Archive d’étiquettes pour : Kaffehaus

Barbara Rieger | Almtaler Haus, Grünau im Almtal

Photo : Alain Barbero | Texte : Barbara Rieger extrait de Eskalationsstufen (K&S 2024) | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Plus tard, nous sommes assis au café, je sirote mon mélange, Joe sa bière. Son doigt pointe sur la table une tache, qui n’est pas la nôtre. Le service a déjà été meilleur ici, dit-il. Et qu’est-ce que tous ces enfants font ici ?
Joe, dis-je, qu’est-ce qui se passe ?
Que veux-tu dire ?
Regarde ton humeur.
Ton humeur, m’explique-t-il, n’est pas toujours la même non plus, je ne suis qu’un être humain, je suis désolé pour toi si tu t’attendais à autre chose.
J’avale mon café. C’est bon ça va, je dis.

 


Interview de l’auteure

Que peut faire la littérature ?
Barbara Rieger : La littérature est ce qui naît – dans le meilleur des cas – de l’écriture. Et personnellement, c’est la forme d’art que je préfère.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
BR : Ce sont des lieux où règne un certain ordre dont je ne dois pas m’occuper moi-même et qui, en tant que tels, sont parfois très agréables.

Où te sens-tu chez toi ?
BR : Si un jour je m’y trouve, j’enverrai une carte postale

 

BIO

Née à Graz en 1982, Barbara Rieger vit en tant qu’auteure et professeure d’écriture à Vienne et dans l’Almtal (Haute-Autriche). En 2013, elle a fondé avec Alain Barbero et Sylvie Barbero-Vibet “cafe.entropy.at.” Elle écrit des romans, de la prose courte et même de la poésie de temps en temps. Son troisième roman Eskalationsstufen paraîtra le 7 février chez Kremayr & Scheriau. Les premières présentations auront lieu le 15.2 (Vienne) et le 17.2 (Almtal).

http://www.barbara-rieger.at

Andreas Unterweger | Café König, Graz

Photo : Alain Barbero | Texte : Andreas Unterweger | Traduction : Guillaume Métayer

 

J’étais plongé dans le spectacle de deux vieilles dames, sur la petite table desquelles, parmi un nombre respectable de tasses et d’assiettes, était monté un cadre photo de la taille d’un portrait. Dans ce cadre doré, que je ne pouvais voir que de dos, devait – cela ne fit vite aucun doute pour moi – se trouver la photo d’une amie décédée. Elle leur est prédécédée, pensais-je, mais grâce à cette photo elle était toujours là, toujours parmi elles, « parmi nous ».
Mon regard a erré des dames au portrait d’Alfred Kolleritsch accroché au-dessus de ma propre table, puis il est allé se poser de l’autre côté, sur le comptoir où était placé le faire-part de décès de Heimo Steps (avec sa photo, bien sûr), et en même temps que mon regard mes pensées se sont échappées : du pouvoir des images (où un ancien titre de livre m’est venu à l’esprit : Les Images brillent encore) à celui des tables d’habitués. On n’a pas le droit, ai-je pensé, de sous-estimer la table des habitués d’un café, qui est le successeur du cercle rituel des gens assis autour du feu. À la fin, pensais-je, la table d’habitués, fût-ce une petite table, est plus grande que la mort.
Consolante, c’est ce que me parut cette pensée, et je voulus aussitôt la noter et me mis à tâtonner dans mon sac-à-dos à la recherche de mon carnet. Ce n’est qu’à ce moment-là, en fouillant et, je dois l’avouer, une larme clignant au coin de mon œil, que je remarquai que, sur la table à côté des deux dames, à laquelle un ancien footballeur picorait les actualités du jour dans un journal, se tenait un même cadre photo. Et une petite table plus loin, où personne n’était assis ? La même chose. Oui, même sur ma propre table, juste à côté du grand verre d’eau que je commande toujours et n’arrive jamais à finir, se dressait, me tournant le dos, un cadre doré. Quand je l’ai retourné, j’ai vu : pas d’image, mais des mots (et des chiffres). Le nouveau menu.

 


Interview de l’auteur

Que peut la littérature ?
Andreas Unterweger : Parmi les nombreux avantages de la littérature, le moindre n’est pas qu’elle peut donner un bon prétexte pour boire du café. Certains boivent du café en lisant, certains en écoutant des textes, beaucoup en écrivant. Balzac par exemple aurait bu jusqu’à 50 tasses de café par jour. Il paraît qu’il a dû boire tout ce café pour pouvoir écrire l’intégralité de ses nombreux romans. Pourtant, je n’arrive pas à me défaire du soupçon qu’en réalité il en allait exactement à l’inverse. Je crois qu’il a tant écrit uniquement pour pouvoir boire une aussi énorme quantité de café.

Quelle importance ont les cafés pour toi ?
AU : En général, je vais au café pour écrire. Mais peut-être est-ce comme chez Balzac, et que je n’écris que pour avoir une bonne raison d’aller au café.

Où te sens-tu chez toi ?
AU : Là où je suis sans filtre.

 

BIO

Andreas Unterweger est écrivain et rédacteur en chef de la revue de littérature  manuskripte. Les six livres qu’il a publiés jusqu’ici ont paru aux éditions Droschl, dont le dernier, le roman So long, Annemarie (2022), se passe à Nantes. Ses textes en prose et ses poèmes ont été traduits en de nombreuses langues, tel Le Livre jaune (trad. L. Cassagnau, Paris, Lanskine, 2019). Il traduit, lui aussi, principalement du français (Laure Gauthier, Guillaume Métayer, Fiston Mwanza Mujila …).
Unterweger a reçu, entre autres, le prix manuskripte du Land de Styrie en 2016 et le prix de l’Académie de Graz 2009. En 2023, il a été intégré au programme de soutien schreibART du ministère autrichien des Affaires étrangères.
www.andreasunterweger.at

Katharina Godler | Lendhafencafe LC, Klagenfurt

Photo : Alain Barbero | Texte : Katharina Godler | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet 

 

Condensé

Hier, découvertes
d’odeurs

Un courant d’air 
vers le café
comme le jus de mélisse
et le citron

Ces commodes
qui racontent des
histoires | friables
Comme le lilas

Du tabac à pipe
des tasses à moka
sur ta table d’habitués
restent, abandonnés

Les marrons tombent
dans le Lendhafen
sur le sol | craquements
humides au goût de noisette

 


Interview de l’auteure

Que peut faire la littérature ?
Katharina Godler: Être dans le moment présent.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
KG: Ce sont des endroits où je respire l’odeur du café fraîchement moulu 24 heures sur 24. Je peux même mettre cette odeur dans mon sac à dos et l’emporter chez moi.
Ils ont donc une grande importance !

Où te sens-tu chez toi ?
KG: Entre une feuille de bouleau en automne et mes cher(e)s ami(e)s.

 

BIO

Katharina Godler est née en 1991 à Vienne et vit aujourd’hui à Klagenfurt. Elle a étudié la littérature comparée et la philologie allemande.
De 2015 à 2019, elle a effectué des recherches à l’Académie des sciences et aux Archives littéraires de Carinthie de l’Université de Klagenfurt sur Ilse Aichinger, Thomas Bernhard, Josef Winkler et Robert Musil.
Aujourd’hui, elle travaille comme autrice, lectrice et journaliste pour la radio et la presse. Publications dans les revues littéraires autrichiennes Die Rampe et manuskripte, ainsi que dans le quotidien Die Presse.

Radka Denemarková | Café Trabant, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Radka Denemarková | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Chaque fois que je suis à Vienne, j’habite dans la Kulturdrogerie. Au coin de la rue, il y a le Café Trabant. Au printemps, j’y ai rencontré Alain Barbero. Mon surnom est
« l’hirondelle de Prague » et j’ai trouvé mon « nid d’hirondelle » dans ce café.

Le café est une sorte de chez-soi qui respecte le profil de son environnement et le cultive avec émotion. C’est comprendre profondément les gens, là où la ville et la rue ont leur caractère particulier, leur atmosphère unique, leur style et leur culture. La vie humaine ne s’y réduit pas au stéréotype de la production et de la consommation.

Au Café Trabant, nous avons décidé avec Alain : nous pouvons tous entreprendre quelque chose, ici et maintenant. Personne ne le fera à notre place et nous ne pouvons attendre personne. Il faut – dans des conditions difficiles, toutes proportions gardées – revivre une vie indépendante et non manipulable. Et seule une telle orientation peut manifestement conduire à un développement de structures sociales dans lesquelles l’homme est à nouveau une personne humaine concrète.

Ces moments dans le calme d’un café viennois étaient tout simplement une manifestation de la vie. Face au monde des apparences et de l’interprétation, il y a soudain la vérité – la vérité des gens qui veulent vivre à leur manière. Dans ce contexte, le café m’apparaît comme une manifestation élémentaire et spontanée de ce sentiment de vie contre toute forme de manipulation. Quel est le sens de cette vie à notre époque? Personne n’évolue dans le vide. La période pendant laquelle l’homme grandit et mûrit influence toujours sa pensée. Il s’agit plutôt de savoir de quelle manière l’homme se laisse influencer, en bien ou en mal. L’espoir, nous l’avons en nous ou nous ne l’avons pas. Merci, Alain. Vive la liberté !

 


Interview de l’auteure

Que peut faire la littérature ?
Radka Denemarková : La littérature est l’ensemble des formes d’art, d’amour, d’amitié et de pensée qui permettent à l’homme d’être moins esclave. Percevoir la littérature de cette manière est la forme la plus pure de l’amour.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
RD : Le monde occidental et le monde oriental, bien que différents à bien des égards, traversent une crise unique et commune. Dans les cafés, on peut commencer à réfléchir à une meilleure alternative du monde.  On essaie aussi de saisir plus profondément certains thèmes fondamentaux de l’époque et de les articuler vraiment, ce n’est pas seulement un cri d’authenticité, mais une tentative d’analyse. Radka et Alain. Deux personnes autour d’une table.

Où te sens-tu chez toi ?
RD : À Prague. Sur l’île d’Amrum.

 

BIO

Née en 1968, Radka Denemarková vit à Prague. Elle écrit de la prose, des essais, des pièces de théâtre, traduit depuis l’allemand (notamment Bertolt Brecht, Thomas Bernhard, Herta Müller : Atemschaukel). Dernière publication : Stunden aus Blei (2022) chez Hoffmann und Campe Verlag. Pour le roman Ein herrlicher Flecken Erde (DVA, 2009), elle a notamment reçu le prix du livre Georg-Dehio de Berlin en 2012 et a été nominée en 2017 à l’International Writers’ Stage at Kulturhuset Stadsteatern suédois (short-list). Elle a notamment reçu le prix littéraire Spycher de Loèche 2019 en Suisse pour son roman Ein Beitrag zur Geschichte der Freude, ainsi que le prix littéraire Brücke-Berlin 2022 et le prix littéraire autrichien du Land de Styrie pour son roman Stunden aus Blei. En 2007, 2009, 2011, 2019, elle a reçu le plus grand prix littéraire tchèque Magnesia Litera. Elle fut l’écrivaine de la ville de Graz (Stadtschreiberin) en 2017/2018. Sur invitation de l’Institut des Sciences Humaines (IWM), elle a séjourné en 2023 à Vienne.

 

Felix Kucher | Theatercafe Cho-Cho-San, Klagenfurt

Photo : Alain Barbero | Texte : Felix Kucher | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

Il est de nouveau deux heures du matin, et de nouveau nous sommes les derniers assis au bar à méditer sur nos verres de bière vides. Seul Joe fait encore semblant de lire le FAZ, posé devant lui sur le comptoir. Karl vient juste de me demander de me représenter une partie de la population de Klagenfurt, la taille du groupe étant laissé à ma libre appréciation. Après la troisième bière, c’est l’ancien professeur qui prend le dessus chez lui. La ville compte environ cent mille habitants.
« Et la taille choisie n’a absolument aucune importance ?», demande-je. « De un à quatre-vingt-dix-neuf mille ».
Georg, à ma droite, pousse un grognement. 
« Peu importe », dit Karl. « Vroni, encore une tournée ». 
« Toute la population, c’est cent pour cent, logique », dit Karl de manière superflue.
« J’ai choisi un chiffre », dis-je.

Karl lève l’index. « Ne me dis pas lequel. Ecoute : J’envoie maintenant aux personnes que tu as sélectionnées un courrier dans lequel se trouve une carte postale blanche. Toutes les autres recevront une noire ».
Je devrais rentrer chez moi. Immédiatement. 
« Voici ma question : Quelle est la probabilité qu’en tant qu’habitant de cette ville, tu fasses partie du groupe le plus important ? ».
Il regarde tour à tour Georg et moi. J’imagine des gens qui reçoivent des cartes blanches et noires vierges, sur lesquelles rien n’est écrit. 
« Comment peut-on savoir si on est dans la partie la plus grande ou la plus petite ? », demande-je. « Si j’ai choisi un groupe représentant plus de cinquante pour cent, il est évident que j’ai plus de chances d’être dans celui-ci ». 
Les nouvelles bières sont arrivées. Nous buvons.
« Oui, je suis du même avis. Il y a plus d’habitants », ajoute Joe. 
« La question est de savoir pourquoi », dit Karl.
« Eh bien, parce qu’il y en a plus. Bon sang, Karl, il est sacrément tard ». 
« Non », dit Karl. « La probabilité est plus grande parce que tu en fais partie. Crois-le ou non, la taille attendue d’un groupe change selon que tu en fais partie ou non ».
Je regarde les verres sur l’étagère derrière le comptoir. Je ne veux être membre nulle part.  

 


Interview de l’auteur

Que peut la littérature ?
Felix Kucher : Tout ! Stimuler, calmer, consoler, attiser la colère, susciter la compassion (phobos kai eleos !), purifier, salir, réconcilier, diviser, égayer, attrister, endormir, réveiller. Ad infinitum. 

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
FK : Importante ! Il y a des cafés comme le Theatercafé à Klagenfurt, où l’on est le seul client l’après-midi en semaine. Les haut-parleurs diffusent Di quella pira d’Alfredo Kraus, on ne se cache pas derrière un journal grand format, on regarde simplement par la fenêtre, en passant devant les Sansevieria d’un autre âge qui, tels des lances, repoussent le monde extérieur.
Et il y a des cafés comme le Jelinek, où je me retrouve avec mon vieil ami Edi entre des tables pleines à craquer pour boire une bière et manger un sandwich au jambon, où nous sommes immédiatement impliqués dans la conversation de la table voisine et où nous rentrons en remontant la rue Otto-Bauer bien plus tard qu’initialement prévu.

Où te sens-tu chez toi ?
FK : Là où j’ai des amis ou connaissances et où je peux les rencontrer.

 

BIO

Né le 23 octobre 1965 à Klagenfurt en Carinthie, Felix Kucher a fait des études de philologie classique, de théologie et de philosophie à Graz, Bologne et Klagenfurt. Il travaille pour le ministère régional de l’éducation pour la Carinthie et vit à Klagenfurt et à Vienne.
Publications:  Malcontenta. Roman, 2016. Kamnik. Roman, 2018. Sie haben mich nicht gekriegt. Roman, 2021. Vegetarianer. Roman, 2022. Tous chez Picus Verlag, Wien. Il a également réalisé de nombreuses contributions (histoires courtes, poésie) pour des anthologies et la chaîne de télévision ORF (Ö1). Dernièrement : Schnitt (nouvelle), diffusée sur Ö1 dans Radiogeschichten le 29.05.2022.

Theodora Bauer | Café Museum, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Theodora Bauer | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet  

 

Le café Museum. Représentation, représentation, représentation. Bien qu’il fasse désormais partie de la grande chaîne Landtmann, il dégage toujours pour moi le charme d’un petit café viennois raffiné, avec la dignité propre à une telle institution. Je dois bien l’avouer,  je ne suis pas une grande habituée des cafés. Je préfère travailler chez moi, en jogging ou en pyjama, avec une tasse de café fraîchement moulu avec ma propre machine à café à grains, l’air chiffonné et bizarrement installée sur ma chaise de bureau. Je ne vais donc pas au café Museum pour écrire, mais à l’occasion de rencontres professionnelles – ce qui est aussi une partie très agréable de mon travail. C’est celui que je propose quand quelqu’un n’a jamais été dans un café viennois et veut absolument en voir un “vrai” ; si quelqu’un veut m’interviewer ou discuter de futurs projets communs. L’atmosphère est impressionnante, mais pas guindée ; le café dégage à la fois un certain calme et une animation subliminale. Il est patiné, sans être pour autant défraîchi. Confortable et noble à la fois. Un lieu qui permet l’anonymat ou le public. Un café foncièrement viennois que je fréquente toujours avec plaisir, tout simplement.

 


Interview de l’auteure

Que peut la littérature ?
Theodora Bauer : Une grande question avec une réponse qui dépasserait les limites de cette interview.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
TB : Les cafés sont pour moi de belles opportunités – si quelqu’un ne peut ou ne veut pas travailler chez lui, il a toujours la possibilité de se rendre dans un salon en dehors de ses quatre murs et d’y rester. C’est un sentiment agréable de savoir que cela est encore possible dans une grande ville comme Vienne.

Où te sens-tu chez toi ?
TB : À Vienne et dans le Burgenland.

 

BIO

Née à Vienne, Theodora Bauer a grandi dans le Burgenland. Études de journalisme, de communication et de philosophie. Elle écrit des romans (Das Fell der Tante Meri, Chikago), des pièces de théâtre et de la prose courte. Depuis 2018, elle anime l’émission littéraire literaTOUR sur la chaîne de télévision ServusTV.
Plus d’infos sur www.theodorabauer.at

Maria Sterkl | Café Schopenhauer, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Maria Sterkl | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet  

 

Lundi

Ils portaient des pantalons de costume à plis et des chemises sans repassage, jamais on ne les voyait en jeans. En été, ils essuyaient la sueur de leur front ; en hiver, ils étaient assis dans la pièce bien chauffée, vêtus de vestes épaisses. Cinq, six, sept hommes étaient assis autour de la petite table de jeu, où deux d’entre eux étaient concentrés sur le plateau. Backgammon. Trictrac. Tavla. Shesh Besh. Ils venaient d’Égypte, m’ont-ils répondu quand je leur ai posé la question. Coptes, ont-ils ajouté sans que je le leur demande. Depuis le 11 septembre, quand on n’était pas blanc à Vienne, il fallait sans cesse écarter le soupçon d’être né dans l’islam. Tous les lundis, ils jouaient au café. Ceux qui ne poussaient pas leurs pions analysaient. Ceux qui ne fumaient pas donnaient du feu. Ils buvaient du thé, je les regardais. Je me demandais où étaient leurs femmes. Ils ne me demandaient pas qui j’étais, je ne savais pas comment ils s’appelaient. Nous nous laissions en paix. C’est ainsi qu’on disait à l’époque.
Un jour, ils ne sont plus venus le lundi. Je les ai cherchés dans tous les cafés du quartier, je ne les ai pas trouvés. J’ai cherché dans d’autres quartiers, d’autres arrondissements, je suis allée jusqu’à la périphérie de la ville et au-delà. J’ai cherché dans le désert, dans la mer, dans les décombres des maisons abandonnées. Je les cherche aujourd’hui encore, sauf les lundis où je fais une pause. Je leur demande alors conseil. Ils lancent des dés, soupirent, jouent leurs coups. Et me laissent en paix.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Maria Sterkl : La littérature peut consoler, déranger, secouer, apaiser, aliéner, offrir un chez-soi. La littérature peut mettre en danger les puissants, qui peuvent cependant aussi l’utiliser à mauvais escient. La littérature n’est pas une valeur en soi, mais je n’exagère pas en disant que la littérature m’a sauvé la vie.

Que représentent les cafés pour toi ?
MS : Être chez soi à l’extérieur. Le lieu est plus important que le bon café et le bon service, c’est pourquoi j’aime les vieux cafés viennois.

Pourquoi as-tu choisi le Café Schopenhauer ?
MS : Avant tout pour les bons souvenirs. J’aimais beaucoup venir ici à une certaine période de ma vie, surtout seule et pour écrire. J’aimais le silence, le côté sombre, les références obscures, les vieux hommes avec leurs parties de jeux de société. De plus, il y avait à l’époque un serveur très sympathique qui donnait son avis sur les différents journaux du café. Un jour, alors que je prenais le journal Die Krone, il m’a dit : « Pas besoin de l’ouvrir pour savoir ce qu’il contient ».

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
MS : La nuit, je dors la plupart du temps. Le jour, j’aime bien désespérer.

 

BIO

Née en 1978 à Krems/Donau, Autriche, Maria Sterkl vit à Jérusalem et à Haïfa. Études de commerce à Vienne, Sönderborg et Parme. Actuellement correspondante en Israël et Palestine pour le journal Der Standard, reportages réguliers également dans le Frankfurter Rundschau, le Badische Zeitung et diverses parutions du groupe de médias Funke à Berlin. Publications littéraires dans des anthologies et des revues littéraires, récemment nominée pour le prix Floriana 2022.

Marcus Fischer | Café Weidinger, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Marcus Fischer | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

Le café Weidinger

Tu es comme un vieux monsieur vêtu d’un habit usé, déchiré, porté depuis des décennies, et qui n’a rien perdu de sa dignité. Les jeunes admirent ton style. Moi aussi, tout comme le calme qui émane de toi. Et les personnages loufoques et attachants qui t’entourent.

 


Interview de l’auteur

Que peut la littérature ?
Marcus Fischer : La littérature peut nous montrer les gens de l’intérieur. Nous ressentons les personnages avec leurs peurs, leur honte, leur envie, leur amour, leur colère, leur désespoir. Cette vision intérieure, c’est la littérature qui la rend mieux que tout autre média.

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
MF : Il m’est souvent plus facile de m’isoler et de me concentrer lorsqu’il règne autour de moi une agitation régulière et houleuse. Les cafés sont l’endroit idéal pour cela. Je mets alors des écouteurs, j’écoute souvent la même chanson pendant des heures et je me plonge dans mon histoire.

Où te sens-tu chez toi ?
MF : Réponse simple : dans mes textes, quel que soit l’endroit où je les écris. Et dans la nature, entouré de personnes familières et dans des lieux chers et inspirants – comme le café.

 

BIO

Né en 1965 à Vienne, il étudie la germanistique à Berlin, écrit de la prose et de la poésie. Après ses études, il travaille comme professeur d’allemand langue étrangère et comme rédacteur dans des agences de publicité à Berlin et à Vienne. Publications dans des anthologies, des revues littéraires et à la radio. Son roman Die Rotte (Leykam Verlag), paru en 2022, a été récompensé par le prix littéraire Rauriser Literaturpreis 2023 pour le meilleur premier roman en langue allemande.

Maria Seisenbacher | Café Ritter Ottakring, Vienne

Photo : Alain Barbero | Texte : Maria Seisenbacher | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

je témoigne […]

Neige ne nous atteint que
loin dans des lieux ramifiés
dans l’accordement conflictuel
aussi longtemps que
si longtemps

Sommeil trouve
puis s’attarde
sans avoir plongé le regard l’un dans l’autre
de la probabilité
aussi longtemps que
si longtemps

Cristaux protègent petites cicatrices
Une seule fois la gorge est tombée
Toux, excès d’air dans
le néant
aussi longtemps que
si longtemps

je sais :
doigts forment un foie –
mollusque isolé sans bras
je sais : rien
de l’image d’histoires ciblées
aussi longtemps que
si longtemps

déclenche au hasard des contours, des vagues
des surfaces ou des galets
ensuite je témoigne
devant ma peau :
jenem’étaispasregardéedepuislongtemps

aussi longtemps que
le monde ne dévie pas
si longtemps


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Maria Seisenbacher : Un lieu de refuge, d’apprentissage, d’expérience et de travail que l’on s’est choisi, rempli de passion physique et spirituelle.

Que représentent les cafés pour toi ?
MS : Un refuge pour échapper au fait de devoir travailler seule. Au café, j’écoute, je vois, je lis et j’observe les autres et moi-même.

Pourquoi as-tu choisi le Café Ritter Ottakring ?
MS : En raison de son architecture, du silence, de l’emplacement, des banquettes recouvertes de velours avec des pâtisseries dans le café.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
MS : Beaucoup de choses et rien, puis rien du tout et beaucoup de rien.

 

BIO

Maria Seisenbacher vit et travaille à Vienne comme poétesse et traductrice en langue facile à comprendre (Leichte Sprache). Maîtrise de littérature comparée, diplômée en pédagogie sociale. Participation à des festivals internationaux de poésie, titulaire de bourses et prix. Parution dernièrement du recueil de poèmes Hecken sitzen aux éditions Limbus avec des illustrations d’Isabel Peterhans.
www.mariaseisenbacher.com

Andras Foldvari | Café Gerbeaud, Budapest

Photo : Alain Barbero | Texte : Andras Foldvari | Traduction (du hongrois) : Christian Szabo

 

Je n’avais pas encore 21 ans lorsque j’ai trouvé un emploi dans le département tourisme d’une compagnie aérienne hongroise, qui avait à l’époque son siège dans un bâtiment situé au cœur de ma ville, dans un immeuble de la place Vörösmarty.
Il n’y avait pas de salle de réunion, donc si nous devions avoir un meeting, nous allions au merveilleux café sur la place, célèbre pour sa machine à café en porcelaine Herend.
Si quelqu’un appelait pour moi, on lui disait qu’Andras était dans la salle de réunion.
Les rencontres ici ont eu beaucoup plus de succès que si nous les avions tenues dans les salles grises du bâtiment.

 

Original (hongrois)

Még 21 éves sem voltam amikor a magyar légitársaság idegenforgalmi osztályán kaptam állást, melynek akkori központja városom szívében egy lakóházból kialakított épületben volt a Vörösmarty téren.
Nem volt kialakított tárgyaló terem, így ha megbeszélést kellett tartani inkább a téren levő csodálatos – herendi porcelán kávéfőző gépéről híres – kávézóba mentünk. 
Ha bárki keresett csak azt mondták András a tárgyalóban van.
Sokkal sikeresebbek is voltak az itt folytatott tárgyalások mintha azokat az épület szürke szobáiban tartottuk volna.

 


Interview de l’auteur

Pourquoi les voyages ?
Andras Foldvari : Le voyage est une mission pour moi !
Aller dans des pays aux cultures étrangères, connaître le quotidien des gens qui y vivent est pour moi une expérience rafraîchissante, regarder derrière les rideaux, se rapprocher des trésors cachés, qu’ils soient dans un musée ou sur l’étagère d’un appartement.
Je suis un citadin. J’accorde plus d’importance à l’environnement créé par les hommes, aux beaux bâtiments ou aux lieux de culte qu’à la beauté de la nature. Qu’il s’agisse d’un monticule de pierre tibétain ou d’une cathédrale africaine monstrueuse.
Voyager, c’est toujours découvrir quelque chose de nouveau, ce qui donne plus d’énergie pour de nouvelles expériences.

Que représentent pour toi les cafés ?
AF : Les cafés et les maisons de thé sont des sanctuaires de la culture urbaine. De nombreux événements de l’histoire hongroise sont liés aux cafés et de nombreux artistes ont créé des chefs-d’œuvre dans des cafés.
Selon la légende, les clés du New York Café de Pest ont été jetées dans le Danube par des habitués, afin qu’il soit toujours ouvert pour la création de chefs-d’œuvre.

Où te sens-tu chez toi ?
AF : Je suis un peu cosmopolite, peut-être pas aussi attaché à ma maison que la plupart des gens.
J’ai commencé à écrire mon premier livre sur la terrasse d’un petit bungalow dans les îles Salomon.
Le fabuleux décor de bord de mer a inspiré mes histoires urbaines de l’époque.
J’ai ensuite poursuivi dans un studio en Malaisie et terminé à l’ombre de la cathédrale de Malaga.

 

BIO

Andràs Foldvari est né en 1952. Il commence à voyager dès l’adolescence. Amoureux des langues il étudie le tourisme et le marketing, puis travaille dans quatre compagnies aériennes et un tour-opérateur, ce qui le conduit à visiter près de 900 aéroports dans 205 pays du monde.
Il écrit son premier livre autour des 80 meilleurs récits de ses voyages, livre qui connaît un énorme succès en Hongrie. L’éditeur devra le réimprimer cinq fois. Son deuxième livre a moins de succès, mais reste populaire.
Bien qu’en retraite depuis 2018, il continue de découvrir de nouveaux endroits, comme récemment Sainte-Hélène. Il rassemble ainsi de la matière, pour peut-être un nouveau volume de la trilogie.