Archive d’étiquettes pour : Café

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Marcelo Lapuente Mahl, Café A, Paris

Linn Schiffmann | Wohnzimmer Cafebar, Dortmund

Photo : Alain Barbero | Texte : Linn Schiffmann | Trad. : Sylvie Barbero-Vibet

 

L’hôte étranger

Il a emménagé alors que les poules n’avaient plus que trois semaines à vivre. C’était la première fois que nous nous rencontrions et bien qu’il parlait de lui en riant, je ne l’aimais pas.
« Je le trouve sympa », me dit mon amie après avoir échangé cinq mots avec lui. 
Le chien, lui, l’appréciait. Je crois, du moins. Mais peut-être que je ne devrais pas trop parler au nom de mon animal. Il est possible que le chien ait juste des manières plus raffinées que moi. Après tout, ce n’est pas un chat. 

La dernière semaine que les poules avaient à vivre débuta. J’espérais que ce serait aussi la dernière semaine de cet invité chez nous.
Ce qui m’irritait tant chez lui, je ne pouvais le saisir que vaguement. Nous parlions la même langue. Mais nos combinaisons de mots avaient-elles la même signification ? J’ai remarqué qu’il posait certes des questions, mais ne percevait pas les réponses. 

Quand il partit, les poules avaient encore cinq jours à vivre. 
Il m’a serré dans ses bras et m’a remerciée. J’ai attendu devant la maison jusqu’à ce qu’il disparaisse sur son vélo. Le soulagement s’est alors répandu en moi.

Ce n’est que lorsque les poules ont fini en bouillon que j’ai remarqué qu’il n’avait jamais mis les pieds dans le jardin.

 


Interview de l’auteure

 

Que signifie la littérature pour toi ? 
Linn Schiffmann : Par la lecture et l’écriture, j’ai la possibilité de m’extraire de l’espace et du présent. Mais je peux aussi m’enfoncer dans la littérature et y creuser un nouveau système de tunnels qui m’aide à mieux nous comprendre, nous les humains. 

Quelle est l’importance des cafés pour toi ?
LS : Idéalement, un café est pour moi un lieu où les conversations peuvent circuler plus librement. Un lieu qui a suffisamment de pouvoir d’attraction pour nous retenir sur les coussins pendant quelques heures et qui nous donne en même temps la liberté de partager nos pensées sans crainte.

Pourquoi as-tu choisi le Wohnzimmer Cafebar ?
LS : J’associe ce café à quelques bons souvenirs de mon adolescence et à mon amie de l’époque, avec qui je me retrouvais souvent là-bas. Depuis, le café a quelque peu changé. Mais je trouve que c’est toujours un endroit plein de charme. 

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
LS : Je passe beaucoup de temps devant mon clavier. En ce moment, je travaille sur trois manuscrits. De temps en temps, j’ai aussi des commandes de grues en origami et je passe une matinée à plier du papier. Depuis début 2021, je publie également mon podcast WORTWISCHER sur la littérature et le monde littéraire. Pour cela, je suis toujours à la recherche d’auteurs et de maisons d’édition intéressants de la région de la Ruhr.

 

BIO

Née le vendredi 13 juillet 1990 à Dortmund, Linn Schiffmann écrit de la prose et parfois de la poésie. Elle plie l’art à partir de papier et crée tout ce qui lui plaît.
Depuis 2020, Linn est membre de la LiteraturRaumDortmundRuhr et depuis 2021, elle publie chaque mois un épisode du WORTWISCHER, podcast sur la littérature et le monde littéraire avec un accent sur la région de la Ruhr.
www.linnschiffmann.de
@linnschiffmann sur Instagram & TikTok
@wortwischer_podcast sur Instagram

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Aron Boks, Spitzenback, Café, Berlin, Kreuzberg

Linda Achberger | Café Puschkin, Leipzig

Photo : Alain Barbero | Texte : Linda Achberger | Traduction : Georg Renöckl

 

shorebird

ici ça sent le sel, les petites bêtes à carapaces rouges, et les coquillages collés aux rochers comme s’ils voulaient se retenir à quelque chose. sur les falaises des oiseaux déposent des œufs, petits et gris. Je retiens le jour, comme s’il allait se briser, je le retiens doucement comme des truites humides sur l’étal du marché, ouïes tremblantes, bouches ouvertes. le soir, tu prends un couteau et découpes les petits yeux des poissons, tu me les présentes la main ouverte. ils scintillent.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Linda Achberger : Pour moi, la littérature, c’est l’écriture. Et l’écriture, ce n’est rien qu’un échec. Une tentative, une chute, constante, permanente. Une pelote que j’essaie de démêler, fil par fil, image par image, mot par mot. La littérature n’est qu’une approche de la réalité – ou du moins de ce que nous prenons pour la réalité. La littérature, c’est donc toujours aussi un mensonge. Un petit mensonge, à l’aide duquel j’essaie de me rapprocher de la réalité.

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
LA : Pour moi, une partie essentielle de la narration, c’est l’observation. J’aime être assise, muette, à observer. Ce sont des moments, des images furtives, des expressions sur des visages, qui s’inscrivent en moi, en permanence. Les cafés m’offrent cette possibilité – un lieu dans lequel je peux rester muette, à observer.

Pourquoi as-tu choisi le café Puschkin ?
LA : C’est l’atmosphère du café Puschkin qui me fascine. Elle est chaude & sombre et il y résonne une nostalgie qui raconte le temps passé et des souvenirs. En outre le café Puschkin est le premier café où je suis allée à Leipzig. Je me rappelle encore qu’il faisait froid et que j’ai perdu un de mes manchons. Il était en laine rouge foncé.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
LA : Je me balade dans la forêt alluviale, en collectionnant des graines, des glands et des morceaux de bois, que je n’utilise que rarement pour bricoler quelque chose.

 

BIO

Née en 1992 à Bregenz (Autriche), Linda Achberger a étudié l’allemand et la géographie à Innsbruck. Elle a obtenu son master en littérature allemande à l’université de Leipzig. Depuis 2015 elle poursuit ses études au « Deutsches Literaturinstitut Leipzig ». Elle publie des textes dans des magazines et des anthologies, dernièrement dans Prosser/Szalazy (Éd.) : wo warn wir ? ach ja : Junge österreichische Gegenwartslyrik (2019). En 2018 elle a obtenu la bourse « Startstipendium für Literatur » de la chancellerie fédérale d’Autriche.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Patricia Malcher, Pension Schmidt, Café, Münster

Patricia Malcher | Pension Schmidt, Münster

Photo : Alain Barbero | Texte : Patricia Malcher extrait du roman en cours d’écriture Nachkoloriert (titre provisoire) | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Comment retrouver le quotidien après un tel événement ? Il est impossible de faire les courses, de nager, de quitter la fenêtre, prisonnier de ses pensées. Ce ne serait pas juste de reprendre la vie de tous les jours et de faire comme si elle n’avait été interrompue que par une légère conversation. Continuer à arroser le jardin ? Alors qu’un enfant a été évacué sirènes hurlantes devant sa propre porte ?
Toujours est-il qu’Hermann réussit à franchir ce cap, qui semble un court instant hors de portée pour Irma. « Viens », dit-il et l’éloigne de la fenêtre, l’extrait de la salle à manger pour l’entraîner dans la cuisine.
Irma vacille, ses jambes tremblent à chaque pas. Une situation nouvelle. Il faudrait pouvoir prendre plus le contrôle. Montrer à ses sentiments ce qu’on attend d’eux.
Hermann prépare un café, fort et noir, même si ce n’est pas l’heure.
Lorsqu’elle boit une gorgée, elle constate qu’il n’est pas bon. Bien qu’il ait pu observer des années durant la préparation du café, les talents d’Hermann dans ce domaine restent limités.
Et quels sont les effets ? Chez lui, cela fonctionne, lui-même boit du thé, se détend à chaque gorgée et arrive à déconnecter. Réussir à faire comme lui, ce serait une libération. Les solutions d’Hermann sont simples et prévisibles, mais efficaces. À chaque problème, une solution. Il faudrait pouvoir l’imiter, chasser les problèmes à coups de boissons chaudes.
Irma pousse sa tasse de l’autre côté de la table et s’assoit auprès de lui sur le banc en coin. Il l’entoure de son bras. Osseux, dur et vieux, mais familier. Elle ferme les yeux et se concentre sur l’odeur terreuse que dégage son corps. Elle connait chaque ride, chaque mouvement, chaque tendon, chaque muscle de cet homme.
Même si le café n’est pas bon, la chaleur qu’il dégage fait du bien.

 


Interview de l’auteure

Que signifie la littérature pour toi ?
Patricia Malcher : La vérité. La langue me fascine. Une phrase alliant précision et simplicité pour exprimer une vérité peut susciter en moi un ravissement des jours durant.
Les moments les plus intenses quand je lis sont ceux où je me dis : « exactement, tout est dit. Quelqu’un d’extérieur à moi a parfaitement décrit mes sentiments intérieurs. »

Quelle importance les cafés ont-ils pour toi ?
PM : Dans un bon café, la vie et son quotidien peuvent y faire une courte pause. Parfois, j’y reprends mon souffle, respire de nouveau, après une phase intense d’écriture par exemple. Parfois, je donne du peps à mon quotidien en y rencontrant de bons amis, pour discuter de tout et de rien et boire un grand café au lait, surtout quand les jours de la semaine se suivent et se ressemblent, et menacent de devenir ennuyeux.

Pourquoi as-tu choisi le café Pension Schmidt ?
PM : Ce café est différent des autres à Münster car il est très proche de la littérature. Il y a régulièrement des lectures et des présentations de livres, unissant ainsi ce qui devrait être indissociable : la culture et le café.
Lorsque les baies vitrées sont ouvertes, les heures passées au café Schmidt s’apparentent à rouler en cabriolet dans la brise estivale – les émissions de CO2 en moins.

Que fais-tu lorsque tu n’es pas au café ?
PM : Je collectionne des situations, des discussions et des personnages particuliers pour mes prochains projets d’écriture.

 

BIO

Née en 1970 à Recklinghausen, Patricia Malcher vit et écrit à Lüdinghausen, une petite ville allemande dans la région de Münster. En 2012, elle se lance dans l’écriture de prose moderne. Ses premiers textes sont intégrés dans des anthologies et revues littéraires, et publiés sous forme audio. Son premier roman Lieb Kind, un jeu théâtral psychologique, est paru en 2020 aux éditions viennoises TEXT/RAHMEN et a été nominé en 2021 parmi les 10 meilleurs livres parus chez des éditeurs indépendants.

 

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Juliane Sophie Kayser, Café Rossi, Café, Kaffeehaus, Heidelberg

Manuela Bibrach | Café Enjoy, Bischofswerda

Photo : Alain Barbero | Texte : Manuela Bibrach | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Je me suis entraînée à lâcher prise
sur de jeunes oiseaux et sur des chats
dans des salles blanches à l’odeur piquante
de désinfection
un jour, j’ai écrasé une souris mourante
des jours après, je sentais encore
son corps sous ma chaussure
un léger renflement
sur lequel j’ai roulé en marchant
et le serpent blessé
dont j’ai écrasé la tête
est sûrement encore dans le champ
où je l’ai déposé
un squelette délicat
ce n’est pas comme si
je m’y étais habituée
je ne l’ai jamais appris
comme tous ces autres vocables muets
de la vie une débutante sanglante
c’est ce que je serai
au dernier moment
qui aurait le courage de me porter de l’autre côté
et qui aurait la légitimité de le faire

 


Interview de l’auteure

Que signifie pour toi la littérature ?
Manuela Bibrach : Je t’aime comme le sel dans la soupe, dit la princesse, et elle fut chassée du château par le roi parce que le sel n’était pas assez signifiant pour lui. Je connais la valeur du sel et peux dire que la littérature est aussi importante pour moi que cela.

Que représentent les cafés pour toi ?
MB : Les cafés m’attirent parce que le bruit de fond des conversations des autres clients m’ouvre l’esprit et m’inspire. Je vais dans les cafés pour travailler en solitaire mes textes et échanger avec d’autres écrivain(e)s. Pendant mon séjour à Wroclaw pour ma bourse littéraire en 2018, le “Literatka” était mon endroit préféré où j’aimais travailler à mon manuscrit. Cependant, on ne peut pas faire l’expérience de la vraie culture des cafés (viennois) ici, cela reste donc un rêve nostalgique pour moi.

Pourquoi as-tu choisi le Café Enjoy ?
MB : Le Enjoy à Bischofswerda est l’un des cafés où je rencontre souvent d’autres auteur(e)s. Je choisis mes cafés selon plusieurs critères : excellent espresso, ni trop bruyant, ni trop calme, absence de napperons sur les tables. Au fond du Enjoy, c’est sombre et mystérieux et on peut y déguster de fantastiques cocktails.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
MB : Quand je ne suis pas au café, on peut me trouver chez moi derrière l’ordinateur en train d’écrire et de lire, en train de parler à l’un de mes chats, ou dans mon camping-car en train d’explorer de nouvelles contrées avec mon chéri.


BIO

Manuela Bibrach est originaire de Dresde et ingénieure diplômée en aménagement du territoire et protection de la nature, spécialisée dans l’éducation et la psychologie environnementale. Elle écrit depuis qu’elle sait écrire, principalement de la poésie et des textes courts. Il y a environ treize ans, elle a rendu pour la première fois ses textes publics. Depuis, elle a remporté quatre prix littéraires et reçu une bourse littéraire à Wrocław de la Fondation culturelle de Saxe. Jusqu’à ce jour, elle a déménagé treize fois et et vit actuellement en Haute-Lusace. Pour gagner sa vie, elle travaille comme rédactrice.

Blog Entropy, Barbara Rieger, Alain Barbero, Ditha Brickwell, Feuerbach Café, Café, Berlin

Ditha Brickwell | Feuerbach Café, Berlin

Photo : Alain Barbero | Texte : Ditha Brickwell | Traduction : Sylvie Barbero-Vibet

 

Le café est mon aimant nostalgique. Autour de moi règne la diversité, et les désirs s’échappent dans toutes les directions. A Berlin, dans mon café Feuerbach, je me languis de Vienne, de mon café préféré dans le quartier de Josefstadt (celui-là même où j’ai fumé mes premières cigarettes du haut de mes 14 ans, bu du chocolat chaud et donné des cours de rattrapage pour financer le tout). Là-bas, au café Hummel, un bruissement de voix heureuses accompagne le bruit des pièces d’échec ou le froissement des journaux du monde. Un ami berlinois disait souvent que lorsque la tristesse le gagnait, il rêvait d’être à Vienne où les sons des cafés lui rendaient sa gaieté… Et quand j’arrive à Vienne, les serveurs m’accueillent avec effusion dans ma maison virtuelle, je m’assois à l’endroit habituel – et je me languis de Berlin, des voix joyeuses des jeunes gens attablés les uns contre les autres sur des chaises inconfortables, du brouhaha exaspérant renvoyé par les murs, des échanges brefs et ironiques avec les serveurs, de la réalité lucide de Berlin. Je rêve des allées, des larges édifices d’époque avec leurs balcons et loggias, des pièces lumineuses et des portes vitrées coulissantes ; j’aime les surfaces vide, les murs mitoyens nus, qui attendent un avenir incertain… et les mystérieux hiéroglyphes sur les murs d’entrée des S-Bahn. J’attends l’automne avec l’odeur des tilleuls et les couleurs dorées des hêtraies autour du Wannsee. On dit de Berlin qu’elle a beaucoup de cultures. De Vienne qu’elle est une ville mondiale de la culture, que l’on exporte partout ; Berlin est humble, Vienne est égoïste, enfin il me semble. Et je me sens chez moi dans les deux villes. Ce sont des métropoles, mes deux préférées, qui dévoilent toutes nos tensions à qui désire les lire, et qui montrent beaucoup de cultures à qui souhaite les voir ; et elles viennent toutes à ta rencontre dans les cafés, pour que tu les comprennes et que je puisse écrire dessus. Le café – mon aimant nostalgique du monde.

 


Interview de l’auteure

Que représente la littérature pour toi ?
Ditha Brickwell : La littérature fixe l’instant présent, le met en exergue – et c’est une possibilité d’approcher la vérité qui se cache derrière les choses.

Quelle signification les cafés ont-ils pour toi ?
DB : Les cafés sont comme une scène de théâtre, tu entends les voix, tu voies les gens et apprends ce qui se passe dans la société.

Pourquoi as-tu choisi le café Feuerbach ?
DT : Je le connais bien depuis que notre fille habite deux étages au-dessus. Les gens du quartier s’y retrouvent, la cuisine est bonne et l’ambiance est simple. Tout ce que j’aime.

Que fais-tu quand tu n’es pas au café ?
DB : Écrire. Dompter le quotidien. Passer du temps avec les enfants – l’été dans le jardin. Voyager de temps à autre en automne et en hiver.

 

BIO

Ditha Brickwell est née en 1941 à Vienne. Elle y a étudié, tout comme à Berlin et New York. Elle s’est engagée pour le développement économique des villes de Berlin, Bruxelles et Paris. Depuis 1987, elle écrit des romans, des essais et des récits. Elle vit depuis 2005 à Berlin et à Vienne et y travaille en tant qu’écrivaine indépendante. A ce jour, onze livres ont été édités.