terre sautées.
Plat préféré de mon enfance.
Servies sur des tables en marbre ébréchées.
Ici, je suis brièvement hors jeu.
Les fissures dans les banquettes en simili cuir rouge sont 
recouvertes de bandes Gaffa.
Trois miroirs encadrés d’or se renvoient des images.
Sur les portemanteaux, toutes sortes de choses oubliées.
Un papier peint défraîchi, des feuilles grimpantes,
des touches d’architecture romantique.
Et entre les deux, un petit trou noir. 

 


Interview de l’auteure

Que peut la littérature ? 
Brigitta Höpler : Élargir les mondes.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
BH : Des lieux qui font partie de ma vie depuis que j’ai 15 ans.
Je pourrais raconter ma biographie à travers les cafés. 

Où te sens-tu chez toi ?
BH : Dans les villes, à Vienne.
Au bord des rivières, du Danube. 
Dans les mots, dans mes textes.

 

BIO

Née en 1966, Brigitta Höpler vit à Vienne en tant qu’auteure, historienne de l’art et pédagogue de l’écriture.
Elle est chargée de cours au sein de l’association professionnelle autrichienne des pédagogues de l’écriture (BÖS). Elle organise des expositions, des lectures et différents séminaires d’écriture.
Ses projets, textes et publications portent sur l’art, l’espace d’écriture urbain ainsi que sur une poétologie de l’observation du quotidien.
www.brigittahoepler.at

Gundula Schiffer | Café Feynsinn, Cologne

Photo : Alain Barbero | Texte : Gundula Schiffer | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Au café Feynsinn, je sais que le puissant Beit Haknesset, avec sa délicate mais solide étoile de David qui s’élève vers le ciel au sommet du toit pyramidal, est près de moi. Le portail me fait penser aux portes de Jérusalem. Le Beit Hacafé, autrement dit le café, regarde comme un frère vers le Beit Haknesset, la synagogue : l’art et la prière ne s’affrontent pas, non, ils se respectent, s’enlacent avec curiosité. Le rideau de velours de la porte, les lustres et les miroirs scintillants transforment le Feynsinn en salle de théâtre. Sur chaque table, une fleur coupée est posée dans un vase élégant comme une plume dans un encrier. Une brise parisienne traverse l’entrée – le café se trouve dans l’un de ces beaux bâtiments anciens, les lettres à boucles rouges de Feynsinn brillent au-dessus de la porte. C’est sur la place de Rathenau que Cologne est la plus française, que sa liberté est la plus noble. Un petit groupe se penche sur les boules de pétanque à terre comme les hommes se penchent sur la Torah depuis le Bimah le jour du Shabbat. 
En été, la place de Rathenau a pour moi un air de Proche-Orient. La poussière est proche du sable. Le sable – le voilà ! « Que mon âme se taise à ceux qui me maudissent ; que mon âme soit comme de la poussière pour tous ». Ce verset est prononcé lors de l’Amida, la prière centrale de chaque service religieux juif. La poussière apparaît sans éclat, sans support, devant le verre de cristal dans lequel la lumière du soleil et la lumière électrique se réfractent, en rayons solides et tranchants. Les pieds dans les sandales brûlent, ce quelque chose de français devient israélien : un morceau de désert. Parce qu’Abraham a obéi sans douter, s’apprêtant à offrir à Dieu son fils unique en holocauste, le sable et les étoiles sont devenus les signes d’une bénédiction plus éclatante, plus durable que n’importe quelle luxure, la récompense de l’Eternel pour les pieux. Ainsi, de tous les cafés de Cologne, je préfère me rendre au Feynsinn, où une rigueur biblique et abrahamique souffle sur une légèreté sensuelle et amusante – les deux se retrouvent dans le goût âpre et sucré d’une tasse de café au lait, qui m’inspire des mots. 

 


Interview de l’auteure

Que peut la littérature ?
Gundula Schiffer : « Triomphe de la vulnérabilité », tel était une fois le titre d’une critique de danse-théâtre. Etreinte par les séquelles de la terreur et par la mort dans la guerre, je ne voulais pas rester inactive dans une résidence d’écrivains en Israël en décembre. J’ai trouvé un hôpital pour faire du bénévolat. Et j’ai quand même choisi mes outils – l’écriture et la traduction, je ne sais guère faire autre chose de bien. Ingold a traduit la réponse de Beckett à la question de savoir pourquoi il écrivait – « Bon qu’à ça » – par « Bonkassa ! » Elie pouvait ressusciter un enfant mort. Une feuille avec un poème est sans défense là où un coup de feu est tiré. Mais ce « malgré tout » vulnérable recèle un contre-pouvoir durable. 

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
GS : Cette atmosphère gracieuse qui se dégage des cafés ressemble à de petits théâtres, elle me rappelle les scènes. Dans les cafés, j’écris des notes et des réflexions spontanées. Pour les textes, je recherche le recueillement, les choses familières autour de moi. Dans les cafés, j’apprécie les conversations avec des amis, l’agitation.        

Où te sens-tu chez toi ?
GS : Comme je suis liée depuis plus de la moitié de ma vie à la langue hébraïque, au judaïsme et à la terre d’Israël, mon cœur est aussi tourné vers Jérusalem, je ne me sens pas entière en Allemagne. C’est toujours un plaisir pour moi d’aménager rapidement une petite pièce en Israël : Des cahiers, un ordinateur, des livres, quelques photos, une tasse de café, et voilà. Je me partage encore entre deux lieux.

 

BIO

Née en 1980 à Bergisch Gladbach, Gundula Schiffer vit comme poète et traductrice à Cologne. Elle écrit de la poésie principalement en allemand, mais aussi en hébreu et se traduit elle-même en allemand. Elle a étudié la littérature comparée ainsi que la langue et la littérature hébraïques à Munich et à Jérusalem et a obtenu un doctorat sur la poésie des psaumes. Soutenue par une bourse de travail artistique de la région de Rhénanie du Nord-Westphalie (Kunststiftung NRW), elle rédige actuellement son quatrième recueil de poésie Fremde Einkehr, qui sortira à l’automne 2024 aux éditions Ralf Liebe. 

Semier Insayif | Café Diglas im Schottenstift, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Semier Insayif | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet  

 

… qu’est-ce qu’un lieu. demande-t-il. qu’est-ce qu’un lieu. elle dit que je suis ici chez moi. dans un certain sens. au milieu de l’entre-deux. je dois penser à une pièce. des êtres humains qui essaient de disparaître ici. profondément repliés sur eux-mêmes. regard vers le sol. d’autres. qui promettent de se trouver. de reprendre pied. les yeux vers le plafond. avec une tasse de thé. de café. un verre d’eau. chaud. froid. au milieu d’un grand nombre. se trouver les uns les autres. créer des espaces intermédiaires. se donner rendez-vous. se revoir. une première fois. finir par se tutoyer. à un étranger. à un être familier. se heurter. entamer une conversation. échanger avec un tu. voire échanger son rôle. juste pour cette fois. et donc pour toujours. elle pense que je devrais simplement penser à une pièce. des escaliers vers le haut. là, c’est calme. plus calme. même si ce n’est pas silencieux. seules les voix d’en bas sont balayées vers le haut. comme si le son n’était qu’un ton. les cris qu’un bruit. comme si le souffle n’était que de l’air. si c’était le cas. la chair ne pourrait pourtant jamais être humaine. le tissu jamais un vêtement. dis-je. et le bois ne pourrait jamais être un arbre. elle dit que je devrais fermer les yeux. poser mes mains sur la table. et comprendre les traces. du vernis. des sillons. des rainures. des fissures. vérifier. de quelle matière est fait mon corps. prendre à cœur mes liaisons carbonées. rouvrir les yeux. car l’image. dis-tu. l’image. que tu vois. est une image d’une image. qui n’existe pas. regarde-moi. regarde au-delà de moi. ton regard est-il une question. ton regard pourra-t-il jamais donner un aperçu. jamais donner une vision sur quelque chose. ou même transpercer quelque chose. ton regard est-il. pénétration ou surface. découverte cadre ou mise à nu…  

 


Interview de l’auteur

Que peut la littérature ?
Semier Insayif : pour elle-même et en elle-même, la littérature peut presque tout. toucher. stimuler. donner du courage. déprimer. remettre en question. offrir des pressentiments. élargir les perspectives. intensifier. aider à fuir. sauver des vies. offrir des vies. et aussi en prendre. et elle peut créer des liens au-delà de toutes les frontières. mais aussi diviser. et . passer totalement inaperçue. sommeiller inoffensivement dans un coin. te sauter soudain aux yeux. inonder les cavités de ton cœur. te faire respirer. découvrir des connaissances. inventer un univers. créer une identité. t’étreindre. recracher. et poétiser le monde avec nostalgie …. 

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
SI : focalisation et dispersion. être dans un lieu de plusieurs lieux. hétérotopoesis.

Où te sens-tu chez toi ?
SI : parfois je me sens chez moi à la maison. parfois chez moi c’est justement pas à la maison. donc là où ce n’est pas chez moi. loin. souvent dans mon espace d’écriture. ou indépendamment du lieu avec des gens que j’aime. avec une personne. où je peux être seul. dans un livre. dans une phrase. dans un poème. 

 

BIO

semier insayif vit à vienne en tant qu’écrivain indépendant, poète et médiateur littéraire. il conçoit, organise et anime des manifestations littéraires comme par exemple  dicht-fest dans le lieu artistique alte schmiede ou verssprechen à la société autrichienne de littérature. nombreux projets polyartistiques et animation d’ateliers d’écriture. formateur en communication et analyse des interactions, superviseur, coach systémique, médiateur. insayif est président du bös (association professionnelle autrichienne des pédagogues de l’écriture). dernières parutions : mondasche (klever, 2019), mondasche (le cd, avec la violoncelliste cecilia sipos, 2019), ungestillte blicke (poèmes, klever, 2022) ; www.semierinsayif.com